LES SÉMINAIRES
Premier essai aux Bons-Enfants.
Une fois engagé dans l'œuvre de la réformation du clergé, Vincent devait aller jusqu'au bout. Dès le commencement, et ensuite dans le cours de ses expériences, il comprit l'insuffisance des retraites spirituelles et des conférences ecclésiastiques, qui pouvaient bien relever les prêtres déchus ou conserver et entretenir dans le devoir les prêtres fidèles, mais qui n'atteignaient pas la source du sacerdoce ; l'insuffisance même des exercices des ordinands, qui saisissaient bien, eux, le jeune ecclésiastique à sa naissance cléricale, à son entrée dans le sanctuaire, mais n'avaient aucun effet rétroactif sur les années antérieures, souvent nombreuses, passées dans la dissipation du monde, les calculs de l'ambition et quelquefois tous les écarts de la jeunesse : c'était une préparation prochaine infiniment utile, en ce qu'elle donnait ces dispositions immédiates qui ouvrent le cœur à la grâce de l'ordination ; ce n'était pas cette préparation éloignée qui s'empare de l'enfant destiné à devenir clerc en quelque sorte dès le sein de sa mère, le dirige du sacrement qui l'a fait chrétien au sacrement qui le fera prêtre, et remplit ce long intervalle d'études religieuses, de saintes pratiques et d'habitudes de vertu.
La vue duchétif résultat de la plupart des essais faits jusqu'à lui ne découragea pas Vincent. Si tant de sémi-
naires n'avaient pas réussi, c'est que trop souvent on avait mal choisi les enfants et les maîtres. Au lieu d'y donner de préférence les places, suivant le vœu du concile de Trente, aux enfants des pauvres en qui on reconnaîtrait une vraie vocation ecclésiastique, on y admettait en majorité des enfants riches, sans examiner s'ils avaient la moindre inclination au sacerdoce. Pour épargner un prix de pension, les bourgeois des villes où les séminaires étaient établis y poussaient leurs enfants par faveur et par brigue ; puis, après des études gratuites qui avaient dévoré l'héritage du sanctuaire, ils les retiraie nt pour leur donner une position dans le monde. D'autre part, on confiait la conduite de ces établissements, non aux plus savants, aux plus vertueux, aux prêtres les plus remplis de l'esprit sacerdotal, mais aux plus ambitieux, aux plus intrigants, et à ceux qui cherchaient moins le bien de l'Église que leur intérêt particulier. C est ainsi qu'avaient été éludées les saintes intentions du concile, et que l'Église de France se trouvait toujours privée des fruits qu'elle était en droit d'attendre de la générosité des fondateurs.
Reprenant le plan du concile de Trente et s'inspirant de son esprit, Vincent commença, vers 1635, à recevoir au collège des Bons-Enfants un certain nombre de jeunes clercs, âgés de douze ou quatorze ans, à qui des prêtres de sa congrégation enseignaient, outre les lettres humaines, le chant et les cérémonies ecclésiastiques, et, par-dessus tout, la fuite du monde, la gravité, le recueillement et toutes les vertus propres au saint ministère.
Séminaire interne. — "Vocation. — Tendresse de Vincent pour
les siens.
Deux ans plus tard, voyant la Mission formée et solidement établie à Saint-Lazare, il songea à son recrutement et à la préparation de ses membres. Jusqu'alors, ne connaissant pas encore assez les desseins de Dieu sur lui et le développement que prendrait son œuvre, il ne demandait guère que de la bonne volonté à ceux qui venaient partager sa vie et ses travaux, et, pour toute épreuve et préparation, il ne leur imposait qu'une retraite. Un peu plus tard, il leur imposa, il est vrai, quelques autres exercices spirituels, par lesquels il les soumettait à une plus longue probation ; mais en cela il n'y avait rien encore qui pût être regardé comme un noviciat proprement dit. Enfin, il reconnut la nécessité de les exercer pendant plusieurs années, avant de les admettre aux vœux, dans la pratique des vertus générales du prêtre et des devoirs propres du Missionnaire.
