CHAPITRE SIXIEME
fonctions et à s'acquitter de tous les devoirs de leurs charges.
Un docteur de la Faculté de Paris, religieux d'un Ordre célèbre, qui prêchait quelquefois en la paroisse de Clichy, en a depuis rendu ce témoignage : « Je me réjouis, qu'au commencement de cet heureux Institut de la Mission, je confessais souvent, dans le petit Clichy, celui qui a fait naître par les ordres du Ciel cette petite fontaine qui commence si heureusement d'arroser l'Église, et qui visiblement se fait un grand fleuve : je m'employais, lorsqu'il jetait les fondements d'un si grand, si saint et si salutaire ouvrage, à prêcher ce bon peuple de Clichy dont il était curé ; mais j'avoue que je trouvai ces bonnes gens vivant comme des anges, et qu'à vrai dire j'apportai la lumière au soleil. »
La louange que ce docteur donne au troupeau fait connaître la vigilance et le zèle du pasteur, et les soins qu'il avait pris de l'instruire et de le former aux vertus et aux pratiques d'une vie vraiment chrétienne.
Il trouva, à son entrée en cette cure, l'église fort pauvre, tant en son édifice qu'en ses ornements, et il entreprit de la rebâtir tout entière, et de la fournir de tous les meubles et ornements convenables pour l'honneur et la sainteté du service divin ; et il exécuta heureusement son entreprise, non pas à la vérité de ses dépenses, car il était lui-même pauvre, donnant tout ce qu'il avait à ceux qu'il voyait dans l'indigence et ne se réservant rien, ni aux dépens des habitants qui n'étaient pas aisés, mais par l'assistance des personnes de Paris à qui il eut recours.
Il procura aussi que la confrérie du Rosaire fût établie en la nriême paroisse. Lorsqu'il quitta la cure, il laissa l'église rebâtie tout à neuf, bien fournie d'ornements entrés bon état; et outre cela, il la remit purement et simplement, sans en retenir aucune pension, entre les mains d'un digne successeur, nommé M. Souillard, lequel, outre les soins de la paroisse, y éleva plusieurs jeunes clercs qui lui furent adressés par M. Vincent.
CbâpittC septième* — son entrée et sa conduite en la maison de Gondy.
•E fut environ l'an 1613 que le Père de BéruUe porta M. Vincent à accepter la charge de précepteur des enfants de messire Emmanuel de Gondy, comte de Joigny, alors général des galères de France, et de dame Françoise-Marguerite de Silly, son épouse, femme d'une excellente vertu, d'autant plus digne d'être estimée que la piété était en ce temps-là plus rare parmi les personnes de la cour. Le choix qui fut fait de M. Vincent pour cet emploi n'est pas une petite preuve du jugement avantageux que le premier supérieur général de l'Oratoire faisait de sa vertu et des bonnes qualités de son esprit, le donnant à une famille des plus pieuses et des plus illustres du royaume, et lui confiant la conduite et l'éducation de trois jeunes seigneurs de grande espérance, dont l'aîné est duc et pair de France, le second a été élevé à la dignité de cardinal de la sainte Eglise; pour le troisième, qui promettait beaucoup, DiEU le retira de ce monde à l'âge de dix ou onze ans, pour lui donner dans le ciel un partage plus avantageux que celui qu'il eût trouvé sur la terre.
M. Vincent a passé douze ans dans cette illustre maison, où il s'est toujours comporté avec une telle sagesse et retenue qu'il s'est acquis tout ensemble et l'estime et l'affection de toutes les personnes qui l'ont connu. Il ne se présentait jamais devant M. le général ni devant madame qu'ils ne le fissent appeler; il ne s'ingérait de lui-même en quoi que ce fût, sinon en ce qui regardait la charge qu'on lui avait confiée; et hors le temps destiné au service des trois petits seigneurs, il demeurait dans cette grande maison, où il y avait un abord continuel de toutes sortes de personnes, comme dans une Chartreuse, retiré dans sa chambre, d'où il ne sortait que lorsqu'on l'appelait, ou que la charité l'obligeait d'en sortir; tenant cette maxime que, pour se produire au dehors avec assurance parmi tant de périlleuses occasions qui ne sont que trop fréquentes en cette grande ville, il faut se tenir volontiers dans la retraite et le silence quand il n'y a aucune nécessité de sortir ni de parler.
Il est bien vrai que, lorsqu'il était question de rendre quelque bon office au prochain, il quittait aussi volontiers sa retraite qu'il s'y tenait quand il n'y avait aucune cause qui l'obligeât d'en sortir. On le voyait alors parler et s'entremettre avec
grande charité, et faire tout le bien qu'il pouvait aux uns et aux autres: il apaisait les querelles et dissensions, et procurait l'union et la concorde entre les domestiques; il les allait visiter dans leurs chambres quand ils étaient malades, et après les avoir consolés, leur rendait jusqu'aux moindres services ; aux approches des fêtes solennelles, il les assemblait tous pour les instruire et les disposer à la réception des sacrements ; il faisait couler de bons propos à table pour en bannir les paroles inutiles; et lorsque monsieur ou madame le menaient aux champs avec messieurs leurs enfants, comme à Joigny, Montmirail, Villepreux et autres de leurs terres, tout son plaisir était d'employer les heures qui lui étaient libres à instruire et catéchiser les pauvres, à faire des exhortations et des prédications au peuple, à administrer les sacrements et particulièrement celui de pénitence, avec l'approbation des évêques des lieux et l'agrément des curés.
