ORIGINE ET FIN DES RETRAITES SPIRITUELLES
c'étaient des monastères qui s'ouvraient aux âmes saisies du besoin d'une grande expiation, ou aspirant à commencer sur la terre la vie du ciel.
Quand vint l'affaiblissement de la foi et de la vie chrétienne, les saints n'y virent d'autre remède que le retour à la méditation solitaire de la destinée et des devoirs de l'homme. Au milieu des infidélités et des désordres causés par le protestantisme, ils redoublèrent leurs excitations à se bâtir une solitude spirituelle, à s'enfermer en soi-même pour supputer ses comptes avec Dieu, pour mettre en balance les intérêts du temps et ceux de l'éternité. A saint Ignace remonte la plus forte initiative des retraites spirituelles dans les derniers âges ; à lui revient la gloire d'en avoir, plus que tout autre, formulé la méthode et l'art dans cet admirable livre des Exercices, qui a produit autant de saints qu'il a eu de lecteursja dit le P. Jouvency, et, plus énergiquement encore saint François de Sales : « qui a converti plus de pécheurs qu'il ne renferme de lettres. »
Il est inutile de dire que Vincent de Paul ne manquait jamais, au milieu de la plus grande multiplicité des affaires, de donner au moins huit jours chaque année à la retraite. Renfermé alors dans sa cellule, il semblait oublier non-seulement le monde, mais sa maison et ses œuvres, pour ne penser qu'à Dieu et à son âme. Ayant toujours professé pour saint Ignace un culte particulier, comme une admiration religieuse pour sa Compagnie, il songea de bonne heure à étendre la pratique des retraites spirituelles sur le plan du livre des Exercices. Vers 1629 ou 1630, Coqueret et d'autres docteurs de Sorbonne, pleins de piété et de vertu, vinrent, les premiers, faire une retraite sous sa conduite. Dès lors il ouvrit sa maison à tous les ecclésiastiques qui voulaient se réconcilier avec Dieu, ou se pénétrer d'une ferveur plus grande dans l'exercice de leurs saintes fonctions.
Mais ce ne fut qu'après avoir pris possession de la maison de Saint-Lazare, que Vincent put donner à cette œuvre des proportions jusqu'alors inconnues. Jusqu'à lui, en effet, l'usage des retraites se renfermait dans le monde ecclésiastique et religieux, et, à de rares exceptions près, il n'était guère pratiqué que par celles des personnes du monde qui songeaient à l'abandonner pour entrer dans l'Église ou dans le cloître. C'est Vincent qui l'étendit à toutes les classes de la société, le multiplia comme toutes les œuvres auxquelles il mettait la main, lui donna, en quelque sorte, droit perpétuel de cité dans la république chrétienne, et en fit pour toujours un besoin et une règle à toutes les personnes désireuses de sortir du péché ou d'avancer dans la vie pieuse.
Pour cela, il fallait deux choses : d'abord, des hommes façonnés à diriger les autres dans la pratique de ces saints exercices, et toujours prêts, par vocation et par état, à recevoir ceux qui se viendraient mettre sous leur conduite ; ensuite, une maison ouverte à tous, où le vivre et le couvert fussent assurés non-seulement aux pauvres, mais aux riches mêmes qui seraient capables de mettre en balance leur âme et leur bourse, et de refuser aux intérêts du salut et de l'éternité quelques pièces de cet argent qu'ils prodiguent à leurs plaisirs.
Vincent commença par former les siens à la direction des exercitants, c'est-à-dire de ceux qui voudraient faire les exercices spirituels. Après avoir demandé à Dieu, pour eux et pour lui, l'esprit de conseil, d'onction, de patience et de force, il leur fît comprendre d'abord la nature et la fin d'une retraite. Une retraite, leur dit-il, c'est la destruction du règne du péché dans l'âme, des affections vicieuses, des passions déréglées, des habitudes coupables, des défauts graves et des plus légères imperfections ; c'est, en un mot, la refonte de l'homme tout
entier, la rénovation complète de l'homme intérieur. C'est ensuite le principe d'un nouveau plan de vie, où devoirs généraux de l'homme et du chrétien, obligations personnelles,tout se dispose et s'ordonne sous la loi de l'Évangile, et se dirige vers une perfection toujours croissante. L'exercitant a déjà sa route tracée dans la vie, ou il vient délibérer avec Dieu dans la retraite sur le choix d'un état. Dans le premier cas, il faut lui faire entendre que le salut pour lui consiste dans la pratique chrétienne des vertus propres de sa vocation : laborieuse innocence chez l'étudiant, loyauté et bravoure chez le soldat, intégrité chez le juge, zèle de Dieu et des âmes chez le prêtre ; dans le second, lui expliquer que le choix d'un état icibas ayant une liaison presque nécessaire avec le salut éternel, c'est de Dieu qu'on doit attendre la lumière, de l'intérêt du ciei'et non de la terre qu'on doit prendre inspiration. Non pas toutefois qu'il faille le pousser facilement à quitter le monde : à cet égard, grande discrétion et prudence ! et, s'il y est décidé, lui conseiller, en général, les communautés les mieux réglées, sans lui en déterminer une en particulier, moins que toute autre la congrégation de la Mission.