De là le Séminaire interne, qui commença au mois de juin 1637. Vincent l'appelait l'espérance du troupeau, spem gregis, et la pépinière des Missionnaires. Aussi voulut-il lui donner pour directeur le plus habile et le plus expérimenté des siens: ce fut Jean de La Salle, un de ses trois premiers compagnons, homme vieilli, par conséquent, dans l'esprit et les fonctions de la Compagnie, j; qu'il avait vu naître et grandir sous l'action combinée de Dieu et du saint fondateur. Et cependant, non content encore des avis salutaires qu'il lui prodigua, Vincent voulut le faire passer par les mains d'habiles maîtres, et il l'envoya au noviciat des Jésuites, avec
ordre d'en suivre quelque temps tous les exercices, et d'en rapporter, avec les maximes et les pratiques propres à des prêtres séculiers, le zèle apostolique.
Comme il s'agissait de recevoir non plus seulement des prêtres déjà formés, mais encore et surtout déjeunes clercs, "Vincent commença par expliquer ses principes en matière de vocation. D'un côté, plein d'espoir que la Providence fournirait toujours de sujets une Compagnie qu'elle avai t fait naître elle-même, et, de l'autre, persuadé qu'il n'appartient qu'à Dieu de se choisir des ministres, il se fit et il imposa aux siens la règle inviolable de ne jamais attirer personne à sa congrégation, ni par promesses, ni par services, ni même par pieux conseils. Aux directeurs des exercitants, en particulier, il répétait sans cesse : « Ah ! Messieurs, prenez bien garde, lorsque vous rendez service et donnez conduite à ceux qui viennent faire leur retraite spirituelle en cette maison, de ne jamais leur rien dire qui tende à les attirer en la Compagnie. C'est à Dieu à y appeler et à en donner la première inspiration . Bien davantage, quand même ils vous découvriraient qu'ils en ont la pensée, et qu'ils vous témoigneraient qu'ils y ont inclination, gardez-vous bien de les déterminer de vous-mêmes à se faire Missionnaires, en les conseillant ou les y exhortant ; mais alors dites-leur seulement qu'ils recommandent de plus en plus ce dessein à Dieu, qu'ils y pensent bien, étant une chose importante. Représentezleur même les difficultés qu'ils y pourront avoir selon la nature, et qu'il faut qu'ils s'attendent, s'ils embrassent cet état, de bien souffrir et de bien travailler pour Dieu. Que si, après cela,ilstprennent leur résolution, à la bonne heure, on peut les faire parler au supérieur pour conférer plus amplement avec eux de leur vocation. Laissons taire Dieu, Messieurs, et nous tenons humblement dans
l'attente et dans la dépendance des ordres de la Providence. Par sa miséricorde, l'on en a usé ainsi dans la Compagnie jusqu'à présent, et nous pouvons dire qu'ii n'y a rien en elle que Dieu n'y ait mis, et que nous n'avons recherché ni hommes, ni biens, ni établissements. Au nom de Dieu, tenons-nous là, et laissons faire Dieu. Suivons, je vous prie, ses ordres, et ne les prévenons pas. Croyez-moi, si la Compagnie en use de la sorte, Dieu la bénira. »
A plus forte raison ne voulait-il pas qu'on retînt à Saint-Lazare ceux qui avaient dessein d'entrer dans une autre religion, ou que les supérieurs y envoyaient pour les éprouver. « Que si nous voyons, disait-il, qu'ils aient la pensée de se retirer ailleurs, d'aller servi u Dieu dans quelque sainte religion ou communauté, ô Dieu ! ne les en empêchons pas ; autrement i] faudrait craindre que l'indignation de Dieu ne tombât sur la Compagnie, pour avoir voulu avoir ce que Dieu ne veut pas qu'elle ait. Et dites-moi, je vous prie, si la Compagnie n'avait été jusqu'à présent dans cet esprit , de n'affecter point d'autres sujets, pour excellents qu'ils fussent, sinou ceux qu'il a plu à Dieu d'y envoyer, et qui en ont eu le désir longtemps auparavant, les Pères Chartreux et autres communautés religieuses