VÉRACITÉ D'ABELLY, ETC
glise a cessé d'être depuis ces temps-là. Deux des coryphées de ces opinions ont dit à la Mère de Sainte-Marie de Paris, laquelle on leur avait fait espérer qu'ils pourraient attirer à leurs opinions, qu'il y a cinq cents ans qu'il n'y a point d'Église: elle me l'a dit et écrit.» Saint-Cyran le lui avait dit à lui-même, et lui avait manifesté le projet «d'anéantir l'état présent de l'Église et de la remettre en son premier état. Il me dit un jour, continue Vincent, que le dessein de Dieu était de ruiner l'Église présente, et que ceux qui s'employaient pour la soutenir faisaient contre son dessein ; et comme je lui dis que c'étaient pour l'ordinaire les prétextes que prenaient les hérésiarques, comme Calvin, il me repartit que Calvin n'avait pas mal fait en tout ce qu'il avait entrepris, mais qu'il s'était mal défendu *. » Et parcourant les autres opinions erronées de Saint-Cyran : « Il n'y a guère personne, ajoute le saint, qui ait été mieux informé par l'auteur que moi. » Par exemple, l'absolution différée jusqu'à l'accomplissement de la pénitence: « N'ai -je pas vu, ditil, faire pratiquer cela par M. de Saint-Cyran? » ou encore, la ruine des sacrements, et surtout de l'Eucharistie :
1 Dans une conférence de 1656, faite à propos des malheurs de la Pologne, "Vincent parla encore en ces termes de Saint-Cyran : • Un auteur d'hérésies me disait un jour: Dieu est enfin lassé des péchés de toutes ces contrées, il est en colère et il veut absolument nous ôter la foi, de laquelle on s'est rendu indigne; et ne serait-ce pas, ajoutaii-ii, une témérité de s'opposer aux desseins de Dieu, et de vouloir défendre l'Église, laquelle il a résolu de perdre ? Pour moi, disait il encore, je veux travailler à ce dessein de détruire. Hélas ! Messieurs, peutêtre disait-il vrai, avançant que Dieu voulait pour nos péchés nous ôter l'Église ; mais cet auteur d'hérésies mentait en ce qu'il disait que c'était une témérité de s'opposer à Dieu en cela, et de s'employer pour conserver son Eglise et la défendre, car Dieu le demande, et il le faut faire ; il n'y a point de témérité de jeûner, de s'affliger, de prier pour apaiser sa colère, et de combattre jusqu'à la lin pour soutenir et défendre l'Eglise en tous les lieux où elle se trouve. »
c'est, dit-il toujours, « ce qu'a prétendu feu M. de Saint- Gyran pour désaccréditer les jésuites. M. de Chavigny disait ces jours passés à un intime ami, que ce bon monsieur lui avait dit que lui et Jansénius avaient entrepris leur dessein pour désaccréditer ce saint ordre-là à l'égard de la doctrine et de l'administration des sacrements ; » et pour qu'on ne l'accusât pas de parler sur vains on-clit, il ajoutait : « Et moi je lui ai ouï tenir quantité de discours, quasi tous les jours, conformes à cela. »
Voilà bien non-seulement le fond, mais le détail de toutes les conversations rapportées par Abelly, de toutes les accusations de l'abbé de Prières et de la triple cabale consignées au procès. Rien n'y manque, pas même la preuve de la duplicité de Saint-Cyra.ii, " car Vincent dit encore : « J'ai ouï à feu M. de Saint-Cyran que s'il avait dit des vérités dans une chambre à des personnes qui en seraient capables, que passant en une autre où il en trouverait d'autres qui ne le seraient pas, qu'il leur dirait le contraire ; que Notre-Seigneur en usait de la sorte et recommandait qu'on fît de même. »
