INTRIGUES DE SAINT-CYRAN, ETC
Assez de ces blasphèmes nauséabonds ! Voilà- un singulier commentaire de la parole évangélique : Ad qucm ibimas? verba vitx œternœ habes ; ou de celle-ci : Venite ad me omnes /... Il faudrait être bien confiant et bien téméraire, après cela, pour espérer de pouvoir franchir cette barrière infinie interposée entre l'àme et Dieu, et pour essayer d'avoir aucun commerce avec lui.
Or, ce Chapelet secret, si Saint-Cyran n'en est pas l'auteur, comme l'en accusèrent d'abord, et non sans vraisemblance, les jésuites, au moins l'a-t-il inspiré par ses doctrines, au moins s'en fit-il le champion. Par là, il se mit au mieux avec Zamet, qui enfin l'introduisit à la maison du Saint-Sacrement. Une fois dans la place, il gagna l'abbesse et toutes les religieuses, les amena, même Angélique, à lui faire leur confession générale, et acquit sur le monastère tout entier un pouvoir absolu. Gomme tous les sectaires, il se servit alors du ministère des femmes pour insinuer plus facilement et répandre ses erreurs. Il ne se renferma pas dans les limites du monastère ; il tâcha de s'attirer encore des femmes du monde, qui devaient ensuite porter la doctrine du parti dans les hautes classes de la société. Le jansénisme fit dès lors ce dont il accusa si amèrement les jésuites : il flatta les goûts et les passions, transigea avec l'immoralité, se fit rigide avec ceux qui professaient des principes rigoureux, tolérant pour les faiblesses morales et politiques, ne craignant même pas de renier ses principes lorsque les circonstances l'exigeaient.
A son retour, l'évêque de Langres trouva donc le poste pris et se vit lui-même supplanté. Déjà des bruits se répandaient que Saint-Cyran détournait de la communion. Prudemment il s'effaça, et, pour compléter son œuvre, il se tourna du côté des gens de lettres. Nous avons
dit que le monastère des champs avait été abandonné par les religieuses depuis 1625. Vers 1636, Saint-Cyran songea à y établir, au milieu d'un siècle littéraire, une société de gens de lettres, une petite église à la fois mystique et savante, imbue des principes de la secte et du sentiment de son mérite et de son excellence. De ce mélange de littérature et d'ascétisme, d'orgueil et de vertu, sortirent les Solitaires. Du fond de leur retraite ils attirèrent bientôt les regards, comme tout ce qui est extraordinaire et mystérieux. Par leur vie réglée et leurs principes sévères, ils n'étaient aux yeux des âmes simples et chrétiennes qu'une communauté religieuse, destinée à entretenir, au milieu d'un monde corrompu par les jésuites, la pure morale de l'Évangile ; par leurs études et leurs ouvrages, ils étaient pour les gens de lettres une véritable académie, mère du bon goût et du beau langage. Saint-Cyran ne négligea rien pour leur donner et leur conserver ce double caractère. Il les nourrit à la fois d'humilité et d'amour de la gloire. L'étude entretenait chez eux l'orgueil de l'hérésie, et cette hérésie, par ses principes d'anéantissement de l'homme sous l'action divine, leur semblait de l'humilité. En même temps la religion et la solitude échauffaient leurs passions littéraires, et ils se jetaient au milieu de la lutte avec la double ardeur de sectaires et d'écrivains.
Port- Royal de Paris et Port-Royal des Champs, voilà donc le double camp que s'acquit Saint-Cyran, qu'il peupla de ses sectateurs, ou qu'il arma de ses doctrines. Par ses conversations et par ses ouvrages, il le formait à la défense et à l'attaque. Dès 1626, il avait publié la Somme des fautes et faussetés capitales contenues en la somme théologique du P. Garasse : premier coup porté aux jésuites, dans lesquels, à la suite des protestants, il voyait l'ennemi. Là, néanmoins, tout [en attaquant l'un