nous enverraient-ils, comme ils font, pour faire retraite céans, quantité de jeunes hommes qui demandent d'entrer chez eux ? Vraiment ils s'en donneraient bien de garde. Quoi donc 1 Voilà un bon jeune homme qui a la pensée de se faire Chartreux ; on l'envoie ici pour conférer avec Notre- Seigneur par le moyen d'une retraite, et vous tâcheriez de lui persuader qu'il demeurât céans, parce que peutêtre c'est un jeune homme de bel esprit ! Et que serait-ce que cela, Messieurs, sinon vouloir retenir ce qui ne nous appartient pas, et vouloir faire qu'un homme entre dans
une congrégation où Dieu ne l'appelle pas, et à quoi même il n'a pas pensé ? Et que pourrait faire ou produire une telle entreprise, sinon attirer la disgrâce de Dieu sur toute cette Compagnie? 0 pauvre Mission, ô pauvre petite Compagnie de la Mission, que tu tomberais en un pitoyable état, si tu en venais là ! Mais, par la grâce de Dieu, tu en as toujours été, et tu en es encore bien éloignée ! Prions Dieu, Messieurs., prions Dieu qu'il confirme cette Compagnie dans la grâce qu'il lui a faite jusqu'à présent, de ne vouloir avoir autre chose que ce qu'il a agréable qu'elle ait *. »
Joignant l'exemple aux paroles, ainsi agissait Vincent lui-même, lorsqu'une foule de gens de Paris ou des provinces s'adressaient à lui, se remettaient entre ses mains, et le priaient de décider souverainement, au nom de Dieu, sur le choix de leur état de vie. « La résolution de votre doute, répondait-il, est une affaire • à vider entre Dieu et vous ; continuez à le prier qu'il vous inspire ce que vous avez à faire ; mettez-vous en retraite pour quelques jours à cet effet, et croyez que la résolution que vous prendrez en la vue de Notre-Seigneur sera la plus agréable à sa divine majesté et la plus utile pour votre vrai bien. »
Etait-on résolu à sortir du monde, et hésitant sur le choix seul d'une communauté ? Il se contentait de conseiller la mieux réglée ; mais, si l'on nommait la sienne : « Oh ! Monsieur, s'écriait-il en s'humiliant, nous sommes de pauvres gens indignes d'entrer en comparaison avec cette autre sainte compagnie ; allez-y, au nom de Notre- Seigneur; vous y serez incomparablement mieux qu'avec nous. »
Qu'on juge par là de son mécontentement, lorsque
t. Conter, du 7 septembre 4607.
quelqu'un des siens suivait des principes contraires. Ayant un jour reçu une lettre d'un de ses Missionnaires, pour la faire tenir à un ecclésiastique très-distingué, très-propre à la congrégation, et qui même avait témoigné Je désir d'y entrer, il la retint et écrivit : a Je n'ai \ pas envoyé votre lettre à M. N.., parce qu'elle le persuade d'entrer en la Compagnie, et que nous avons une ( maxime contraire, qui est de ne solliciter jamais personne d'embrasser notre état. Il n'appartient qu'à Dieu de choisir ceux qu'il y veut appeler ; et nous sommes assurés qu'un Missionnaire donné de sa main paternelle fera lui seul plus de bien que beaucoup d'autres qui n'auraient pas une pure vocation. C'est à nous à le prier qu'il envoie de bons ouvriers en la moisson ; et à si bien vivre, que nous leur donnions par nos exemples de l'attrait pour travailler avec nous, si Dieu les y appelle. » Pour ceux qui venaient à lui bien déterminés à entrer en sa Compagnie, il les accueillait avec la plus grande circonspection. « Depuis quand avez-vous cette pensée? Comment et d'où vous est-elle venue ? Quelle est votre condition ? Quel motif vous porte au métier de Missionnaire ? Seriez-vous prêt à aller partout où vous seriez envoyé, même dans les régions étrangères, même au delà des mers ? Passeriez-vous par-dessus telle et telle difficulté que vous rencontrerez journellement dans ce nouvel état ? » Et si on lui répondait : « Je ne cherche que la gloire de Dieu, et suis prêt à tout » ; il renvoyait néanmoins d'abord, sans décision et même sans espérance, pour éprouver la vocation et la vertu ; il remettait une réponse à un temps très-éloigné, obligeait à revenir plusieurs fois pour avoir occasion de mieux étudier les dispositions de l'esprit et du cœur ; et, assuré enfin de la vocation et de la persévérance, il disait : « Allez maintenant en retraite consulter Dieu. » Après quoi, si l'on