Est-ce à dire que Vincent n'ait jamais changé au sujet de Saint-Cyran ? Non, certes ; il a changé beaucoup : il est passé avec lui de la confiance à l'effroi, de l'estime fie la science et des mœurs au mépris, non de la personne, mais de la doctrine et de la révolte. Une fois arrivé là, il s'y est constamment tenu dans sa conviction, sa conscience et sa conduite secrète et privée, et n'a plus varié que dans sa conduite extérieure et publique. S'il ne dénonça pas plus tôt le sectaire, c'est d'abord en vertu de cette charité qui ne songe pas le mal, dit saint Paul, et ensuite pour obéir au précepte évangélique qui nous recommande de prendre notre frère coupable entre nous et lui seul avant de le dénoncer à l'Église. D'ailleurs, il ne vit au commencement dans les paroles de Saint-Cyran
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que les extravagances d'un particulier, et non le manifeste d'un chef de secte. Le projet et l'existence d'une secte étaient un secret encore ignoré de tous et particulièrement de Vincent. Mais quand le bruit se fit autour de VAugvstinus, quand parut le livre de la fréquente communion, et que le trouble et la division s'introduisirent dans l'Église et dans l'État, dans les écoles et dans les communautés religieuses, dès lors il vit toute la portée des confidences de Saint-Cyran et des efforts que celui-ci avait faits pour le séduire, lui et sa Compagnie. Sa foi s'effraya, car, dit-il plus tard: « De tout temps, et même dès mon bas âge, j'ai toujours eu une secrète crainte dans mon âme, et je n'ai rien tant appréhendé que de me trouver par malheur engagé dans le torrent de quelque hérésie qui m'emportât avec les curieux de nouveautés, et me fît faire naufrage en la foi. »> Aussitôt il résolut de tout tenter pour préserver sa foi et celle des siens, et aussi pour porter le Souverain Pontife et les évêques à opposer à l'erreur la digue de leur autorité et de leurs censures '.
t. La conduite de Vincent de Paul à l'égard de Saint-Cyran a été un des points les plus débattus dans le procès de sa canonisation, et un de» plus victorieusement établis en son honneur. Dès qu'il connut l'opiniâtreté du sectaire, a-t-il été démontré, il brisa avec lui, sans aucun respect humain, et découvrit et dénonça à tous le venin de sa doctrine Tel est le sens d'une lettre de l' évoque de Montpellier, du 13 mars 1665 (Rest rictus probationum, etc., p. G), et de la déposition de dix témoins qui l'avaient appris de Vincent lui-même [Summarium, pp. *7-49). Il détourna Raconis, évèque de Lava m . de prendre pour coadjuleur Joly, chanoine de Paris, qui avait logé Saint-Cyran pendant quatre années iReslr., p. 6. — Voir la lettre de :i>, Summ.y addit., p. 87). Pallu, évèque d'Héliopolis et vicaire apostolique au Tunckin *, déposa encore : «Étant allé à Saint-Lazare
• i '. si île crt és-éque, mort de l'année préccdinto, que Fcnrlon. en 1685, fit ce bel éloge «Uns son sermon
notre ri.(iiplunii. prononcé»] Musions étrangères: • Déjé un ■..uni poniilc, marchant sur Ira trace* de Franco!»*
Xavier, ;■ i . - ■ . a cettf Hrra (la Chiao) par h» darajert soupir». N^m Pavona rn osthomma •impie ri ui»1*;i»»ju«b"«
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Mais, avant d'entamer cette partie de son histoire, il faut reprendre quelques faits.
