Archives de l'Etat, MM .W, fol
Vincent, aucun ne lui causa plus de chagrins ; car celui-ci remplit de tracasseries douze années de sa vie, et, après sa mort, il fut une source d'accusations intentées à sa mémoire, lors du procès de sa béatification.
L'abbaye de Saint-Méen avait toujours été dépendante delà juridiction des évêques de Saint-Malo, ce qui suppose qu'ils en étaient les premiers bienfaiteurs, et qu'elle tenait d'eux ses dîmes et la meilleure partie de ses biens. Ils l'avaient traitée avec cette générosité, parce qu'elle avait été longtemps pour leur diocèse une pépinière de jeunes clercs, et qu'elle avait fourni de bons pasteurs aux cures de sa dépendance. Mais alors elle était bien déchue. La discipline y était anéantie. Il n'y restait plus que deux moines bénédictins de la congrégation de Saint- Maur, incapables de remplir, tant au temporel qu'au spirituel, les charges du monastère. Ses biens étaient aliénés ou mis en gage, et l'évêque était obligé depuis longtemps d'appeler des prêtres séculiers pour le service religieux de ses bénéfices.
D'un autre côté, la discipline ecclésiastique, aussi bien que la discipline régulière, était tombée dans le diocèse de Saint-Malo. Les prêtres y étaient aussi ignorants que les peuples. Dans ce vaste diocèse, ni séminaires, ni collèges ; et les pères étant pour la plupart incapables de faire élever ailleurs leurs enfants, le clergé ne se pouvait recruter.
Pour parer à tant de maux, l'évêque Achile de Harlai de Sancy s'adressa d'abord au général de la congrégation de Saint-Maur, pour l'inviter à mettre quelques-uns de ses religieux réformés dans l'abbaye de Saint-Méen ; mais dom Grégoire Tarrisse s'excusa sur la disette de sujets.
lors Harlai de Sancy, tant pour remédier aux désordres l'abbaye que pour avoir les moyens de former un se-
minaire, résolut de s emparer de Saint-Méen et d'y appeler les prêtres de la Mission. Il en avait le droit, car, encore un coup, l'abbaye était sous la juridiction épiscopale et ne dépendait d'aucune congrégation ; il ne s'agissait donc ni d'enlever un bénéfice à ses propriétaires, ni d'en changer la nature et de le séculariser ; nul besoin, par conséquent, de recourir en cela au souverain Pontife.
L'évêque de Saint-Malo se contenta d'obtenir, le 20 octobre 1643, une autorisation du roi en son conseil ; puis, le 12 novembre suivant, il convoqua son synode, et lui soumit son projet qui fut unanimement approuvé et encouragé. Le lendemain, l'official en donna signification aux deux moines, qui volontiers y prêtèrent les mains, à la condition d'une pension annuelle et viagère. Les biens de l'abbaye, si fortement entamés, ne pouvant suffire à l'entretien du séminaire, l'évêque y suppléa par des dons prélevés sur son patrimoine. L'année suivante, la vieillesse le força à demander un coadjuteur, qui fut Ferdinand de Neuville. Le 13 juillet 1645, se sentant près de mourir, et voulant mettre la dernière main à son œuvre, il unit au séminaire, sous l'agrément du Saint- Siège, la manse conventuelle et les offices claustraux de Saint Méen, à la charge que, du vivant des deux moines, douze, et, à leur mort, vingt jeunes ecclésiastiques, choisis par l'évêque ou par son vicaire général, et obligés par serment à ne pas sortir sans permission du diocèse, y seraient gratuitement élevés, et que maîtres et élèves rempliraient toutes les charges du monastère.
Tous ces arrangements se firent sans la participation des prêtres de la Mission, qui ne sont pas nommés dans les actes, sans réclamations de la part des intéressés, et avec la clause expresse que les biens de Saint-Méen étaient donnés au séminaire et non à ses directeurs,
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substitués seulement comme administrateurs aux prêtres séculiers investis depuis assez longtemps de ces fonctions. Un diplôme royal de septembre 1645 confirma ces dispositions, ainsi que le choix des prêtres de la Mission comme directeurs du séminaire.
Dès le mois de juillet précédent, Vincent avait fait partir pour Saint-Méen cinq de ses prêtres, dont trois étaient destinés au séminaire, et deux aux missions du diocèse. A peine furent-ils installés, que les bénédictins de Saint-Maur, jusqu'alors muets, et les deux moines mentionnés tout à l'heure, 'au mépris, les uns de leurs engagements, les autres de l'autorité du roi et de Févêque, voulurent rentrer dans l'abbaye, et, pour cela, recoururent non au souverain Pontife, à l'évêque ou au roi, mais au parlement de Bretagne. Le parlement reçut leur réclamation, quoiqu'il ne pût rien contre les édits royaux. Armés de son décret, 'les religieux se présentèrent aux portes de l'abbaye, et, comme ils n'étaient porteurs d'aucun acte légitime, l'entrée leur en fut refusée. Ils se pourvurent en instance auprès du parlement, qui rendit en leur faveur un nouveau décret : cette fois, des recors les accompagnèrent à Saint-Méen, et prêtres et clercs en furent violemment expulsés.
