Ldireà Dutoui a Sedan, du 3 août
il. 10
Depuis longtemps nous croupissons dans le péché, l'ignorance et les ténèbres. Nous n'avons besoin, pour en sortir, ni de versions syriaques, ni de versions latines. Votre zèle, et le mauvais jargon de nos montagnes, nous suffira. Sans cela nous sommes en grand danger de nous perdre. » Cette lettre admirable porte son explication, et ne fait pas plus d'honneur à l'humilité de Vincent qu'à sa profonde sagesse. Qui ne comprend que sa Compagnie, en se livrant, au commencement surtout, à des études trop curieuses et trop savantes, se fût bientôt détournée de sa vocation providentielle : l'instruction des ignorants et des pauvres ?
Vincent prêchait toujours d'exemple. Inutile de dire qu'il ne songea jamais à faire des livres ; mais il ne consentit jamais qu'on lui en dédiât. « Que me dites-vous, Monsieur, écrivait-il à un curé nommé Alix, quand vous me mandez que vous m'avez dédié un livre ? Si vous aviez pensé que je suis fils d'un pauvre laboureur, vous ne m'auriez pas donné cette confusion, ni vous n'auriez pas fait ce tort à votre livre, de mettre en son frontispice le nom d'un pauvre prêtre qui n'a d'autre lustre que des misères et des péchés. Au nom de Dieu, Monsieur, si cet œuvre est encore en état d'être dédié à quelque autre, ne me surchargez pas de cette obligation ' . »
1. Cette lettre arriva sans doute trop tard, ou ne fut pas prise en considération, car une nouvelle édition du livre dont ii y est parlé, YHorluspastorum, récemment réimprimé et traduit, de Jacques Marchant (Marcancius), est dédié à Vincent, par une épître de l'éditeur Alix, datée du 10 dos calendes de novembre 1646, où nous lisons : u Verum idcirco hic Hcrtus tuo nomini committendus, quia natura et voluntale sic factus sis ad bonitatem, exercitatione sic paratus ad charitatis munia, ut si qui pastores officii sui mole laborent, statirn advoles promptus auxiliator; et numéro subjecto, succedaneave opcra
Et, le 21 juin 1651, il écrivait dans le même sens à Saint-Remy, archidiacre de Langres, chanoine et archiprêtre de Ghâlons : a Je vous remercie très-humblement de l'honneur que vous et Monsieur votre frère me voulez faire ; je vous en suis très-obligé ; mais vous me désobligeriez extrêmement, si vous en veniez aux effets. Les lettres dédicatoires se font à la louange de ceux à qui elles s'adressent, et je suis tout à fait indigne de louange. A bien parler de moi, il faudrait dire que je suis le fils d'un laboureur, que j'ai gardé les pourceaux et les vaches, et ajouter que cela n'est rien au prix de mon ignorance et de ma malice. Jugez de là, Monsieur, si une personne si chétive que je suis doit être nommée en public de la manière que vous me le proposez. C'est le plus grand déplaisir que vous me sauriez faire. Oui, Monsieur, il me serait si sensible, que je ne sais si j'en perdrais le ressentiment. »
On verra bientôt la. méthode qu'il prescrivait pour l'enseignement de la théologie dans les séminaires. N'insistons ici que sur l'esprit d'humilité dont il cherchait à imprégner les études des siens. C'est pour le leur inspirer davantage, qu'il leur ordonnait de prendre la
succumbere non sinas ; aut si qui mente, in his sieculi senescentis tenebris, minus illustrata vacillent, facem directionis et sapienliae lœtus lubensque iis praetendas. Alius pietatem, religionem, prudentiaui, sinceritatem, curam et laborem quem in Ecclesia praestas indefesse, laudet : ego charitatem silere non possum. cujus fervore Inceti&tas, oviculas non tuas, si qua3 exerrant aut perditae sint, requins ; inventas et san.itas non tibi rétines, sed reducis ; imo humeris tuis ad suos pastores reportas, sicque appares hoc novo génère pascendi sanandique admirabilis. His tôt tantisque titulis, debitum opus hoc, etsi cogitatione mea studioque jam antea dicatum, nunc iterum dico aique addico : ratus bene mihi atque féliciter procedere, ubi benevolentia qua me soles complecti susceperis, studio foveris, judicio tesiimonioque tuo comprobans. •
dernière place, comme leur place véritable, quand ils assistaient aux actes publics dans les universités ou dans les collèges, et de se bien garder d'y faire montre de savoir.
