‹ Saint Vincent de PaulChapitre 47 sur 159 · DÉSINTÉRESSEMENT DE VINCENT · texte numérisé non relu

DÉSINTÉRESSEMENT DE VINCENT

d'avoir occasion de nous confier en lui seul, et de dépendre, comme de vrais pauvres, de la libéralité d'un tel riche! Notre industrie est-elle une ressource plus sûre que sa bonté ? La défiance le déshonore, car les trésors de sa Providence sont inépuisables. Ne craignons rien. La congrégation se détruirait plutôt par les richesses que par la pauvreté. »

Les étrangers eux-mêmes s'étonnaient et s'inquiétaient. A la vue du grand réfectoire tout rempli de gens qui se pressaient à la table de la charité : « Où prenezvous, Monsieur, lui dit un avocat du Parlement, de quoi fournir à ce grand nombre de bouches domestiques et étrangères ? — Oh ! Monsieur, le trésor de la Providence de Dieu est bien plus grand encore ! 11 fait bon jeter ses soins et ses pensées en Notre-Seigneur, qui ne manquera pas de nous fournir notre nourriture, comme il nous l'a promis. — Cependant, ajouta un prêtre de ses amis, prenez garde de tomber dans un embarras dont vous ne puissiez sortir, et mettez, je vous prie, quelques bornes à votre libéralité. — Monsieur, répondit Vincent en souriant, quand nous aurons tout dépensé pour Notre-Seigneur, et qu'il ne nous restera plus rien, nous mettrons la clef sous la porte, et nous nous en irons. »

Un jour, toutefois, poursuivi plus qu'à l'ordinaire, et ébranlé par tant de réclamations du dedans et du dehors, il sembla décidé à renfermer son zèle dans des bornes plus étroites, et à diminuer le nombre des exercitants. « Aujourd'hui, dit-il, c'est moi qui ferai le frère portier ou l'hôtelier ; je me charge de recevoir moi-même ces Messieurs et d'en faire le choix. » Et il se mit à la porte, bien résolu à se roidir contre d'excessives sollicitations. Mais, quand il fut question d'admettre les uns et de rejeter les autres, il se trouva fort embarrassé ; son cœur, vainement comprimé, se dilata ; l'universelle charité se fit jour,

et il ne put refuser personne. Vers le soir, il avait reçu plus de monde qu'à l'ordinaire. Un frère vint lui dire : « Monsieur, il n'y a plus de chambre disponible. — Eh bien, répondit-il, qu'on donne la mienne, et qu'on me mette à l'écurie * ! »

De tout ce qui précède, on peut aisément conclure quelle continuelle afîluence se faisait journellement à Saint-Lazare de Paris et des provinces. Vincent luimême comparait sa maison à l'arche de Noé, où toutes sortes d'animaux , grands et petits , étaient également bien reçus. Et, en effet, il lui en venait d'Orient et d'Occident, dans le plus singulier mélange de tous les âges et de toutes les conditions sociales. Dans le même réfectoire, on voyait assis côte à côte jeunes et vieux, clers et laïques, grands seigneurs et mendiants, docteurs de Sorbonne et gens n'ayant pas la plus légère teinture des lettres, magistrats et ouvriers, mondains et solitaires, chevaliers et pages, maîtres et valets. Ici, tous étaient appelés, tous élus. C'était le triomphe de l'égalité chrétienne, le communisme de la charité, la sainte confusion de tous devant Dieu et dans l'intérêt commun du salut. Les luttes, les chocs qu'avait à soutenir le cœur de Vincent, en faisaient jaillir plus vive et plus brûlante l'étincelle de l'amour. L'âge ne lui apportait ni sa glace, ni son anxieuse avarice. Contre la coutume des vieillards, plus il avançait dans ses années, plus il aimait, plus il était saintement .prodigue. D'abord, il y avait encore quelque mesure ; à la fin, il fallut chaque jour recevoir le plus possible d'exercitants et tenir la maison au grand complet. Comme le père de famille de l'Évangile, il aurait dit au besoin à ses serviteurs : « Allez vite dans les places et dans les rues de la ville, dans les chemins et

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