Règlement des retraites soit publiques, soit privées.
Les retraites sont publiques ou privées. Publiques, elles demandent un prédicateur. Vincent lui recommandait de parler d'une manière solide et touchante, et de se tenir en garde, là surtout, contre cette vaine éloquence, réprouvée par saint Paul et maudite de Dieu. Il lui fixait ensuite pour matière de ses discours, non les sujets capables seulement d'amuser l'esprit et de réjouir l'imagination, mais les grandes et capitales» vérités du salut : la
fin de l'homme ; l'amour et les bienfaits de Dieu ; les leçons et les exemples de Jésus-Christ ; les sacrements et leurs dispositions nécessaires ; l'horreur du péché et' ses suites funestes ; la vanité et les dangers du monde ; la malice et les artifices du démon ; les illusions du cœur et la fragilité de la nature humaine ; la brièveté de la vie et l'incertitude de l'heure de la mort ; les jugements de Dieu, le ciel et l'enfer éternels ; toutes vérités dont l'oubli seul corrompt l'homme, dont le rappel frappe les consciences, en fait jaillir l'aveu de la faute et les larmes du repentir, inspire ces changements soudains, ces résolutions généreuses qui poussent un brillant chevalier dans la grotte de Manrèse, entraînent Xavier aux Indes, peuplent le monde et le cloître de héros chrétiens.
Dans les retraites privées, chaque exercitant avait son visiteur ou directeur. A celui-ci même, Vincent avait tracé un directoire qu'il devait suivre en tous points.
Dès qu'un des nôtres, y est-il dit, aura ordre du supérieur d'aller servir quelque exercitant, il se représentera que c'est Dieu lui-même qui l'envoie pour coopérer à son salut, comme Ananie fut député pour convertir saint Paul, et, dans l'esprit d' Ananie, il répondra aussitôt : Ecce ego, Domine!
Avant tout, il entrera dans une grande défiance de luimême, en vue de son peu de capacité pour une œuvre aussi excellente et aussi difficile que Test la conversion ou la perfection d'une âme ; mais, en même temps, dans une grande confiance en Dieu, à qui il attribuera uniquement le succès de sa mission, ne s'imputant àlui-même que ses fautes et le mauvais résultat possible de la retraite. Il n'agira pour aucune vue humaine, mais seulement pour la gloire de Dieu et la sanctification de l'exercitant.
Il n'imposera point à celui-ci ses idées particulières en matière de piété et de conduite, mais il se conformera à
son caractère, à ses dispositions d'esprit et de cœur, à sa condition propre, suivant qu'il est homme de la ville ou des champs, jeune ou vieux, catholique de naissance ou nouveau converti, poli ou grossier, de haute fortune ou pauvre et de bas lieu.
Quel qu'il soit, il agira avec lui avec une simplicité colombine, en esprit d'humilité et de respect, en serviteur, même et surtout s'il se croit supérieur à lui de condition et d'intelligence : dans ce cas, il le préviendra d'autant plus d'honneur, avec discrétion toutefois, et lui parlera en termes d'autant plus humbles. Avec personne il ne prendra d'air d'autorité ni de régence. Avec tous il usera de patience et de support, et il en redoublera à l'égard des grossiers, des ignorants et des lâches, comme aussi d'encouragements et de prières. Jamais ni dédain, ni blâmes, ni reproches. A ses conseils il ajoutera ses larmes et ses mortifications. Il évitera de scandaliser et tâchera de prêcher d'exemple. Sur tout ce que lui dira l'exercitant, il gardera, à moins d'autorisation spéciale, le plus inviolable secret.
Il se disposera à sa première visite en présence du Saint-Sacrement par quelque fervente prière, comme celle-ci : Dona mihi liane animam ! ce qu'il renouvellera aux visites suivantes. Chacune sera environ d'une demiheure après chaque repas.