Pour opposer la force du droit au: droit de la force, lY'vtV[ue de Saint-Malo mit l'église de Saint-Méen en interdit, et en défendit l'entrée, sous peine d'excommunication, tant q'u'elle resterait au pouvoir des usurpateurs. En même temps, il porta ses plaintes au roi, et obtint un arrêt du "conseil privé, qui annulait les actes du parlement de Bretagne, et ordonnait la réinstallation des Missionnaires, par les mêmes moyens, s'il fallait, qu'on .-ivait employés pour les évincer. L'arrêt fur ëïécttfé «Fans Éôtïte sa ri.- U'Mir ; mais on voU (le quel èÔtè était vraiment la violence, dfé qfiïel Côté la justice.
Du reste, en tout cela, il n'y avait aucune intervention, ni de Vincent, ni des siens : l'évêque seul agissait. Vincent, dès le commencement de la querelle, avait même voulu retirer ses prêtres : l'évêque s'y était opposé fortement au nom de son bon droit. C'est ce que nous apprend une lettre à Portail, du 25 août 1646 : « Si la chose dépendait de nous, nous rappellerions les nôtres, mais c'est l'affaire de mondit seigneur, qui a agi en son nom... Mon Dieu ! Monsieur, que cela m'afflige ! Eussiez-vous jamais dit que nous eussions eu cet exercice par ces bons Pères, que nous avons tâché de servir avec autant d'affection que si ce fussent été nos propres affaires ? J'espère que Notre-Seigneur regardera ce peu que nous avons tâché de faire pour eux comme venant de la charité, quse patiens est. Plaise à la miséricorde de Dieu que cela soit ainsi, et me donner les moyens de les servir à l'avenir, ce que je me propose de faire plus affectionnément que jamais, moyennant l'aide de Dieu que je vous prie de demander pour moi ! »
Cependant, le parlement de Bretagne, de plus en plus obstiné, regarda l'arrêt du conseil comme obtenu par surprise, et rendit un décret d'ajournement contre d'Orgeville, grand- vicaire de Saint-Malo, qui l'avait fait exécuter. En même temps, un des Missionnaires rentrés à Saint-Méen, Pierre de Beaumont, en fut arraché de nouveau, et on le jeta dans les prisons de Rennes.
A cette nouvelle, Vincent se hâta d'écrire à ses prêtres pour les fortifier contre la persécution. Quel risque courons-nous ? disait-il. De souffrir emprisonnement ? « Hélas ! de quoi sommes-nous capables, si nous ne le sommes de cela pour Dieu ? Sera-t-il possible que nous voyions des cent mille hommes qui s'exposent en chaque campagne, depuis le moindre du peuple jusqu'aux princes du sang, pour le service de l'État, non-seuiement à être
faits prisonniers de guerre, mais à la mort, et que Notre- Seigneur ne trouvera pas cinq ou six serviteurs fidèles, et assez courageux pour son service ! » On lui objectait encore une de ses paroles ordinaires : « Qu'il valait bien mieux perdre que de plaider ; » et il répondait que l'affaire ne dépendait pas d'eux, mais de l'évêque de Saint- Malo ; on ajoutait que saint Paul et Notre-Seigneur avaient condamné les procès par leurs paroles et par leurs exemples : a II est vrai, répliquait-il ; mais l'un et l'autre ont eu des procès et les ont perdus, et en les perdant il leur en a coûté la vie. » Enfin, on faisait craindre que la Compagnie ne fût blâmée et dans le décri : « Oh ! quel orgueil ! répliquait-il encore, si, sous apparence de défaveur et d'humiliations, nous abandonnons l'honneur de Dieu pour ne pas risquer le nôtre ! Oh ! que saint Paul en était éloigné, quand il disait qu'il fallait suivre Dieu per infamiam et bonam famam, quasi seductores et vexati K ! »
Néanmoins, comme la vertu de Vincent n'était jamais purement passive, et qu'il voulait qu'on aidât l'action de la Providence, presque en môme temps, le 8 septembre 1646, il écrivait à Marbeuf, premier président du parlement de Rennes, en faveur de ses prêtres et surtout du l'i-isonnier : « Monseigneur, disait-il, je suis le supérieur indigne de la congrégation de la Mission, qui me donne la confiance de vous écrire la présente, prosterné à vos pieds et à ceux de nos seigneurs de votre parlement, pour vous supplier, par les entrailles de Notre-Seigneur, de protéger l'innocence d'un des plus hommes de bien qui soient au monde, et qui travaille au salut du peuple avec autant de bénédiction de Dieu : c'est M. de Beaumont, l'un des prêtres de notre Compagnie, que les réformés