Un des plus distingués de ses premiers Missionnaires, Jacques de La Fosse, orateur, philosophe, théologien, et tellement poëte que Santeul le regardait comme son rival et souvent comme son maître, se rendit un jour au collège de Clermont pour assister à la représentation d'une tragédie, et y prit une place destinée à un plus haut personnage. Le recteur lui envoya un valet pour l'inviter à se mettre ailleurs. Renouvelant alors la scène comique donnée à Lyon par un personnage plus célèbre et bien moins recommandable , La Fosse répondit en beau latin, non compris du valet, qu'il se trouvait placé à merveille et qu'il voulait s'y tenir. Sur le rapport du valet, le recteur prit La Fosse pour un Irlandais ou un Polonais, et lui députa un jeune régent qui lui dit en latin le contraire de Yascende super lus de l'Évangile. Cette fois La Fosse répondit en grec. Nouveau rapport, nouvelles conjectures, nouvelle amputation, cette fois du professeur de rhétorique : La Fosse parla hébreu. A ce dernier signe, il fut reconnu par quelque savant de la compagnie, et placé avec toute la distinction due à son mérite.
De retour à Saint-Lazare, il ne manqua pas de raconter son aventure et reçut de ses amis force compliments. Mais qui ne songea pas à le féliciter, ce fut Vincent, bientôt informé. « Sachez, Monsieur, lui dit-il, qu'un homme vraiment humble et qu'un pauvre Missionnaire ne cherche ni les premières places dans les assemblées, ni à faire parler de lui. Je vous donne ordre d'aller demander pardon au recteur et aux régents que vous avez mal édifiés. » La Fosse obéit avec une simplicité si aimable, qu'il donna de sa vertu la même idée qu'il avait fait concevoir de sa science.
On voit que, pour entretenir les siens dans l'humilité, Vincent ne les flattait guère. A moins de raisons prises d'un intérêt plus élevé, jamais il ne les louait en leur présence. Cependant il savait nourrir en eux une sainte émulation, soit par ses exemples et par ses paroles, soit par les récits qu'il leur faisait toujours des bénédictions que Dieu donnait aux travaux de leurs confrères, soit enfin par la tendre affection qu'il avait pour eux tous ; affection telle, que les louanges d'un autre leur auraient été moins douces que ses réprimandes, tant il savait corriger et assaisonner celles-ci par l'onction de sa charité.
La correction fraternelle, toujours si difficile, c'était un de ses triomphes. Il avait cette autorité de l'exemple, qui le mettait à l'abri de la terrible rétorsion : « Médecin, guéris-toi toi-même » ; cette patience, qui diffère le remède amer et ne l'emploie qu'à la dernière extrémité ; cette charité, qui l'applique de manière à guérir la plaie au lieu de l'irriter ou d'en ouvrir une nouvelle ; cette humilité, qui, en s'accusant la première, commence par boire en quelque sorte le calice de la honte et n'en laisse aux autres que quelques gouttes ; cette prudence, qui mesure les coups aux caractères, pour ne pas abattre la pusillanimité, ni pousser l'ardeur altière à la révolte ; cette douceur, qui embaume la correction, trompe et endort la nature ; et aussi cette force, qui ne craint pas de porter le fer jusqu'à la racine du mal, lorsque la guérison n'est qu'à ce prix.
Toutes ces vertus conspiraient en lui pour donner à sa correction une grâce incomparable. D'ordinaire, il attendait avant de reprendre, pour laisser la nature se calmer chez lui et dans les autres. Il y pensait devant Dieu, et, médecin habile, il étudiait, avec le tempérament moral du malade, la vertu médicinale du remède, pour arriver n. 10.
à rendre la correction efficace ; et, s'il prévoyait un sujet réfractaire, il faisait jusqu'à trois jours de suite son oraison sur la conduite à tenir en pareille circonstance.
Le moment venu, il abordait la question par une profession d'estime pour celui qu'il voulait corriger. Tantôt il louait ses bonnes qualités, tantôt il l'excusait en rejetant la faute sur un premier mouvement de la nature et de la passion. Puis il se mettait lui-même en cause, prenant toujours sur lui la plus grosse part de la faute. « Oh ! que vous et moi, disait-il, nous avons grand besoin de travailler à l'humilité, de nous exercer à la patience, de supporter les autres comme nous voulons être supportés nous-mêmes, de nous accoutumer à l'exactitude, à la régularité, etc. ! » Quelquefois il s'offrait à prendre le rôle d'accusé avant de faire celui déjuge. Ayant un jour remarqué un jeune séminariste qui portait à l'église un livre étranger à l'office, il l'invita à sortir et lui demanda : « N'avez-vous point remarqué en moi quelque chose qui vous ait scandalisé ?» Et sur la réponse négative du séminariste : « Eh bien, mon cher frère, voulez-vous que je vous dise quelque petite chose que j'ai observé en vous ? » Et il lui dit doucement son observation, en ajoutant : « Mon frère, Dieu vous bénisse ! ! »
Lorsqu'on était gagné par toutes ces précautions humbles et charitables, qu'on était disposé à reconnaître avec le sage que les blessures d'un ami sincère sont préfé-< râbles aux embrassements trompeurs d'uu ennemi, il allait droit à la faute. Il en montrait avec fermeté toutes les circonstances de temps, de lieu et de personne ; il en, faisait toucher au doigt la gravité et les conséquences par rapport à la gloire de Dieu, au bien du prochain, à l'ave- . nirde la Compagnie ou d'une œuvre particulière. Et il ne