En se rendant à la chambre de l'exercitant, il priera encore Dieu, la sainte Vierge, son bon ange, et le leur offrira. Il entrera « modestement gai et gaiement modeste » ; s'agenouillera aussitôt suivant la pratique de la Compagnie, saluera humblement et affectueusement, récitera avec l'exercitant le Veni, Sancte Spiritus, et lui demandera comment il se porte. « Bien, Dieu merci ! répondrat-il. — Oh ! Monsieur, reprendra le visiteur, Dieu soit béni du désir qu'il vous a donné de faire une retraite !
J'ai eu l'honneur d'être nommé pour vous y servir, et je viens, à cet effet, m'offrir à vous, si vous l'avez agréable. Mais, hélas ! moi choisi pour vous conduire ! » Il tâchera alors de le rassurer et de le réjouir, parce qu'ordinairement l'exercitant sera en peine de ce qu'on veut faire de lui, se voyant seul dans une chambre. Il lui demandera s'il a lu les cartes, — sorte de programme qui était remis aux exercitants aussitôt leur entrée à Saint-Lazare. Si l'exercitant a déjà fait une retraite, il lui en rappellera les pratiques ; sinon, il lui en apprendra le but et la conduite. Il lui marquera ses lectures, ses méditations, suivant qu'il est laïque ou ecclésiastique, ignorant ou instruit.
Avant que de sortir, il regardera si rien ne lui manque, livres, papier, encre, plumes, chandelle, draps de lit ; — jusqu'au bonnet de nuit que Vincent recommande de ne pas oublier.
Après la visite, il retournera devant le Saint-Sacrement pour remercier du bien qu'il aura pu produire, demander pardon de ses fautes et la grâce de les réparer, et offrir de nouveau l'exercitant à Notre-Seigneur. Ainsi fera-t-il aux visites suivantes.
A la seconde visite, il demandera à l'exercitant s'il a bien gardé l'ordre de la journée ; il lui fera rendre compte de son oraison, de sa lecture, et lui en marquera de nouvelles ; lui donnera à cet égard toutes les instructions nécessaires, et l'informera encore de la manière de faire l'examen soit particulier, soit général. Il saura aussi de lui s'il a un chapelet, et, s'il n'en avait pas, il lui en apporterait un le lendemain.
Bientôt, il le préparera à la confession générale de toute sa vie ou à une revue des dernières années, par l'examen de la conscience et par les actes de contrition qu'il lui suggérera.
La confession laite, la sainte communion reçue, l'exercitant entre dans la seconde partie de sa retraite. Après la période purgative, voici la période illumin^tive ; après la destruction des péchés, l'édification des vertus ; après le renoncement à un passé coupable, le choix d'un état et le règlement de la vie à venir. Le visiteur le dirigera dans la recherche importante de sa vocation. Il lui donnera un modèle de règlement de vie, l'invitera à travailler au sien et en surveillera la rédaction. En même temps, il lui suggérera de bonnes résolutions et des moyens de persévérance. Il le tiendra en garde contre les résolutions trop générales, pures productions de l'esprit, vain amusement du cœur ; mais il le portera aux résolutions particulières et détaillées, les seules qui passent en acte, les seules, par conséquent, qui préservent du mal, nourrissent et perfectionnent la piété. « Il n'y a, disait Vincent, que ces sortes de résolutions qui s'exécutent bien dans la pratique ; comme il n'y a qu'une parfaite fidélité à ces mêmes résolutions, qui puisse rendre un homme solidement vertueux ; sans cela, on ne l'est le plus souvent que par imagination. »
Le visiteur indiquera aussi à l'exercitant les livres qui lui peuvent être utiles ; pour les laïques : l'Introduction à la vie dévote, la Guide des pécheurs et les autres œuvres de saint François de Sales et de Grenade, les Fleurs des saints de Ribadeneira, Busée, comme source de méditations ; pour les prêtres, outre les ouvrages précédents, la sainte Bible, le nouveau Testament à part, Molina, le concile de Trente, saint Thomas, etc.
La retraite finie, il lui ira dire adieu, et alors il le portera à bien pratiquer ses résolutions, le remerciera de la patience qu'il a eue de le souffrir, et lui demandera pardon des fautes commises à son endroit.
