Défense, etc., ch. iv
gatoire, que Vincent « lui avait fait ces reproches plutôt pour se couvrir du reproche que lui-même lui avait fait de l'avoir abandonné dans la persécution, que pour l'accuser d'aucune erreur ; qu'après avoir entendu une première réponse, le même Vincent, qui n'y mettait aucune mauvaise volonté, s'arrêta tout court, et qu'ayant vu son interlocuteur un peu ému, il lui offrit, pour le rapaiser et s'accommoder avec lui, un cheval en don pour son voyage. »
De quel côté est la vérité, c'est ce qui paraîtra bientôt dans tout son jour. Quoi qu'il en soit, Saint-Cyran partit pour le Poitou, et, un ou deux mois après, il adressait à Vincent une lettre écrite dans le style le plus barbare et le plus obscur, où n'éclatent que son dépit et son orgueil. Dans cette lettre, il revient sur les quatre points de doctrine reprochés par Vincent de Paul, sans les désigner davantage, et soutient la pureté de sa croyance ; il se plaint amèrement de la persécution dont il se dit l'innocente victime, et plus amèrement de voir parmi ses persécuteurs ce même Vincent à qui il a rendu et voulu rendre tant de services, bien qu'il désaprouvât, comme il désaprouve encore, plusieurs des pratiques de son Institut d.
Cette lettre, datée de Paris du 20 novembre 1637, a été, paraît-il, écrite en réalité à Dissais, dans la maison de campagne de l'évêque de Poitiers, et c'est par méprise qu'elle porte la date de Paris. Elle était tout entière de la main de Saint-Cyran, et remplissait quatre pages et demie. Saint-Cyran en avait d'abord composé une minute abrégée, puis il la rédigea dans sa forme actuelle, et comme l'heure et le messager pressaient, a-t-il dit dans son interrogatoire, il l'envoya à la mère Anne de
1 Voir celte lettre aux pièces jutliticatives, n° 1.
Lage, supérieure de la Visitation de Poitiers, pour qu'elle en prit connaissance, qu'elle en tirât une copie à l'usage de l'auteur, et qu'elle la fît ensuite tenir à son adresse.
Vincent, continuent à raconter les jansénistes, ne fit point de réponse à cette lettre. Mais à peine Saint-Cyran fut-il de retour à Paris, qu'il vint le remercier de sa charité, reconnaissant que ses difficultés venaient uniquement de sa faute, et que, s'il avait eu plus de lumières, il n'en aurait pris aucun ombrage. Bref, il fut si entièrement satisfait, qu'il resta à dîner ce jour-là chez Saint-Gyran, et qu'il continua de lui témoigner, en toute occasion, son affection et son estime. Ce récit ne s'accorde guère avec les déclarations de Saint-Gyran dans son interrogatoire. Saint-Cyran dit bien que Vincent le remercia de sa lettre comme du plus grand témoignage d'amitié, qu'il le remercia encore de ne l'avoir montrée à personne ; — Saint-Gyran avait pourtant fait plus que la montrer à la mère Anne de Lage, — mais qu'il ne fut pas parlé dans leur conversation des quatre points reprochés.
Du rapprochement de ces deux versions, il résulte au moins que Vincent dutgarder toutes ses préventions, d'où qu'elles lui vinssent, puisque rien ne fut proprement discuté dans la visite d'adieu, et que rien ne fut remis en discussion dans la visite de retour. -
Saint-Cyran à Vincennes. — Procès et interrogatoire.
Presque immédiatement après cette dernière visite, le 14 mai 1638, Saint-Gyran fut arrêté par ordre du roi, ou plutôt de Richelieu, et conduit au château de Vin- IL 16
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cennes. On a longuement et diversement disputé des motifs réels de cet emprisonnement. Richelieu aurait d'abord profondément admiré Saint-Cyran, et dit un jour au Louvre, devant tous les seigneurs de la cour, en lui mettant familièrement la main sur l'épaule: « Messieurs, voilà le plus savant homme de l'Europe ; » ensuite il lui aurait offert plusieurs évêchés, et se serait irrité de ses refus. D'autres ont parlé du divorce projeté du duc d'Orléans et condamné par Saint- Cyran ; du livre De la Virginité, traduit de saint Augustin par l'oratorien Seguenot, ouvrage plein de dangereuses erreurs, auquel Saint-Cyran était accusé, sur le rapport du P. de Condren, et de l'aveu de Seguenot, d'avoir fourni les notes à l'insu même du traducteur, etc. A quoi bon chercher bien loin ce qui se trouve bien près, dans la connaissance de Richelieu et de Saint-Cyran ? On connaît Richelieu et son absolutisme qui ne pouvait souffrir que rien s'élevât contre l'autorité dans l'Église et dans l'État; on connaît Saint-Cyran et son humeur plus despotique encore et bien plus empiétante : c'étaient deux puissances rivales dont l'une devait céder à l'autre. S'il restait quelque doute, il disparaîtrait devant ces paroles de Richelieu: « Il est Basque, disait le cardinal du sectaire, et a les entrailles chaudes et ardentes par tempérament : cette ardeur excessive lui envoie à la tête des vapeurs dont se forment ses imaginations mélancoliques, qu'il prend pour des réflexions spéculatives ou pour des inspirations du Saint-Esprit. » Puis, quand il l'eut jeté à Vincennes, il justifia ainsi sa conduite : « Si l'on avait emprisonné Luther et Calvin quand ils commencèrent à dogmatiser, on aurait épargné aux États bien des troubles. )> Enfin, pressé par M. le Prince de remettre le prisonnier en liberté : « Vous ne savez donc pas, répondit-il, qu'il est plus dangereux que six armées ? »
Dès que Saint-Cyran fut au doujon de Vincenues, on voulut saisir tous ses papiers pour y chercher des preuves contre lui. On a dit qu'à l'exception de deux lettres, rien ne fut trouvé de concluant, et que rien pourtant n'avait échappé à la police de Richelieu. Il y aurait bien encore toutefois la correspondance avec Jansénius dont nous avons donné quelques échantillons. Mais il est faux que les archers du cardinal aient tout enlevé, bien qu'on ait porté, dit-on, la valeur de trente ou quarante volumes in-folio au chancelier, qui s'étonnait qu'un homme pût tant écrire. D'ailleurs Saint-Cyran avoue dans son interrogatoire qu'il avait brûlé lui-même beaucoup de papiers et surtout de lettres, pour n'envelopper personne, dit-il, dans sa querelle. De plus, le naïf et fidèle Lancelot nous parle des craintes que le prisonnier de Vincennes avait pour ses papiers. Il fallut que son neveu Barcos d'abord, et ensuite d'Andilly, trouvassent moyen de lui dire, pour le calmer, que les plus compromettants étaient en sûreté. Enfin, ajoute Lancelot, les archers eux-mêmes se fatiguèrent à la tâche : « Ils se lassaient de tant ramasser de papiers, ou, pour mieux dire, Dieu les aveuglait lui-même, et ils laissèrent des choses très-considérables1. »
Quoi qu'il en soit, ils en prirent assez pour rendre plus que suspectes les doctrines de Saint-Cyran et pour jusfier les récits des historiens de Vincent de Paul. Le procès de Saint-Cyran a été diversement raconté par les jansénistes et par les jésuites. Seize témoins furent interrogés, dont presque toutes les dépositions furent écrasantes. Bornons-nous à l'interrogatoire de Saint- Cyran, tel qu'il est rapporté, non dans les Progrès du jansénisme du P. Pinthereau, mais dans le Recueil janséniste d'Utrccht.