en l'année 1660, rendre visite à M. Vincent, il me parla fort au long des mauvais sentiments de feu M. labbé de Saint-Cyran. Un jour, me dit- il, qu'il avançait certaines propositions hérétiques, je lui représentai qu il entrait dans les sentiments de Calvin : « Calvin, me répondit il, a fort bien attaqué l'Égiise, mais il s'est mal défendu. » Cet abbé, continua M Vincent, n'avait ni estime, ni respect pour le concile de Trente; ce n'avait été, selon lui, qu'une assemblée de religieux. Il m'ajouta que ce qui lui faisait le plus d'horreur, est que cet abbé lui dit un jour que, dans sa méditation, Dieu lui avait fait voir clairement qu'il n'agréait plus son Église telle qu'elle était, et que ceux qui entreprendraient delà détendre iraient formellement contre la volonté divine. Enfin, dit M. Vincent, je vous proteste que vous ne vîtes jamais homme aussi superbe, ni aussi attaché à son propre sens (Hestr., p. 10.) » Enfin Des Marets a écrit, dans son ouvrage apologétique contre Barcos, p. 215 : « M. Vincent m'a dit qu'il répondit à Saint-Cyran (sur la proposition : plus d'Église depuis 600 ans): « Ah! Monsieur, croyez- vous plutôt à vos rêves qu'à la parole du Christ Notre Seigneur, qui a assuré que les portes de l'enfer ne prévaudraient jamais contre son Église ? et il faudrait que les portes de l'enfer eussent prévalu, si l'Église ne subsistait plus depuis 600 ans » ; et qu'alors Saint-Cyran le traita d'ignorant. Mais M. Vincent lui répondit : « Restez dans votre science, je resterai, moi, dans mon ignorance. » Saint-Cyran s'en alla peu après à Poitiers, où étant allé un jour visiter la Mère supérieure des carmélites, il lui dit tout à coup avec un grand transport de joie : « Oh! ma Mère, je suis dans le plus grand contentement du monde ; je viens de pleinement décharger mon cœur. Je viens d'écrire amplement à M. Vincent sur un discours que nous avons eu ensemble. » M. Vincent m'a dit depuis que cette bonne religieuse lui écrivit dans le même temps, et mit entre autres choses dans sa lettre : « Je ne sais ce que M. l'abbé de Saint-Cyran vous a écrit, mais il est tout transporté de joie d'avoir déchargé son cœur.» Et le serviteur de Dieu ajouta qu'il venait de recevoir la lettre de Saint-Cyran. « Mais Saint-Cyran, ajoute Des Marets, a tenu souvent le môme discours, ce que l'on a prouvé en justice, et M. Vincent l'a raconté à tant d'autres personnes, que tous les livres que le faux docteur (Barcos) pourrait faire pour ruiner cette vérité lie pourraient jamais l'ôler de l'esprit des hommes. » Citons encore deux
Derniers rapports. — Mort de Saint-Cyran.
Du donjon de Vincennes, Saint-Gyran continuait à diriger le parti. Il écrivait une multitude de lettres adressées presque toutes à des personnes de condition,
témoignages invoqués au procès de canonisation. L'un est une lettre autographe de ce Nicolas de Monchy que nous connaissons par la mission de Metz: .< J'ai entendu dire à M. Vincent d'heureuse mémoire, écrit-il, soit en public dans les répétitions d'oraison qu'il avait coutume de taire deux l'ois la semaine à ceux de sa congrégation, soit en particulier, en parlant de l'éloignement que ceux de sa congrégation devaient avoir des opinions du temps, qu'il avait été obligé de rompre avec un abbé très-savant, un de ses meilleurs amis, et que la raison qui l'avait induit à s'en éloigner était que ledit abbé avait des sentiments tout à fait particuliers et opposés à la doctrine de l'Église; qu'il avançait que le concile de Trente était un concile de politiques, et que l'Esprit-Saint ne l'avait pas assisté ; que Calvin ne s'était pas bien défendu; que l'Écriture sainte était plus lumineuse dans son esprit qu'en elle même ; que l'Église avait besoin d'un grand soutien, et que Dieu lui avait donné des lumières pour la rétablir et lui rendre son premier lustre et sa première splendeur. M. Vincent prenait de là occasion d'exciter tous ses enfants à détester ces pernicieuses erreurs et cette nouvelle doctrine opposée à l'Évangile, de tendre toujours plus à la pratique de l'humilité, et de s'attacher inviolablement à la doctrine commune de l'Éylise. (Restr., p. 12). » L'autre témoi -dément autographe, est une lettre du 14 avril 1705, de l'abbé de La Pinson nière, qui avait fait une retraite à Saint-Lazare, ci y avait souvent vu Vincent : <c Une des vertus, dit-il, dans laquelle il m'a paru exceller, est sa grande foi, et MM. Boudon, Fermanel et autres de nos amis, qui depuis ont fondé le séminaire des Missions étrangères, ne pouvaient répéter assez ce qu'ils lui avaient entenJu dire sur l'abbé de Saint-Cyran, qui lui avait si mal parlé de l'Église que désormais le serviteur de Dieu ne voulut plus le pratiquer, et le rebuta comme un excommunié, ayant une extrême horreur de toutes les nouveautés et spéciale ment du jansénisme qui naissait alors
soit que tels fassent en effet ses correspondants, soit qu'il voulût seulement se donner par là de l'importance4. Il préparait ses nombreux visiteurs à l'avènement d'un livre qu'il mettait immédiatement « après saint Paul et saint Augustin », et qu'il appelait « le livre de dévotion des derniers temps 2. » Ce livre parut en 1640 : c'était le fameux Augustinus. Livre posthume, orphelin à sa naissance, mais qui allait trouver bien des mères, bien des pères adoptifs, et aussi un berceau et une fortune dès longtemps préparés. Dans son testament, Jansénius l'avait soumis au jugement de Rome. Ainsi avait-il fait déjà dans la préface et l'épilogue du livre lui-même. Mais il paraît s'être privé du bénéfice de cette déclaration par sa correspondance avec Saint-Gyran, si remplie d'enseignements schismatiques. Quoi qu'il en soit, ayant achevé le travail, et, croyait-il, la mission de sa vie, Jansénius se hâta de mourir (1638), confiant à son chapelain le soin de la publication.