persévérait encore, il remettait aux mains des anciens de la Compagnie, et, sur leur rapport favorable, il recevait aux exercices du séminaire interne, où, pendant deux longues années, on était appliqué à l'épreuve définitive, dans la pratique de l'humilité, de la mortification, de l'exactitude, de toutes les vertus chrétiennes et religieuses. Bon et fidèle séminariste pendant ces deux années, on était ensuite admis aux vœux de Missionnaire ; et, si l'on n'avait pas achevé ses études, on les poursuivait alors jusqu'à l'acquisition d'une science au moins compétente.
La vertu et la science, tels étaient, en effet, les deux grands buts vers lesquels tout convergeait -dans les exercices du séminaire interne. Deux méditations par jour, lecture quotidienne de livres de piété et du Nouveau Testament, confessions et communions fréquentes, petite retraite mensuelle, deux grandes retraites aux deux principales époques de l'année, nombreuses conférences sur les fondements de la foi, sur l'Écriture, sur la doctrine du concile de Trente, sur les règles de la discipline, sur la piété propre du Missionnaire : voilà pour la vertu, voilà le fonds du séminaire interne. Du reste, malgré une vie dure et laborieuse, de longues journées commencées en toute saison à quatre heures du matin, et toutes remplies de sérieuses occupations, rien de trop accablant pour la nature : ni cilices, ni haires, ni disciplines ; pas d'autres jeûnes que les jeûnes prescrits par l'Église à tous les fidèles; mais, en revanche, séparation entière du monde, vie d'humilité, de recueillement, de vigilance, de mortification, de fidélité à toutes les règles et à tous les devoirs ; vie pleine aussi de cette onction qui adoucit les sacrifices du noviciat, et qui un jour adoucira les fatigues du Missionnaire, en même temps qu'elle lui gagnera le cœur des peuples.
Vincent ne manquait pas de tout animer, de tout soutenir de sa vivante et puissante parole. « Quiconque veut vivre en communauté, disait-il, doit se résoudre de vivre comme un pèlerin sur la terre ; de se faire fou pour Jésus-Christ ; de changer de mœurs, de mortifier toutes ses passions, de chercher Dieu purement, de s'assujettir à un chacun comme ls moindre de tous ; de se persuader qu'il est venu pour servir, et non pour gouverner ; pour souffrir et travailler, et non pour vivre en délices et en oisiveté. Il doit savoir que l'on y est éprouvé comme l'or en la fournaise, qu'on ne peut y persévérer si Ton ne veut s'humilier pour Dieu, et se persuader qu'eu ce faisant on aura un véritable contentement en ce monde, et la vie éternelle en l'autre, »
Tout lui était occasion d'inspirer aux siens les dispositions les plus héroïques. Apprenait-il qu'un Missionnaire avait été maltraité dans un pays étranger, il leur en faisait le récit, et il ajoutait : « Plaise à Dieu, mes frères, que tous ceux qui viennent pour être de la Compagnie ! y viennent dans la pensée du martyre, et dans le désir de souffrir la mort et de se consacrer totalement au service de Dieu, soit pour les pays éloignés, soit pour celui-ci, ou pour quelque autre lieu que ce soit où il plaira à Dieu de se servir de la pauvre petite Compagnie. Oui, dans la pensée du martyre! oh! que nous devrions demander souvent cette grâce à Notre-Seigneur ! Hélas ! Messieurs et mes frères, y a-t-il rien de plus raisonnable que de se consumer pour celui qui a si libéralement donné sa vie pour nous ? Si Notre-Seigneur nous a aimés jusqu'à ce point que de mourir pour nous, pourquoi n'aurons-nous pas la même affection envers lui, pour la mettre à effet si l'occasion s'en présente ? Nous voyons tant de papes qui les uns après les autres ont été martyrisés ! N'est-ce pas une chose étonnante, de voir des
