Lettre à Ozenne, en Pologne, du 2 avril
Un d'eux, homme de condition et de vertu, après avoir réuni ses curés et autres ecclésiastiques dans son palais épiscopal, écrivait à Vincent en 1644 : « Pour vous faire part de nos nouvelles, je vous dirai que nous continuons nos assemblées des ecclésiastiques , tant de ceux du diocèse que des autres lieux circonvoisins qui demandent d'y assister. J'ai présentement environ trente prêtres avec moi, qui font les exercices de la retraite spirituelle dans l'évêché, avec beaucoup de fruit et de bénédiction. »
En effet, ces saints exercices étaient partout généralement bien accueillis du clergé. Quelquefois il y avait au commencement un peu de répugnance ; mais tout cédait bientôt à l'attrait de la grâce et aux efforts du zèle et de la charité, surtout quand un fils de Vincent était chargé de la conduite de la retraite. C'est ce que nous apprend la lettre touchante et dramatique, écrite par l'un d'eux à un archevêque, pour lui rendre compte, suivant l'usage constant de la Mission, d'une première retraite prêchée par son ordre en son palais archiépiscopal : « Au commencement, chacun se regardait avec crainte et murmure. Les plus timorés ne savaient qu'en juger. Mais Dieu, qui les avait contraints par votre ministère, et même traînés pour la plupart dans la solitude, changea tellement leurs cœurs, que tous s'écrièrent : Vere Deus est in loco isto, et ego nesciebam. Et dans la suite des exercices, comme le jour s'avançait et dissipait leurs ténèbres et froideurs, ils disaient: Quarn bonum et quant jucundum habitare fratres in unum ! Et à la fin de la retraite : Faciamus hic tria tabernacula! Ces bons Messieurs, qui étaient au nombre de quarante, tant recteurs que vicaires, assuraient n'avoir vécu que ces dix jours. Ils pleuraient à chaudes larmes, se ressouvenant de leur vie passée et de l'ignorance dans laquelle ils avaient vécu. Les plus
âgés couraient aux exercices ; et je vous puis assurer que je n'ai pas encore vu tant de ferveur, ni des opérations si sensibles de l'esprit de Dieu, qui tient en sa main les cœurs, non-seulement des rois de la terre pour les fléchir où il voudra, mais encore des rois du ciel et des prêtres, dont la dureté apporte souvent plus de résistance à la grâce. Chacun a fait sa confession générale, et la plus grande part de toute leur vie, croyant n'avoir rien fait jusqu'ici ; tous ont pris de fortes résolutions de travailler à leur propre sanctification et à celle de leurs troupeaux, disant avec le prophète-roi : Dixi nunc cœpi; li3BC mutatio dexterx Excelsi. A mesure que la grâce changeait les cœurs, ils me venaient trouver en particulier, et me disaient comme quoi le démon les avait aveuglés, leur faisant croire quela retraite n'était qu'une nouveauté insupportable, une prison et une géhenne. Les autres me disaient : « Ah ! Monsieur, combien sommes-nous obligés à Monseigneur! Que nous devons bien prier Dieu pour sa personne et pour son retour ! Si nous eussions eu les lumières que nous avons, nous n'eussions pas fait ce que nous avons fait. » Enflu, Monseigneur, tous étaient comme des petits enfants, et je m'étonnais comme des personnes qui pouvaient être mes grandspères prenaient tant de créance à un si faible instrument. Vitulus et leo, lupus et ovis simul accubabunt^ puer parvulus minabit eos. Toute votre ville a été embaumée de la bonne odeur de ces Messieurs, non-seulement de leurs paroles, mais encore de leur modestie. Les ecclésiastiques qui se raillaient de ces exercices ont été surpris de voir leurs amis et leurs confrères changer de langage, et quelques-uns de votre chapitre demandaient quand leur tour viendrait. J'espère, Monseigneur, que vos prières obtiendront de Dieu l'exécution de tant et de si saintes résolutions, et que, par ce moyen,
votre diocèse prendra une nouvelle face, les chefs versant une si bonne influence sur le reste du corps. »
Les résistances étaient à jamais vaincues. Au carême suivant, nouvelle retraite et plein succès. Libéral dans la précédente, Dieu se montra prodigue en celle-ci. « Ah ! que n'ai-je connu plus tôt Féminence de la dignité du sacerdoce, disaient les prêtres, je ne m'y serais jamais engagé si légèrement ! » Plusieurs offraient leur bourse pour contribuer aux frais d'une retraite annuelle; d'autres voulaient résigner leurs bénéfices pour continuer à vivre en de semblables exercices ; quelques-uns demandaient que leurs cures fussent pourvues, afin de passer quelque temps dans le séminaire ; tous se mettaient en la dépendance de leurs supérieurs, se disant en état de tout faire et d'aller partout où ils seraient