A peine le livre fut-il arrivé en France, que Saint- Cyran, qui le connaissait pourtant si bien, le voulut lire dans sa prison. 11 regretta, raconte Lancelot, qu'il n'eût pas été assez concerté entre lui et l'auteur avant que d'être mis sous la presse, ainsi qu'ils en étaient convenus. Car sa grande onction aurait pu adoucir beaucoup d'expressions pour les mettre hors de prise à ses enne-
(Ileitr., p. 12. ) » — Comme tous ces témoignages concordent entre eux ! Ce n'est pas d'eux qu'on pourrait dire : Non eranl convenienti • verba. — Ajoutons, pour finir, le mot de Fénelon, dans sa lettre a Clément XI : « Jansenianum errorem, blandis Abbatis San-Cyrani u colloijuiis instar cancri serpentem, sensit simul et exhorruit. » C'est le mot même dont se sert le Bréviaire romain dans une de< leçons de l'office de saint Vincent de Paul.
1 En voir la clef vraie ou fausse dans le Recueil d'Utrecht,p. 150
* Mémoires de Lancelot, fora. I, p. 105.
rais. Néanmoins, il s'en fit aussitôt le champion intrépide. Ayant appris que Richelieu songeait à le faire flétrir par la Sorbonne : « S'il fait cela, s'écria-t-il, nous lui ferons voir autre chose. » Et une autre fois, il dit à Caumartin, évêque d'Amiens: «C'est un livre qui durera autant que l'Église ; quand le roi et le Pape se joindraient ensemble pour le ruiner, il est fait de telle sorte qu'ils n'en viendraient jamais à bout 4. » Aussi, quand le théologal Habert commença à prêcher contre lui : Tempus loquendi! cria-t-il à Arnauld qui venait de s'abandonner à sa conduite. Il était bien revenu, comme on voit, d'un moment de faiblesse, pendant lequel il avait signé, pour recouvrer sa liberté, la déclaration de la suffisance de l'attrition avec le sacrement, opinion qu'il avait, hélas ! appelée probable, bien qu'il la crût mauvaise. « Sans vous, écrivit-il à d'Andilly, qui l'y avait poussé par sa politique, sans vous, qui m'avez peut-être trop humilié, pour ne pas dire trop rabaissé, je n'en eusse pas usé de la sorte..., et peu s'en faut que je ne m'en repente... Mais je vous déclare que je suis à Dieu jusqu'à la mort 2. r>
Il sortit de prison au mois de février 1643, deux mois après la mort de Richelieu, qu'il dut attendre. Un peu plus tard on lui apportait la bulle d'Urbain VIII, qui proscrivait Y AugusUnus comme publié sans l'autorisation du Saint-Siège, et comme contenant des propositions déjà condamnées dans Baïus. Après l'avoir lue, le sectaire, « ayant peine, raconte Lancelot 3, à digérer ce procédé de la cour de Rome, qu'il savait fort bien distinguer de l'Église romaine, ne put retenir son zèle pour la vérité,