marchands qui, pour un petit gain, traversent les mers et s'exposent à une infinité de dangers ? J'étais dimanche passé avec un qui me disait qu'on lui avait proposé d'aller aux Indes, et qu'il était résolu d'y aller. Je lui demandai s'il y avait du péril : il me dit qu'il y en avait plusieurs très-grands ; qu'il était vrai qu'un marchand de sa connaissance en était venu, mais qu'un autre y était demeuré. Je disais alors en moi-même : Si cette personne, pour aller chercher quelques pierres de prix et faire quelque gain, se veut ainsi exposer à tant de dangers, combien plus le devons-nous faire pour porter la pierre précieuse de l'Évangile et gagner des âmes à Jésus-Christ ! »
Quant aux études soit de philosophie, soit de théologie auxquelles on était ensuite appliqué suivant la capacité de chacun, ^Vincent recommandait de fuir la singularité et l'éclat, pour s'attacher uniquement aux opinions reçues et à la doctrine consacrée par l'Église.
Il voulait que ses Missionnaires s'instruisissent à fond et du dogme qu'ils doivent annoncer aux peuples, et de la morale nécessaire pour les bien conduire ; il leur permettait même, dans une certaine mesure, d'acquérir quelques-unes de ces connaissances qui, sans être indispensables ni à soi ni aux autres, sont un noble ornement de l'esprit et peuvent donner de la considération au prêtre et à son ministère; il allait jusqu'à exiger que plusieurs fussent vraiment savants pour remplir quelques-unes des fonctions providentielles de la Compagnie : comme certaines missions plus difficiles, l'instruction des ordinands, la direction des séminaires. Mais il voulait que tout cela se fît avec modération et humilité. « Le désir d'apprendre est bon, écrivait-il encore à un de ses prêtres le 18 juillet 1659, pourvu qu'il soit modéré... Souvenez-vous de l'avis de saint Paul, qui nous
recommande d'être sobres en la science. La médiocrité suffit, et celle qu'on veut avoir au delà est plutôt à craindre qu'à souhaiter par les ouvriers de l'Évangile, parce qu'elle est dangereuse, elle enfle, elle les porte à paraître, à s'en faire accroire, et enfin à éviter les actions humbles, simples et familières, qui pourtant sont les plus utiles. C'est pourquoi Notre-Seigneur prit des disciples qui n'étaient pas capables d'en faire d'autres... Si nous travaillons au salut des âmes dans l'esprit de Notre- Seigneur, il nous donnera les lumières et les grâces qu'il faut pour y réussir. Si vous ne voulez savoir que Jésus- Christ crucifié, si vous ne voulez vivre que de sa vie, ne doutez pas qu'il ne soit lui-même votre science et votre opération. » — « Savants et humbles, disait-il encore dans une conférence, voilà le; trésor de la Mission, comme bons et pieux docteurs sont le trésor de l'Église. »
Il craignait le passage des exercices purement spirituels du séminaire aux^ études, et il multipliait ses instructions pour que les jeunes étudiants ne diminuassent pas en ferveur à mesure qu'ils croissaient en connaissance. Il disait : « Comme un verre qui de la chaleur du fourneau passe dans un lieu froid court risque de se casser ; de même un jeune homme qui d'un lieu de recueillement, de vigilance et de prière, passe au tumulte d'une classe, court risque de se déranger. Tâchez donc de conserver votre première chaleur, et empêchez que la nature ne reprenne insensiblement le dessus. Échauffez la volonté à proportion que l'entendement est éclairé d'une nouvelle connaissance, et servez-vous de l'étude comme d'un moyen de vous élever à Dieu. Que la lumière de l'esprit devienne un feu dans le cœur. Croyez bien que la science la plus utile au prochain naît du fond de la piété. Fuyez la curiosité, cette peste de la vie spi-
