‹ Saint Vincent de PaulChapitre 70 sur 159 · COMMENCEMENTS DE SA1NT-CYRAN ET JANSÉNIUS · texte numérisé non relu

COMMENCEMENTS DE SA1NT-CYRAN ET JANSÉNIUS

sans pouvoir le faire condamner. L'ouvrage passa alors de Portugal en Espagne, et les querelles recommencèrent entre les dominicains et les jésuites, qui se déférèrent mutuellement au tribunal de l'inquisition. Informé par le grand inquisiteur, Clément VIII se réserva encore l'affaire, imposa un nouveau silence aux parties, et soumit les pièces du procès aux célèbres congrégations dites de Auxiliis.

Elles durèrent près de dix ans, du 2 février 1598 au 28 août 1607. Les dominicains et les jésuites exposèrent leurs doctrines devant d'habiles consulteurs désignés par le souverain Pontife, devant les souverains Pontifes euxmêmes, Clément VIII et Paul V ; et tout se termina par un décret qui permettait aux deux parties de suivre leur sentiment, leur défendait de se traiter d'hérétiques, et de rien publier sur ces matières sans l'autorisation du Saint-Siège.

Les choses en étaient là, lorsque parut le trop célèbre Augustinus. Nous ne parlerons point de ce gros livre, orphelin de naissance, avant d'avoir dit par qui et comment un berceau et des patrons lui avaient été préparés parmi nous.

Commencements de Saint-Cyran et de Jansénius.

Jean Du Verger ou Du Vergier de Hauranne naquit à Bayonne,en 1581, d'une famille enrichie par le commerce. Après avoir fait ses humanités dans sa patrie, il vint à Paris, où il suivit les cours de Sorbonne, en compagnie de Petau, depuis jésuite si célèbre. Tous les deux logeaient ensemble dans la même pension bourgeoise. Interrogé plus tard sur son ancien condisciple, le P. Petau

disait : « C'était un esprit inquiet, vain, présomptueux, farouche, se communiquant peu, et fort particulier dans toutes ses manières 4. » Pronostic déjà complet du futur sectaire.

De Sorbonne il passa à Louvain, où il entrevit peutêtre Jansénius, avec qui, au dire des jansénistes, il ne se lia pourtant que quelques années plus tard, à Paris. Avant de quitter Louvain, il soutint sur toute la théologie une thèse qui lui valut un bel éloge de Juste-Lipse. Mais il en rapporta aussi les germes du baïanisme, toujours vivants dans cette université, malgré tant de censures pontificales. De retour à Paris, il s'enferma, pendant quelques années, dans l'étude et le silence. Son premier éclat fut sa Question royale (1609), composée à l'occasion d'une boutade de Henri IV. Là, non-seulement il soutenait qu'il est quelquefois permis de sacrifier sa vie pour le roi, mais il énumérait jusqu'à trente-quatre cas où un homme peut se tuer innocemment. Jeu d'esprit, ont dit les meilleurs amis 2, où l'on soutient le paradoxe pour mieux faire valoir son art et son éloquence ! Jeu d'esprit, à la bonne heure ; mais jeu d'un esprit peu sain et de travers, amoureux du paradoxe, du galimatias, comme Nicole disait lui-même avant le P. Bouhours ! Coup d'essai qui n'est pas un coup de maître, si ce n'est de maître en fait de tromperie de soi-même et des autres ! Triste entrée dans la voie de la composition et delà publicité ! Que sera-ce, si nous voyons Du Verger récidiver bientôt ?

En attendant, vers 1605, il se lia à Paris avec le trop

t. Extrait des dix-huit tomes mss. du P. Rapin. Bibliothèque de

l'Arsenal, llieol. f'r., n° 56.

2. Mémoires touchant la vie de monsieur de Saint- Cyr 'an, par M. Lancelot; 2 vol. in- 12, Cologne, 1738, lom. II, p. ttl.

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célèbre Corneille Jansen, né au village d'Acquoy, près Leerdam, en 1585, et plus connu dans l'histoire sous le nom latin de Jansénius. A Louvain, où il étudia la philosophie et la théologie, Jansénius avait eu pour maître Jacques Janson, qui continuait à préférer les doctrines de Baïus aux doctrines pontificales, et il avait puisé dans son enseignement et son commerce les principes du futur système sur la grâce. En 1605, il venait à Paris pour continuer ses études, et pour refaire sa santé toujours débile. Dans leurs entretiens de tous les jours, Du Verger et Jansénius déclamaient déjà contre la scolastique, et se convainquaient de la nécessité du recours aux sources, comme ils disaient, c'est-à-dire à l'Écriture, aux Pères, et surtout à saint Augustin. Ce fut bien pis à Bayonne, où Du Verger entraîna son ami vers 1611. Là, dans une campagne proche de la mer, tous les deux s'enfoncèrent dans une étude de saint Augustin, où déjà leur foi et leur bon sens firent naufrage. Étude opiniâtre, infatigable, à peine interrompue par quelques parties de volants, jeu qui partageait leur amour avec l'évêque d'Hippone. « Vous tuerez ce bon Flamand, disait Mmc Du Verger à son fils, à force de le faire étudier. » Ils n'en étudiaient que de plus belle, grâce aux loisirs qu'ils s'étaient faits. Du Verger avait obtenu de Bertrand d'Eschaux, évêque de Bayonne, un canonicat pour lui, et pour son ami, la principalité d'un collège que l'évoque venait de fonder.