envoyés. C'étaient désormais autant de Missionnaires, qui allaient renouveler en leurs paroisses ce que la grâce venait d'opérer en eux. Il y en eut un qui, amené à la retraite par force ou par hypocrisie, résista jusqu'à la veille de la clôture. Dans la nuit, le remords le tint éveillé : Quis enim ei restitit et pacem liabuit ? Il est saisi d'un tremblement universel ; une froide sueur couvre ses membres, et il entend une voix intérieure qui lui dit : « Voici ton heure, il faut mourir ! » Effrayé, il appelle un de ses confrères couché en la même chambre, et le prie d'aller en hâte chercher le Missionnaire, à qui, la veille encore, il avait juré de ne jamais s'ouvrir. De minuit à quatre heures du matin, il fait une confession de toute sa vie, communie avec les ' "atres, et, transporté à la fois de douleur, de reconnaissance et d'amour, voulant que publique fût la réparation, comme publiques avaient été ses fautes, il découvre à tous l'abîme dont vient de le tirer la bonté divine : Misericordia tua magna est super me, s'écrie-t-il, qui eruisti animam meam ex inferno inferiori.
Mais c'était toujours à Vincent que venaient ou qu'étaient envoyés les pécheurs désespérés. Quand ils se reconnaissaient impuissants, ses prêtres lui présentaient les pécheurs, comme les disciples présentaient au Sauveur le possédé qu'ils n'avaient pu guérir. Rien ne résistait au charme et à l'entraînement de son commerce. Ni sermon, ni lecture de piété ne faisait la pieuse impression de son entretien, de son seul aspect. Les enfants mêmes, si aisément rebutés par les discours sérieux, couraient à lui et prenaient plaisir à l'écouter. Ainsi parlent l'archevêque de Vienne, de Montmorin, et Victor de Méliand, évêque d'Alet, dans leurs lettres à Clément XI. « J'étais bien jeune encore, a également écrit Charles-François de Loménie de Brienne, mort évêque de Cou tances, lorsque ce vénérable vieillard fréquentait la maison de mon père. Telle était néanmoins la réputation de cet homme, et elle s'est tellement accrue de jour en jour, que la suite des années n'a pu effacer en moi l'opinion préconçue de sa sainteté. » Le baron de Renty lui adressa un jour un curé qui depuis longtemps croupissait dans le désordre, et menait une vie de scandale. Le lendemain peut-être, c'était un religieux chargé d'une paroisse et membre indigne d'une communauté réformée, qui lui était confié par son supérieur. Une autre fois, c'était encore un religieux qui, dans son impuissance, se remettait à lui de la conversion d'un page du prince de Talmont, élevé jusqu'alors dans le protestantisme : « Ne me trouvant pas assez puissant pour une si bonne œuvre, lui écrivait-il en 1644, je prends la hardiesse de vous l'adresser, comme à celui à qui Dieu fait des grâces très-particulières et trèsgrandes pour sa gloire, et pour le salut des pécheurs et des dévoyés. Ayez donc la charité, mon très-honoré père en Notre-Seigneur, de l'accueillir et l'embrasser comme une pauvre brebis égarée, qui cherche où se retirer et se
sauver de la gueule du loup... Je prie Dieu qu'il prolonge vos jours et vos anuées pour sa gloire et pour le bien du prochain, pour lequel vous travaillez incessamment. »
Enfin, c'étaient ceux là-mêmes qui avaient goûté le don de Dieu et fait les exercices sous la conduite de Vincent, j qui lui demandaient en grâce d'être admis à les recommencer. « Certainement, Monsieur, lui écrivait un ecclésiastique d'Orléans, lorsque je pense aux bons sentiments que l'on conçoit chez vous, j'en suis comme ravi hors de moi-même, et je ne puis que je ne souhaite qu'il plût à Dieu que tous les prêtres eussent passé par ces saints exercices : si cela était, nous ne verrions pas tous les mauvais exemples que plusieurs donnent, au grand scandale de l'Église. »
Un prêtre du Languedoc, écrivant les impressions de sa retraite à un ami qui l'y avait poussé, disait : a J'ai reçu tant de témoignages de bienveillance et tant de bons traitements eu cette maison de tous ceux à qui j'ai parlé, que j'en étais confus ; et, par dessus tous les autres, M. Vincent m'a reçu avec tant d'amour, que j'en suis tout saisi. Mon cœur le ressent bien, mais je ne trouve point de paroles qui le puissent exprimer. Ce que je puis dire est que, durant le temps de nos retraites, j'ai été comme en paradis ; et maintenant que j'en suis dehors, il me semble que Paris est comme une prison. Ne croyez pas que je vous dise cela par manière de compliment ; je parle selon les sentiments que Dieu m'en donne. Au reste, je ne saurais plus vivre au monde ; ma résolution est d'eu sortir pour me donner entièrement à Dieu. »
Pierre de Kériolet.