rituelle, qui a introduit tous les maux dans le monde. Fuyez le désir excessif de savoir, qui dessèche la dévotion et ferme l'âme aux lumières du ciel. J'ai remarqué que les personnes grossières et ignorantes font communément mieux l'oraison que les hommes savants. Dieu prend plaisir à se communiquer aux simples, parce qu'ils sont plus humbles que les doctes, toujours si remplis d'eux-mêmes. Je souhaiterais que vous eussiez tous autant de science que saint Thomas, mais à la condition d'avoir l'humilité de ce saint docteur. L'orgueil perd les savants comme il a perdu les anges, et la science sans humilité a été de tout temps pernicieuse à l'Eglise. Aimez donc cette sainte vertu et n'allez pas vous en faire accroire. Le plus petit démon d'enfer en sait plus que le plus subtil philosophe et que le plus profond théologien de la terre. Dieu n'a point besoin des savants pour faire ses œuvres ; il les rejette, au contraire, quand ils sont superbes, et leur préfère des idiots, des femmes même, comme il a fait dans le siècle passé pour réformer un ordre très-célèbre dans l'Église. »
Le saint suivait lui-même ces principes dans son gouvernement. Voyait-il quelque esprit brillant, orné de toute espèce de talents naturels et acquis, il ne se hâtait pas de lui confier un emploi important, s'il ne voyait en même temps chez lui un fonds suffisant d'humilité. Autrement, disait-il, beaucoup de bruit et point de fruit ; perte personnelle sans profit pour les autres.
« Pour conclure, disait le saint, employez votre jeunesse à vous mettre en état de servir le prochain. Ne perdez point de temps, parce que l'ouvrage presse et excède infiniment le nombre des ouvriers. Les peuples de la campagne se damnent faute d'instruction, et la plus grande partie de la terre est encore ensevelie dans les ténèbres de l'infidélité. Étudiez donc , tâchez
d'acquérir la science, mais sans perdre l'humilité. » Il ne permit presque jamais que quelqu'un des siens livrât rien à l'impression, a Nous avons toujours estimé, écrivait-il à un de ses prêtres, que la composition des livres était un empêchement à nos fonctions, et, pour cette raison, qu'il n'en fallait pas introduire l'usage dans la Compagnie. Mais, ajoutait-il, comme il n'y a point de règle sans exception, nous verrons s'il sera expédient de faire imprimer le vôtre *. » Moins encore le voulait-il permettre, s'il en devait résulter grand éclat. Pendant que Du Coudrai, très-versé dans les langues syriaque et hébraïque, résidait à Rome, des personnes de considération l'engagèrent à donner une version latine du texte syriaque, dans la persuasion qu'un tel travail honorerait le berceau de la congrégation et serait utile à l'Église ; elles voulaient même qu'il écrivit contre les juifs, en se servant de leur Talmud, qu'il entendait mieux qu'euxmêmes. Du Coudrai prêtait volontiers l'oreille à ces propositions séduisantes, mais, avant de se mettre à l'œuvre, il lui fallait l'assentiment de son supérieur. « N'y pensez pas, Monsieur, je vous en conjure, lui répondit Vincent le 16 février 1634 : ces sortes d'ouvrages nourrissent la curiosité des savants, mais ne servent de rien au salut du pauvre peuple, auquel la Providence nous a destinés. Il vous suffit d'être en état de confondre les ennemis de la divinité de Notre-Seigneur en ce royaume, quand vous y serez rappelé. Il y a actuellement en France des milliers d'arnes qui vous tendent les mains, et qui vous disent de la manière la plus touchante : « Hélas ! Monsieur, vous avez été choisi de Dieu pour contribuer à notre salut : ayez donc pitié de nous ; aidez-nous à sortir du mauvais état où nous sommes.