Si l'exercitant offre quelque chose, ne le point refuser, mais simplement lui dire : « Monsieur, nous vous remercions très-humblement, et prierons Dieu qu'il soit votre récompense. » — Dans le cas où, sans rien offrir, il demanderait si on reçoit, répondre : «Nous n'exigeons rien de personne, mais nous ne refusons pas, n'ayant point de fondation particulière pour cette œuvre, ;> — S'il dit seulement : « Gomment pouvez-vous fournir à cette dépense ? Vous avez donc à cet effet de grands revenus ? » répondre encore : « A la vérité, la dépense surpasse nos forces : aussi, sans rien exiger, nous ne refusons pas ce qu'on nous offre. » — En général, ne rien dire à ceux qui ne disent rien ; répondre aux autres avec prudence, et seulement pour les éclaircir de la vérité, non pour les presser ni solliciter de faire quelque aumône.
Le visiteur n'invitera point l'exercitant à revenir, si ce n'est en quelque cas exceptionnel, comme pour le préserver d'une rechute probable ; il s'excusera même humblement de le prendre sous sa direction, s'il venait à le proposer.
Il le mènera enfin devant le Saint-Sacrement pour remercier Dieu; puis il l'accompagnera jusqu'à la porte de la maison, avec civilité, respect et cordialité.
Discours de Vincent sur ce sujet.
Un accueil si généreux, des règlements si sages, une conduite si cordialement chrétienne, devaient attirer en foule les exercitants à Saint-Lazare : surcroît énorme de dépeuses pour la maison et de travail pour les Missionnaires ! Aussi Vincent eut-il besoin de soutenir les siens,
de son vivant même, contre les craintes de ruine et l'accablement de la fatigue, et plus encore de les prémunir contre l'affaiblissement de zèle qui suivrait peu à peu sa mort, et la tentation d'abandonner entièrement cette œuvre.
a Oh! Messieurs, leur disait-il, que nous devons bien estimer la grâce que Dieu nous fait, de nous amener tant de personnes pour les aider à faire leur salut ! Il y vient même beaucoup de gens de guerre, et ces jours passés il y en avait un qui me disait : « Monsieur, je m'en dois bientôt aller aux occasions, et je désire auparavant me mettre en bon état. J'ai des remords de conscience, et, dans le doute de ce qui me doit arriver, je viens me disposer à ce que Dieu voudra ordonner de moi. » Nous avons maintenant céans, par la grâce de Dieu, bon nombre de personnes en retraite. Oh ! Messieurs, quels grands biens cela ne peut-il pas produire, si nous y travaillons fidèlement ! Mais quel malheur, si cette maison se relâche un jour de cette pratique ! Je vous le dis, Messieurs et mes frères, je crains que le temps ne vienne, auquel elle n'aura plus le zèle qui jusqu'à présent lui a fait recevoir tant de personnes à la retraite. Et alors qu'arriverait-il ? Il serait à craindre que Dieu n'ôtât à la Compagnie, non-seulement la grâce de cet emploi, mais qu'il ne la privât même de tous les autres. On me disait avant-hier que le Parlement avait dégradé ce jour-là un conseiller, et que l'ayant fait venir en la Grand' - Chambre, où toutes les autres étaient assemblées, vêtu de sa robe rouge, le président appela les huissiers, et leur commanda de lui ôter cette robe et son bonnet, comme indigne de ces marques d'honneur, et incapable de la charge qu'il avait. La même chose nous arriverait, Messieurs, si nous abusions des grâces de Dieu, en négligeant nos premières fonctions. Dieu nous les ôterait,
comme indignes de la condition on ii nous a mis, et des œuvres auxquelles il nous a appliqués. Mon Dieu ! quel sujet de douleur ! Or, pour nous bien persuader quel grand mal ce nous serait, si Dieu nous privait de l'honneur de lui rendre ce service, il faut considérer que plusieurs viennent céans faire leur retraite pour connaître la volonté de Dieu, dans le mouvement qu'ils ont eu de quitter le monde ; et j'en recommande un à vos prières, qui a achevé sa retraite, et qui en sortant d'ici va aux Capucins prendre l'habit. Il y a quelques communautés qui nous en adressent • plusieurs de ceux qui veulent entrer chez elles, et les envoient pour faire les exercices céans, afin de mieux éprouver leur vocation avant que de les recevoir. D'autres viennent de dix, de vingt et de cinquante lieues loin exprès, non-seulement pour se venir recolliger ici et faire une confession générale, mais pour se