Il serait évidemment presque aussi impossible de reproduire toutes ces lettres et tous ces témoignages, que d'énumérer toutes les conversions fameuses dont Saint- Lazare fut le théâtre et l'instrument, tous les vices qui moururent dans sa sainte atmosphère, toutes les grandes vertus qu'on y vit éclore et fleurir. On ne saurait taire cependant un de ces passagers de Saint-Lazare, dont le nom rappelle une des conversions les plus prodigieuses qu'ait enregistrées l'histoire ecclésiastique; nous voulons parler de Pierre de Kériolet. C'est en 1638, suivant une conjecture de Collet, qu'il vint à pied de Rennes à Paris, pour voir le P. Bernard, dont la réputation de sainteté l'y avait attiré. Il était prêtre de l'année précédente. Couvert de poussière, la soutane retroussée, avec une mine étrange, il rencontre un prêtre dans la rue, et lui demande s'il sait où loge un certain M. Bernard, autrement dit le pauvre prêtre . — « Le connaissez-vous, lui est-il répondu, et qu'avez- vous à faire avec lui? — Je viens pour le connaître, parce qu'on m'a dit qu'il était homme de bien et un peu fou. — Je doute que vous soyez plus sage que lui. — Serait-ce vous ? — Oui, c'est moi. » C'était le P. Bernard, en effet, et tous les deux tombèrent dans les bras l'un de l'autre. Le P. Bernard présenta Kériolet au P. de Condren, à la petite société d'Olier et à saint Vincent de Paul. Qu'avait-il été avant ce voyage ? C'est ce qu'on peut lire au long dans sa Vie 4, ou encore dans les mémoires manuscrits de Du Ferrier, un des compagnons d'Olier, qui nous a conservé la confession
1. Par le P. D. de Sainte-Catherine, religieux carme. Paris, 1663, in-12.
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qu'eu fit Kériolet lui-même à la petite société de Vaugirard. Fils d'un conseiller au Parlement de Bretagne, il vécut pendant trente-quatre ans dans toutes sortes de désordres et dans la profanation de toutes les choses saintes. Saisi à la fin d'une haine infernale contre Jésus- Christ, il prend la route de Gonstantinople pour se faire Turc. Tl apprend alors la présence à Vienne d'un chiaoux, ambassadeur du sultan, avec qui il se propose de faire route. Mais, traversant une forêt d'Allemagne, il tombe entre les mains des voleurs, et ne s'arrache à une mort certaine que par un vœu de pèlerinage à Notre-Dame de Liesse. Le vœu oublié avec le danger, il continue sa route jusqu'à Vienne. Le chiaoux venait de partir. Il le poursuit vainement jusqu'à la frontière de Hongrie. Descendu à Venise, il s'enrôle au service de la République, dans l'espérance de monter sur un de ses vaisseaux cinglant vers Constantinople. Il se fatigue d'attendre et rentre en France. A Paris, il apprend la mort de son père, avancée sans doute par ses crimes, et se rend à Rennes, où, sans avoir aucune connaissance du droit et seulement pour se mettre à couvert de la justice, il achète une charge de conseiller au Parlement de Bretagne. Tour à tour huguenot, puis catholique encore, toujours par intérêt, il continue sa vie abominable, livré au vin, duelliste sauvage, et surtout impie et sacrilège. Deux fois la foudre le menace, un jour en l'abattant de cheval, un autre en brûlant le ciel du lit où il est couché : il ne répond que par des blasphèmes et par des défis au ciel. Un premier remords le jette chez les Chartreux : au bout de trois jours, il en sort absolument athée. Il apprend alors les possessions de Loudun. Il s'y rend, et pour se moquer de ce qu'il appelait des supercheries de bohémiennes, et pour débaucher une fille huguenote au moyen d'une nouvelle abjuration du catholicisme. Dans ces disposin 9.
