Défense, etc., ch, m
se porter pour gagner Vincent. Il y était excité par la déférence et l'affection toujours croissante que lui témoignait le saint prêtre, et aussi par les progrès qu'il croyait faire dans son esprit. Toujours enclin à préférer les idées des autres aux siennes, et surtout de ceux qui lui semblaient parler dans l'intérêt de l'Église, ébloui d'ailleurs par un vain étalage de science, Vincent prêta l'oreille au réformateur habile et rigoriste qui ne l'entretenait que de la nécessité de ramener le clergé et le ^christianisme à la pureté des premiers temps. Dès que Saint-Cyran crut l'avoir conquis et s'être rendu maître de cette âme simple et confiante, il quitta la sape et démasqua peu à peu toutes ses batteries. De jour en jour, il agit avec plus d'ouverture, mesurant ses attaques aux progrès qu'il pensait avoir faits. Déjà cependant la foi si facilement éveillée de Vincent se tenait sur ses gardes, et, lorsque Saint- Gyran en vint à ses grands coups, il fut repoussé avec perte i.
Conversations, — Le sectaire.
Un jour il amena la conversation sur un article du symbole calviniste, et il en prit la défense. « Y pensezvous, Monsieur, interrompit Vincent. — Sans doute, reprit Saint-Cyran, Calvin n'a pas eu tant mauvaise cause ; seulement il Ta mal défendue : Bene sensit, maie
1. Dans le procès de canonisation, Le Fort, prêtre de la Mission, déposa que Saint-Cyran avait promis à Vincent de rendre la Congrégation de la Mission la plus fameuse de l'Église, s'il adhérait à ses sentiments ; et, sur le refus du saint, il le traita d'ignorant. « Le Fort l'avait appris des plus anciens de la Compagnie. (Voir Summ.t n° 20, p. 47.)
locutus est. » Et il poursuivit sa thèse. « Monsieur, vous allez trop avant, dit encore Vincent, cherchant à l'arrêter. Cette doctrine a été condamnée. Quoi ! voulez-vous que je croie plutôt à un docteur particulier comme vous, sujet à faillir, qu'à toute l'Église qui est la colonne de la vérité ? Elle m'enseigne une chose, et vous en soutenez une qui lui est contraire. Oh ! Monsieur, comment osezvous préférer votre jugement aux meilleures têtes du monde, et à tant de saints prélats assemblés au concile de Trente, qui ont décidé ce point ? — Le concile de Trente ! répondit Saint-Cyran avec dédain et colère, ne me parlez point de ce concile ! C'était un concile du pape et des scolastiques, où il n'y avait que brigues et que cabales. »
Concile de scolastiques ! Après cela, Saint-Cyran avait tout dit, tant il professait pour la scolastique un profond mépris. C'est lui qui a écrit : « Un grand homme de l'ordre de Saint-Dominique marque que Dieu n'a sanctifié que deux docteurs scolastiques dans les deux ordres de religion qu'il avait établis pour le bien de son Église *. » Ainsi, pour les scolastiques, pas plus de salut au ciel que sur la terre ! Défense à Dieu, de par Saint-Cyran et consorts, de couronner leurs vertus, comme aux chrétiens de suivre leurs doctrines!
