Mémoires, lom. I, pp
Saint- Cyran fut interrogé d'abord par Laubardemont, à qui il refusa de répondre comme à un juge laïque, puis par le docteur Lescot, confesseur de Richelieu et plus tard évêque de Chartres ; fort ignorant, au dire ordinaire des jansénistes, pieux et savant personnage au dire de l'histoire. L'interrogatoire de Saint-Cyran par Lescot, qui remplit dix séances, du 14 au 31 mai 1639, roule en grande partie sur deux lettres : la lettre de Saint- Cyran à Vincent de Paul, et une lettre de la mère Anne de Lage à Saint-Cyran.
Saint-Cyran avoue d'abord que, depuis l'établissement de Vincent de Paul à Saint-Lazare, ils ne se voyaient plus qu'en passant, à cause de la distance,, bien que Vincent vînt encore dîner quelquefois chez lui ; et que même il n'y avait pas grande communication ni familiarité entre eux depuis trois ou quatre ans, par conséquent, depuis 1635 ou 1636, temps où eurent probablement lieu les conversations plus haut analysées. La vérité est que Vincent avait entièrement rompu avec lui, et qu'il ne le vit plus, dans les années qui précédèrent la prison, qu'une ou deux fois, pour essayer sur lui les derniers efforts de sa charité. C'est ce qui fut attesté au procès de canonisation par de Montmorin, archevêque de Vienne, qui le savait de plusieurs personnes dignes de foi, et par l'abbé Claude-Charles de Chandenier, qui l'avait appris de la propre bouche de Vincent.
Même auparavant, les relations avaient-elles été aussi intimes que l'ont prétendu plus tard les jansénistes ?Non, certes, à s'en rapporter encore à Saint-Cyran, qui reconnut que Vincent « ne s'était aucunement gouverné par ses avis, et qu'il semblait que, depuis son établissement à Saint-Lazare, il avait fui de lui en demander, non pas tant faute de bienveillance, que peut-être par crainte que lui répondant ne donnât des conseils trop
forts et disproportionnés à l'intention que ledit sieur Vincent avait d'établir et conduire doucement sa Compagnie ; ce qu'il lui avait fait davantage paraître depuis que des mauvais bruits avaient été semés contre icelui répondant, sans pourtant que ledit sieur Vincent eût voulu rompre avec lui, se contentant de le voir de loin à loin.» Voilà qui est plus que clair pour qui sait voir.
D'ailleurs, si Vincent eût continué à vivre en bonne harmonie avec Saint-Cyran jusqu'à sa prison, et même au delà, comme on l'a prétendu, d'où vient doncque Saint- Cyran, dans son interrogatoire, parle de lui avec tant de réserve et même de dédain ? Interrogé sur Vincent, « s'il le tenait pour hommede bien, etc., » il répondit en hésitant qu'il le tenait pour homme prudent, mais qui pouvait se tromper « par faute de lumière et intelligence dans les choses de la doctrine et de la science, et non faute de bonne volonté; » et enfin il laissa échapper le mot qui lui coûtait : « Qu'il le tenait homme de bien. » Encore un coup, pourquoi ces hésitations ? Pourquoi cette retenue, ces mépris ? Quelles sont ces plaintes qu'il dit ailleurs avoir à faire contre Vincent ? Pourquoi Lescot, de son côté, s'il croyait Vincent favorable à l'accusé, ramène-t-il obstinément sur lui toutes ses questions ? Il ne voyait donc pas plus en lui un témoin à décharge, que Saint-Cyran un ami dont il pût invoquer le témoignage? Évidemment ils savaient l'un et l'autreque Vincent, interrogé par Richelieu ou par Lescot lui-même, avait répondu dans le sens de l'accusation, et ils voulaientl'un fortifier, l'autre affaiblir la valeur des dépositions d'un homme si universellement estimé pour son intelligence et sa vertu.
Après ces préliminaires, Lescot en vint aux quatre points dont il est parlé dans la lettre de Saint-Cyran, et lui demanda quels ils étaient. Saint-Cyran répondit qu'il croyait se rappeler que l'un d'eux était ren. te.
latif a certains avis donnés à Vincent touchant sa Compagnie ; un second, cette proposition : « Que la pénitence remise à la fin de la vie et en maladie n'est pas fort assurée ; » et que, pour les deux autres, il les avait oubliés. Lescot insista sur cet oubli invraisemblable. Car enfin, il s'agissait là de points de doctrine bien précis, longtemps médités, appelés vérités catholiques par Saint-Cyran et erreurs par Vincent de Paul. Gomment un homme comme Vincent, sage et discret, serait-il allé chez Saint-Cyran pour lui reprocher une vérité aussi incontestable que le peu de sûreté d'une pénitence différée jusqu'à la mort? Évidemment, les quatre points n'étaient pas cela. Ne les trouverait-on pas plutôt dans les reproches de l'abbé de Prières : Plus d'Église depuis 600 ans ; — l'Église présente n'est qu'une adultère ; — le concile de Trente est un faux concile ; — la cause de Calvin était bonne, etc ? Et ne sont-ce pas ces mêmes reproches que Vincent serait allé lui faire? « 11 le semble ainsi, répondit Saint-Cyran, mais pourtant il en est autre chose ! » Et ailleurs il dit que Vincent lui a peutêtre bien reproché ces opinions, « mais que cela ne prouve autre chose,' sinon qu'icelui sieur Vincent les a apprises des ennemis dudit répondant. » Tout s'éclaircit de plus en plus.
L'interrogatoire devint plus pressant à propos de la lettre de la mère Anne de Lage. Cette lettre roulait en grande partie sur l'absolution purement déclaratoire, et partant inutile ; sur l'insuffisance de l'attrition, même avec le sacrement, et sur le délai de l'absolution jusqu'à l'accomplissement de la pénitence (1).
Pour répondre aux accusations qui naissaient d'une lettre si nette, si précise, écrite par une femme de vertu