déterminer à un choix de vie dans le monde, et pour prendre les moyens de s'y sauver. Nous voyons aussi tant de curés et d'ecclésiastiques qui y viennent de tous côtés pour se redresser en leur profession, et s'avancer en la vie spirituelle ! Ils viennent tous sans se mettre en peine d'apporter de l'argent, sachant qu'ils seront bien reçus sans cela. Et, à ce propos, une personne me disait dernièrement que c'était une grande consolation, pour ceux qui n'en ont pas, de savoir qu'il y a un lieu à Paris toujours prêt à les recevoir par charité, lorsqu'ils s'y présenteront avec un véritable dessein de se mettre bien avec Dieu... N'ayons donc aucune acception de personne : que le pauvre nous soit aussi cher que le riche, et même encore davantage, étant plus conforme à l'état delà vie que Jésus-Christ a menée sur la terre... Grand sujet de louer Dieu ! Les uns me viennent dire : « Monsieur, il y a tant de temps que je demande cette grâce, tant de fois que je suis venu ici sans pouvoir
> l'obtenir. » Les autres : « Monsieur, il faut que je m'en ailie, je suis en charge, mon bénéfice me demande, et je suis sur mon départ ; accordez-moi cette faveur. » Les autres : « J'ai achevé mes études, etje suis obligé de me retirer et de songer à ce que je dois devenir. » Les autres : « Ah! Monsieur, j'en ai grand besoin ! Ah 1 Monsieur, si vous le saviez, vous m'accorderiez bientôt cette consolation. » Il y a même des vieillards qui viennent pour s'y préparer à la mort. Grande faveur, grande grâce que Dieu a faite à cette maison, d'y appeler tant d'âmes aux saints exercices, et de se servir de cette famille comme d'instrument pour leur conversion !...
« Cette maison, Messieurs, servait autrefois à la retraite des lépreux. Ils y étaient reçus, et pas un ne guérissait. Et maintenant elle sert à recevoir des pécheurs, qui sont des malades couverts de lèpre spirituelle, mais qui guérissent, par la grâce de Dieu ; disons plus, ce sont des morts qui ressuscitent. Quel bonheur que la maison de Saint-Lazare soit un lieu de résurrection ! Ce saint, après être demeuré mort trois jours dans le tombeau, en sortit tout vivant. EtNotre-Seigneur, qui le ressuscita, fait encore la même grâce à plusieurs qui. ayant demeuré quelques jours céans, comme dans le sépulcre de Lazare, en sortent avec une nouvelle vie. Qui est-ce qui ne se réjouira d'une telle bénédiction ? Et qui n'entrera dans un sentiment d'amour et de reconnaissauce envers la bonté de Dieu pour un si grand bien? Quel sujet de honte, si nous nous rendons indignes d'une telle grâce ! Quelle confusion, Messieurs, et quel regret n'aurons-nous pas un jour, si, par notre faute, nous en sommes dégradés, pour être en opprobre devant Dieu et devant les hommes ! Quel sujet d'affliction n'aura pas un pauvre frère de la Compagnie, qui voit maintenant tant de gens du monde venir de toutes parts se re-
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tirer un peu parmi nous pour changer de vie, et qui pour lors verra ce grand bien négligé ! Il verra qu'on ne recevra plus personne ; enfin il ne verra plus ce qu'il a vu. Car nous en pourrons venir là, Messieurs, non pas peutêtre sitôt, mais à]la longue. Quelle en sera la cause ? Si on dit à un pauvre Missionnaire relâché : « Monsieur, vous plaît-il de conduire cet exercitant en sa retraite ? » cette prière lui sera une gêne ; et, s'il ne s'en excuse, il ne fera, comme on dit, que traîner le balai. Il aura tant d'envie de se satisfaire, et tant de peine à retrancher une demiheure ou environ après le dîner, et autant après le souper, de sa récréation ordinaire, que cette heure lui sera insupportable, quoique donnée au salut d'une âme et la mieux employée de tout le jour. D'autres murmureront de cet emploi sous prétexte qu'il est fort onéreux et de grande dépense ; et ainsi les prêtres de la Mission, qui autrefois auront donné la vie aux morts, n'auront plus que le nom et la figure de ce qu'ils ont été ; ce ne seront plus que des cadavres, et non de vrais Missionnaires ; ce seront des carcasses de Saint-Lazare, et non des Lazares ressuscites, et encore moins des hommes qui ressuscitent les morts. Cette maison, qui est maintenant comme une piscine salutaire où tant de monde vient se laver, ne sera plus qu'une citerne corrompue par le relâchement et l'oisiveté de ceux qui l'habiteront. Prions Dieu, Messieurs et mes frères, que ce malheur n'arrive pas! | Prions la sainte Vierge qu'elle le détourne par son intercession, etjparle désir qu'elle a de la conversion des pécheurs! Prions le grand saint Lazare qu'il ait agréable d'être toujours le protecteur de cette maison, et qu'il lui obtienne , la grâce de la persévérance dans le bien commencé ! » On le voit, c'était à l'occasion d'un exercitant à recommander aux prières de la communauté, à l'occasion d'un nouveau venu, d'une affluence inaccoutumée, que Vin-