tions, il entre à l'église de Sainte-Croix, où se faisaient les exorcismes. Il s'approche. Un démon l'interpelle par la bouche d'une possédée, et, interpellé à son tour, il dénonce les principales circonstances de cette horrible vie, et, au milieu d'effroyables blasphèmes, il accuse Dieu et la Vierge d'injustice pour avoir arraché tant de fois à la mort et à l'enfer un pécheur plus coupable que lui. Après un aveu public, Kériolet gagne une chapelle voisine, et là, la face contre terre, fondant en larmes, il demande pardon à Dieu. La nuit se passe ainsi. Le lendemain, il fait une confession générale, et commence une vie nouvelle par le pèlerinage voué à Notre-Dame de Liesse, d'où il se rend à la Sainte-Baume pour y prier la grande pénitente Madeleine. Il a renvoyé ses domestiques, donné aux pauvres tout son bien, s'est revêtu de haillons : c'est en mendiant, nu-pieds, nu-tête, la corde au cou, qu'il accomplit ces saints voyages et qu'il revient à Rennes. Après avoir embrassé l'état ecclésiastique par ordre de son confesseur, il persévéra jusqu'à la mort dans la rigueur de sa pénitence et de ses humiliations. Il s'était condamné à ne jamais regarder que la terre, passait huit ou dix heures par jour en prière, ne vivait que de pain et d'eau, et ne prenait presque aucune nourriture du jeudi midi au dimanche à la même heure. Il avait tranf orme sa maison de Rennes en hôpital, où il servait et catéchisait lui-même les malheureux, ne les quittant que pour parcourir les prisons et les autres hôpitaux de la ville. Tel est l'homme avec qui Vincent eut de nombreuses conférences. On montra longtemps, à une extrémité du séminaire de Saint-Lazare, une petite chambre où il avait fait sa retraite. Mort le 8 octobre 1660, il ne survécut que de onze jours à notre saint *.
1. Vie de M. Olier, torn. I, pp. 207, 233 et suiv. - Études sur les
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Ainsi finirons-nous ce chapitre des retraites spirituelles. Fidèle aux recommandations de son saint fondateur, et jalouse d'acquitter tous les legs de sa charité, la maison de Saint-Lazare a continué longtemps cette œuvre excellente, toujours attentive à donner aux exercitants les meilleures placps et à les servir les premiers. Elle voulut même leur procurer un logement plus commode. Lorsque Aimeras, premier successeur de Vincent, songea à élever un nouveau bâtiment sur les ruines de l'ancien , il commença par faire construire à leur usage un grand et vaste corps de logis qui contenait soixante-quinze chambres; et, lorsque ce nombre de chambres ne suffisait pas, ce qui arriva souvent, car on reçut jusqu'à cent vingt exercitants à la fois, les Missionnaires, se souvenant du mot de Vincent : « Qu'on leur donne ma chambre », et le prenant pour règle, cédaient la leur en effet, et campaient où et comme ils pouvaient.
Cela dura jusqu'à la Révolution, c'est-à-dire jusqu'à l'expulsion des Missionnaires de Saint-Lazare, et jusqu'à leur dispersion. Depuis, si leur héritage de charité est passé à d'autres mains ou s'est partagé entre plusieurs, à Vincent et à ses successeurs revient cependant la gloire d'avoir vulgarisé les exercices spirituels en France1. Aujourd'hui, il n'est pas de séminaire qui ne voie, chaque année, se réunir une partie des prêtres du diocèse, pour se retremper ensemble à la source de la piété sacerdotale ; pas de communauté religieuse, pas de collège
possessions de Loudun, par l'abbé Leriche. Paris, 1859, in-18, p. 137 et suiv.
1. Interrompues longtemps par les causes que nous venons de dire, et aussi, après le rétablissement de la Compagnie, par le manque de logement, les retraites spirituelles ont été reprises à la maison mère de la rue de S«\ res, el déjà bon nombre de prêtres et même de laïques en pavent le cbemin.
chrétien, qui n'ouvre par une retraite ou la période principale de l'année ou la reprise des études; peu d'âmes chrétiennes, enfin, qui ne sentent le besoin de faire de temps en temps halte dans cette vie qui nous emporte, pour se retourner vers l'espace déjà parcouru, orienter leur marche trop souvent égarée, et se remettre en route les yeux fixés vers le but suprême.