‹ Saint Vincent de PaulChapitre 69 sur 159 · QUESTIONS DE LA GRACE, ETC · texte numérisé non relu

QUESTIONS DE LA GRACE, ETC

pour la mériter à l'homme, donnait au problème une importance infinie, mais en rendait la solution si difficile, qu'on ne pouvait plus la trouver, il semble, que dans la négation de l'un des deux termes. Tel sera en effet désormais, en dehors du catholicisme, l'écueil fatal auquel aboutiront pour s'y briser toutes les théories philosophiques ou religieuses.

Les premiers chrétiens se préoccupèrent peu de ces redoutables mystères. L'héroïsme avec lequel ils luttaient contre le fer du bourreau et la dent des bêtes leur donnait la conviction de leur liberté ; et, en même temps, lorsqu'ils descendaient dans l'amphithéâtre, ils ne saluaient pas César, comme le gladiateur esclave, mais bénissaient la grâce qui leur donnait la force de mourir. Quand la victoire remportée sur l'empire romain eut affranchi l'intelligence chrétienne, on vit se produire les systèmes qui n'avaient trouvé ni place ni loisir au milieu des persécutions. Au v° siècle paraît le moine anglais Pelage. Il nie que le péché d'Adam soit passé à sa race. Notre libre arbitre possède en conséquence la même énergie qu'au jour de la création. Nul besoin pour lui d'un secours divin, à moins qu'on n'entende par grâce les dons naturels.

L'erreur pélagienne renversait le christianisme, dontelle détruisait les deux bases, le péché originel et la nécessité de la rédemption. Aussi, l'autorité ecclésiastique et l'autorité civile s'accordèrent à la proscrire, en même temps qu'elle était battue en -brèche par tout ce qu'ily avait d'illustre alors dans les rangscatholiques par la science et le génie. Le plus grand de ses adversaires fut saint Augustin. Déjà il avait défendu contre les manichéens la liberté humaine, mais il combattit avec bien plus d'énergie et de persévérance pour maintenir les droits de la grâce divine : aussi est-il surtout appelé le «docteur de la grâce.» u 14.

Cependant il sut conserver et défendre les deux points essentiels du dogme, la grâce et la liberté, qui, en sa personne et dans ses écrits, se donnent le baiser de paix et de conciliation. On conçoit alors qu'il jouisse dans l'Église d'une si grande autorité, que tous aient voulu se prévaloir de son nom, et que les plus célèbres écoles et les conciles eux-mêmes aient adopté ses principales doctrines.

Vaincu dans ce premier combat, l'orgueil de la liberté sembla laisser le champ libre à la grâce, et se retira aux limites de l'arène, mais dans l'espérance de pouvoir bientôt tout envahir. Marseille, l'île de Lérins, étaient alors le séjour d'hommes éminents à la fois par leurs vertus et leur science : dans leurs rangs naquit le semi-pélagianisme, qui rejetait la nécessité de toute grâce intérieure prévenante pour le commencement de la foi et la persévérance dans le bien. Les premiers chefs de ce pélagianisme mitigé étaient de bonne foi, et ne croyaient pas qu'il fût possible de maintenir autrement l'action de la liberté. Aussi, dans certaines Églises, sont-ils mis au nombre des saints. Mais saint Augustin, saint Prosper, saint Fulgence, montrèrent alors que si l'on soutenait sur un point les droits exclusifs de la liberté, on la rendrait bientôt entièrement indépendante, et qu'on anéantirait la grâce divine. Le semi-pélagianisme succomba.

L'intelligence humaine passe bien vite d'une erreur à une erreur contradictoire. Les pélagiens avaient lutté contre la grâce au nom de la liberté ; les prédestinatiens du ve et du ixe siècle sacrifièrent le libre arbitre à la grâce. Ils soutirent ces principes odieux, que quelques hommes étaient prédestinés à l'éternelle damnation, que Jésus- Christ n'était mort que pour les élus, et que le libre arbitre était anéanti depuis le péché.

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Luther, qui avait eu un précurseur dans Wiclef, renouvela d'abord toutes les erreurs des prédestinatiens. Il soutint ensuite que la justice primitive d'Adam était due à sa nature, d'où il suivait que l'homme avait été lésé par la faute d'origine dans ses dons naturels, qu'il était aujourd'hui essentiellement modifié ; de sain et d'intègre, devenu infirme et corrompu, n'ayant plus en partage que a misère et le péché. Autrefois la vie, maintenant la .nort, deux mots qui résument les deux parties de notre histoire : l'homme n'est plus qu'un cadavre. Tous les mouvements de la concupiscence sont coupables en lui. Les plus justes pèchent toujours et nécessairement, et encourent l'étemelle damnation ; et si les péchés ne leur sont pas imputés, ce n'est que par pure condescendance de la miséricorde divine. Le libre arbitre est devenu esclave, et Luther inscrit en tête de son livre ce titre énergique : De servo arbitrio. La grâce et la concupiscence impriment à la volonté une nécessité, non de coaction et de violence, mais pourtant invincible et insurmontable ; de sorte que l'acte contraire n'est plus en son pouvoir, et que, sous l'impulsion de Tune ou de l'autre, elle est purement passive, comme la pierre entre les mains de l'enfant. L'homme est donc dans l'impossibilité d'accomplir les commandements de Dieu ; et comme, d'un autre côté, ses actes les meilleurs en apparence ne sont que péchés, il ne peut par ses œuvres arriver qu'à la damnation, et non à la justification ni au salut. Aussi Luther avança-t- il qu'il n'était justifié et sauvé que par la foi.

A toutes ces erreurs, Calvin en ajouta quelques autres qui lui sont particulières : que tous les fidèles doivent être certains, d'une certitude de foi divine, non-seulement de la grâce et de la justice présentes, comme l'exigeait Luther, mais encore de leur persévérance, de lnir prédestination et de leur élection à la gloire; que

dans les élus la foi et la justice sont inamissibles, quelque énormes que soient leurs fautes : ils ne perdent alors que le sentiment de la grâce, mais non la grâce ellemême.

Quelque temps après, Baïus, professeur à l'université de Louvain, enseigna des principes analogues. Avec Luther, il disait que la grâce et la gloire étaient dues à la nature innocente, que les commandements de Dieu étaient impossibles, que tous les mouvements de la concupiscence étaient péchés ; tous les péchés, mortels ; tous les actes des infidèles, coupables ; les vertus des philosophes, des vices ; que, sans la grâce, le libre arbitre n'était capable que de mal ; que la violence seule répugnait à la liberté, et que tout acte volontaire, même nécessité, était libre. Mais toute la doctrine de Baïus consistait surtout en ce principe, qu'il n'y avait pas de milieu entre la charité divine et une vicieuse concupiscence, et qu'à l'une ou à l'autre se rapportait nécessairement tout amour chez l'homme.

A peine les erreurs de Baïus avaient-elles été condamnées par la constitution de Pie V, en 1567, que de graves dissentiments s'élevèrent entre les théologiens catholiques. Les dominicains accusaient les jésuites de renouveler le pélagianisme, et les jésuites accusaient les dominicains de tomber dans les erreurs de Calvin.

La dispute s'échauffait, lorsque le Pape Sixte V l'évoqua à son tribunal, blâma les censures que se renvoyaient les parties, et leur imposa silence.

Mais les discussions devinrent plus vives encore en Espagne, à l'occasion des livres de Molina.

En 1588, Molina, professeur de théologie à Evora, mit au jour son ouvrage fameux sur la Concorde de la liberté et de la grâce. Le dominicain Bannez le dénonça, mais

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