cent 'donnait ces avis si resplendissants de foi et si brûlants de charité. Puis, pour achever d'encourager les siens, il leur racontait des triomphes de la grâce : « Au dernier voyage que je fis il y a cinq ans en Bretagne, leur dit-il un jour, d'abord que j'y fus arrivé, un fort honnête homme me vint trouver, pour me remercier de la grâce qu'il disait avoir reçue d'avoir fait en cette maison une retraite spirituelle. « Oh ! Monsieur, me dit-il, sans cela j'étais perdu ! Je vous dois, après Dieu, mon salut. C'est ce qui m'a mis ma conscience en repos, et qui m'a fait prendre une manière de vie que j'ai toujours gardée depuis ce temps-là, et que je garde encore, parla grâce de Dieu, avec une grande paix et satisfaction de mon esprit. Certes, Monsieur, ajouta-t-il, je me tiens si fort obligé à votre charité, que j'en parle partout, et je dis dans toutes les compagnies où je me trouve que, sans la retraite que j'ai faite à Saint-Lazare, je serais damné. Combien donc dois-je estimer cette grâce que vous m'avez faite ! Je vous prie de croire que je m'en souviendrai toute ma vie. »
« Nous avons céans un capitaine, dit Vincent une autre fois, qui veut être chartreux, qui nous a été envoyé par ces bons pères pour éprouver sa vocation, selon la coutume. Je vous conjure de le recommander à Notre-Seigneur, et en même temps considérer combien est grande sa bonté, d'aller ainsi prendre un homme, lorsqu'il est engagé fort avant dans un état si contraire à celui auquel il aspire maintenant. Admirons cette miséricordieuse Providence, reconnaissons que Dieu nefait point acception des personnes, mais qu'il en prend de toutes sortes d'états par son infinie bonté, et prend qui bon lui semble. »
Un autre jour, c'était encore un capitaine qu'il recommandait aux prières et aux actions de grâces des siens ,
puis un protestant converti qui travaillait présentement à la défense de la vraie foi, et pouvait ainsi gagner beaucoup de ses anciens coreligionnaires. Le lendemain peut-être, c'était un prêtre venu de fort loin, qui lui disait d'abord : « Monsieur, je viens à vous, et, si vous ne me recevez, je suis perdu. » Quelques jours après il s'en retournait merveilleusement touché de l'esprit de Dieu. Puis, c'étaient trois autres prêtres partis du fond de la Champagne, après avoir saintement comploté de venir faire ensemble une retraite à Saint-Lazare. « ODieu! s'écriait alors Vincent, combien en vient-il de loin et de près, à qui le Saint- Esprit donne ce mouvement! Mais combien faut-il que la grâce soit forte, pour amener ainsi de toutes parts les hommes au crucifiement ! car la retraité spirituelle est pour crucifier la chair, afin qu'on puisse dire avec l'Apôtre : « Je suis crucifié au monde, et le monde m'est crucifié. »
Enfin, il répondait aux objections, tirées principalement du petit nombre de ceux qui persévéraient, et du manque de proportion entre la grandeur des sacrifices et la petitesse relative des résultats. Il disait : « Tous ceux, à la vérité, qui font en ce lieu leur retraite, n'en profitent pas également. Mais le royaume de Dieu sur la terre n'est-il pas rempli de bons et de mauvais ? N'est-ce pas un rets ou un filet qui prend toutes sortes de poissons ? Dans cette grande abondance de grâces que Dieu répand sur toutes les personnes du monde, combien s'en trouve-t-il qui en abusent ! et quoiqu'il prévoie cet abus qu'ils en feront, il ne laisse pas pourtant de les leur départir. Combien y en a-t-il qui négligent de se servir des fruits de la passion et de la mort de Notre-Seigneur, et qui, comme dit le saint Apôtre, foulent aux pieds le sang qu'il a répandu pour leur salut ! O doux et miséricordieux Sauveur ! vous saviez bien que la plupart n'en tiendraien t