Cinq années se passèrent ainsi. En 1616, Bertrand d'Eschaux fut transféré à l'archevêché de Tours, et les deux amis quittèrent Bayonne. Ils poussèrent jusqu'à Paris, d'où Jansénius retourna promptement à Louvain. Pour Du Verger, il accompagna à Poitiers Henri-Louis Châtaigner de La Roche-Posay, qui le fit son grand-vicaire. C'est alors que Du Verger de Hauranne, revenant

à son premier péché, fit l'Apologie de son protecteur, qui avait pris les armes contre les protestants séditieux de sa ville épiscopale. Armé lui-même d'une érudition indigeste, il prétend prouver que l'usage qui permet les armes aux ecclésiastiques a été universel dans le ciel et sur la terre : témoin saint Michel contre Lucifer (on ne pouvait remonter plus haut) ; témoin Abraham, Moïse, Eiie, Samuel, qui lui fournissent une transition et une application, on le voit, bien naturelle et bien sensible pour en venir aux prêtres de la loi chrétienne ; témoin enfin ce brave évêque de Senlis, qui, à Bouvines, assommait les ennemis pour ne pas répandre le sang que l'Église a en horreur. Dans l'individu comme dans l'humanité, il suffit d'un seul péché originel pour vicier la nature et déterminer des inclinations fatales. En voilà deux au compte de Saint-Gyran, et tous ses écrits et toute sa vie en garderont l'indélébile empreinte. En général, dans toute l'histoire des lettres, et particulièrement des lettres chrétiennes, on ne citera pas un seul homme ayant fait bonne route et surtout ayant bien abouti, qui ait débuté par de telles compositions.

Du Verger ne dijt pas se repentir beaucoup de son Apologie, appelée encore l'Alcoran de l'évêque de Poitiers, car elle lui valut l'abbaye de Saint-Cyran, aujourd'hui au diocèse de Bourges, dont La Roche-Posay se démit en sa faveur. De là son nom historique , par lequel nous l'appellerons désormais. C'est encore à Poitiers, vers 1620, qu'il vit pour la première fois d'Andilly, à l'occasion d'un voyage de la cour. Ces deux hommes aussitôt s'adoptèrent. D'Andilly mit Saint-Gyran en rapport avec sa sœur Angélique, et l'introduisit dans Port-Royal et la famille Arnauld.

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Intrigues de Saint-Cyran. — Son entrée à Port-Royal.

Avant de s'installer à Port-Royal, Saint-Cyran, devait frapper à bien des portes. Jansénius, en le chargeant de la diffusion de la doctrine, lui avait recommandé de séduire un corps religieux qui s'en fit ensuite le propagateur. Pour obéir au mot d'ordre, Saint-Cyran, de retour à Paris, chercha à se lier avec ce qu'il y avait de plus influent dans le monde ecclésiastique. Il réussit à gagner Bérulle, trop peu difficile à gagner, mais il réussit moins auprès du P. deCondren. Après bien des conférences, le second général de l'Oratoire rompit avec lui, devint son grand adversaire, suivant une expression d'Olier, et mourut avec le regret de ne l'avoir pas fait assez connaître. Mais, à défaut du chef, Saint-Cyran, s'acquit le corps. Dès le temps de Bérulle, qu'il flattait en lui obtenant à Louvain, par son ami Jansénius, des approbations pour ses ouvrages, et en procurant l'établissement de plusieurs maisons de sa Compagnie dans les Flandres, il avait mis un pied dans l'Oratoire, et ne l'en retira plus. C'est par l'Oratoire que le jansénisme infecta les Pays-Bas ; et c'est dans les Pays-Bas qu'on se réfugiera au temps de la persécution, et qu'on fera imprimer les livres du parti.

Saint-Cyran s'esseya encore sur le P. Bourdoise et sur sa petite communauté de Saint-Nicolas. Avec ces dehors austères qu'il affectait, il impressionna favorablement ce bon prêtre, un peu en dehors, qui voulait ramener le clergé à la sévérité de la discipline. Puis il lui envoya quelques-uns de ses adeptes, qui le séduisirent encore

par leur exactitude aux offices, et leur amour apparent pour l'habit et les cérémonies ecclésiastiques.

Toutefois, il ne conquit pas Bourdoise lui-même, mais il lui enleva cet aimable Lancelot, l'auteur des Mémoires, le futur humaniste, helléniste et mathématicien de Port- Royal, qui, depuis huit années, était élevé dans la communauté de Saint-Nicolas. Et c'est un des plus grands crimes des jansénistes d'avoir si souvent perverti ces bonnes natures, en s'appropriant leur franchise et leur docilité, pour ne leur donner en échange que l'obstination dans Terreur.

Saint-Cyran n'avait donc pas encore trouvé la compagnie qu'il cherchait. Il eut, dit-on, la pensée de fonder lui-même un nouvel ordre religieux. Il en rédigea les constitutions en latin et en français, et les présenta à l'archevêque de Paris, qui les rejeta. En voici quelques points, qui nous aideront à connaître l'homme et à juger de la vérité des accusations portées tout à l'heure contre lui. L'abbé devait être laïque : Oportet abbatem laicum esse. Au milieu d'immenses détails, il n'est pas dit un mot de la communion. On y parle bien d'une confession faite dans le chapitre ; mais comme il n'y a pas de prêtre, ce n'est pas une confession sacramentelle, pas même une confession sèche, c'est-à-dire sans absolution. D'Église romaine ni de pape, pas la moindre mention. Ce beau projet échoua, et ce fut dommage : rien n'a été imaginé d'aussi curieux avant le phalanstère ; mais il fut repris par ses disciples, comme on le voit dans leurs lettres secrètes et les pièces saisies chez Quesnel et Gerberon. Nous oublions de dire que le nouvel ordre devait avoir ses fêtes particulières : c'était la profession de la mère Angélique ou de la mère Agnès, de Port-Royal ; la naissance de Singlin ou de Sacy, leurs confesseurs, etc. Il faut encore descendre jusqu'à nous pour trouver

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