On s'imagine bien l'impression de l'humble Vincent devant tant d'orgueil ; et, à cette distance de deux siècles, on voit encore l'épouvante de cet homme, si respectueusement soumis aux décisions de l'Église, en face d'une rébellion si au dacieu sèment affichée. Sans doute, sa foi était éclairée, — il nous en donnera plus d'une preuve, — mais, avant tout, elle était, comme toute foi véritable, pure et simple, fondée sur la parole de Dieu et les déci-
i. Lettres, tom. I, p. 149 ; lettre 19«*
sions de l'Église, et non sur l'esprit propre ni une sorte d'examen protestant. Il disait : « Gomme plus on porte ses yeux pour regarder le soleil, et moins on le voit ; de même, plus on s'efforce de raisonner sur les vérités de notre religion, et moins on les connaît par la foi. C'est assez que l'Église nous les propose : nous ne saurions manquer de les croire et de nous y soumettre. L'Église, en effet, est le royaume de Dieu, lequel inspire à ceux qu'il a préposés pour la gouverner les bonnes conduites qu'ils tiennent. Son saint Esprit préside dans les conciles, et c'est de lui que sont procédées les lumières répandues par toute la terre, qui ont éclairé les saints, offusqué les méchants, développé les doutes, manifesté les vérités, découvert les erreurs et montré les voies 'par lesquelles l'Église en général, et chaque fidèle en particulier, peut marcher avec assurance. » Une telle foi devait être mal à l'aise en contact avec le dogmatisme présomptueux de Saint-Gyran. Aussi Vincent résolut-il de mettre plus de circonspection dans ses rapports avec lui, et, sans les rompre tout à fait, de les rendre de plus en plus rares et réservés. Avant de briser entièrement, il voulait essayer à son tour de gagner le sectaire.
Un jour qu'il l'était allé visiter, il le trouva dans sa chambre plongé dans une lecture. Pour ne pas l'interrompre, il se tint quelques instants immobile et en silence. Bientôt Saint-Gyran, levant la tête et se tournant vers lui : « Voyez-vous, Monsieur Vincent, lui dit-il, ce que je lis ? C'est l'Écriture sainte. Dieu m'en donne une intelligence parfaite, et quantité de belles lumières pour son explication. Aussi j'oserai dire que la sainte Écriture est plus lumineuse dans mon esprit qu'elle n'est en ellemême. » Ce jour-là, ce n'était pas saint Augustin qui remplaçait le pape et l'Église, mais lui, monsieur l'abbé de Saint-Cyran. Du reste, ce n'est pas le seul aveu su-
perbe qu'il ait fait de son illuminisme. Après un de ses sermons, il dit à Lancelot : « Eh bien, avez-vous compris ? — Oui, répondit le naïf jeune homme, et j'en ai été tout à fait édifié. — En voilà assez pour toute votre vie. Allez-vous-en à cette heure, si vous voulez, au milieu d'un désert ; vous savez assez de vérités, si vous les pratiquez bien, pour vous conduire et pour vous sauver * ! » Cette fois, un seul sermon de Saint-Cyran remplaçait l'Évangile et l'Eglise.
Un autre jour, Vincent, ayant célébré la messe en l'église de Notre-Dame, songea à faire une nouvelle visite à Saint-Cyran, qui demeurait encore près de là, au Cloître. Il Je trouva enfermé dans son cabinet. Le sectaire en étant sorti bientôt le visage tout en feu : « Je gage, Monsieur, lui dit en souriant le charitable saint, que vous venez d'écrire quelque chose de ce que Dieu vous adonné en votre oraison de ce matin. — Il est vrai, répondit l'abbé tout transporté ; je vous confesse que Dieu m'a donné, et me donne de grandes lumières. Il m'a fait connaître qu'il n'y a plus d'Église. — Plus d'Église, Monsieur ! — Non, il n'y a plus d'Église. Dieu m'a fait connaître qu'il y a plus de cinq ou six cents ans qu'il n'y a plus d'Église. Avant cela, l'Église était comme un grand fleuve qui avait ses eaux claires ; mais maintenant ce qui nous semble l'Église n'est plus que de la bourbe. Le lit de cette belle rivière est encore le même, mais ce ne sont pas les mêmes eaux. — Quoi ! Monsieur, voulezvous plutôt croire vos sentiments particuliers que la parole de Notre-Seigneur Jésus-Christ, lequel a dit qu'il édifierait son Église sur la pierre, et que les portes de l'enfer ne prévaudraient point contre elle ? L'Église est son épouse, et il ne l'abandonnera jamais. — Il est vrai que Jésus-Christ a édifié son Église sur la pierre ; mais