Une manière d'agir si prudente et si vertueuse gagna bientôt le cœur de tous ceux avec lesquels il vivait. Madame fut tellement édifiée de la modestie, de la discrétion et de là charité de M. Vincent, que, dès la première ou la seconde année qu'il fut en sa maison, elle résolut de lui confier la conduite de son âme ; et pour cet effet, elle eut recours au Père de Bérulle, le priant d'obliger ce sage et vertueux prêtre de prendre soin de sa conscience et de l'aider de ses bons avis : ce qu'il fit par esprit de déférence et de soumission à celui qu'il respectait comme le père de son âme, quoiqu'il en ressentît beaucoup de confusion à cause de sa grande humilité.
Cette vertueuse dame, qui aimait parfaitement le bien et qui désirait ardemment de le procurer dans sa famille et parmi tous ses sujets, fut sensiblement consolée de la grâce que Dieu lui avait faite de lui donner un prêtre en qui elle reconnaissait, outre les qualités propres pour l'exécution de ses bons desseins, une conduite très sage et une charité parfaite.
Mais pour connaître encore mieux Tesprit avec lequel M. Vincent agissait, et de quelle façon il se comportait pendant le temps qu'il demeura en cette illustre maison, il faut l'apprendre de lui-même. Voici comme il en a parlé à un jeune avocat de Paris, très sage et très pieux. Disposé à entrer dans la maison de Retz pour en avoir rintendance,ce jeune homme le pria de lui dire comment il pourrait garder l'esprit de dévotion au milieu des distractions qui sont inévitables parmi la multiplicité des affaires dont il lui fallait prendre le soin ;
à quoi il répondit: «qu'ayant lui-même demeuré dans cette famille. Dieu lui avait fait la grâce de s'y comporter en telle sorte, qu'il avait regardé et honoré en la personne de M. de Gondy, général des galères, celle de Notre-Seigneur; en la personne de Madame, celle de Notre-Dame ; et en celle des officiers et serviteurs, domestiques et autres gens qui affluaient en cette maison, les disciples et les troupes qui abordaient Notre-Seigneur. »
Voilà comment M. Vincent se tenait continuellement uni à Jésus-Christ, le regardant et honorant en ses créatures comme en ses vives images, et réglant toutes ses actions extérieures et intérieures par cette vue; tenant ainsi toujours ouvert devant les yeux de son âme ce mystique livre, en la lecture et méditation continuelle duquel il apprenait la science de toutes les vertus.
Or, quoiqu'il eût un très grand respect pour M. le général des galères, cela n'empêchait pas qu'il ne lui rendît tous les offices de charité, et, lorsqu'il le jugeait nécessaire pour le bien de son âme, qu'il n'usât envers lui de la même liberté qu'envers les autres, toujours néanmoins avec une très grande circonspection ; car le zèle qu'il avait pour le bien et pour la vertu était toujours accompagné de prudence, et s'il avait de la force, il avait aussi de la discrétion : en voici un exemple digne de remarque, qui fait voir de quelle façon il se comporta un jour envers ce bon seigneur, pour le détourner d'un duel auquel son courage et son honneur l'avaient engagé, selon le damnable usage de ce temps-là, que notre grand monarque a heureusement aboli. «J'ai connu (dit-il un jour, parlant de lui-même à la troisième personne, dans une conférence tenue à Saint-Lazare avec plusieurs ecclésiastiques) un aumônier qui, sachant que son maître avait dessein de se battre en duel, après avoir célébré la sainte Messe, le monde s'étant retiré, s'alla jeter aux pieds de ce seigneur, lequel était resté seul à genoux dans la chapelle, et là lui dit : Monsieur, permettez-moi, s'il vous plaît, qu'en toute humilité je vous dise un mot: je sais que vous avez dessein de vous aller battre en duel ; mais je vous dis de la part de mon Sauveur, que je vous ai montré et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité. Cela dit, l'aumônier se retira; et en cela vous remarquerez, s'il vous plaît, le temps opportun qu'il prit, et les termes dont il usa, qui sont les deux circonstances qu'il faut particulièrement observer en telles occasions. »
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C|)apitr0 i)Uitièlît0.— Une confession générale qu'il fit faire à un paysan donna lieu à sa première mission, et le succès de cette mission lui en fit entreprendre d'autres.
AD AME la générale des galères ressentait une joie ^ indicible d'avoir en sa maison M. Vincent, qu'elle ^ regardait comme un ange tutélaire de sa famille. Comme elle aspirait incessamment à la perfection, tout le désir de son sage directeur était de lui aider et de lui fournir tous les moyens qu'il pouvait pour l'y faire avancer. Cette vertueuse dame faisait de grandes aumônes pour soulager les pauvres, particulièrement ceux de ses terres ; elle allait visiter les malades et les servait de ses mains; elle avait un soin particulier de tenir la main à ce que ses officiers rendissent bonne et prompte justice, et pour cela elle veillait à remplir les charges de personnes de probité ; elle s'employait elle-même pour terminer à l'amiable les procès et les différends qui naissaient parmi ses sujets, et pour apaiser les querelles,et surtout elle se faisait la protectrice des veuves et des orphelins, et empêchait qu'on ne leur fît aucune injustice; enfin elle contribuait, autant qu'il était en elle, pour que Dieu fût honoré et servi en tous les lieux où elle avait quelque pouvoir: en quoi elle était autorisée et soutenue par la piété de son mari, et aidée par la présence et par les avis de M. Vincent.
Or, il arriva, environ l'année 1616, qu'étant allé en Picardie avec Madame, qui y possédait plusieurs terres, et faisant séjour au château de FoUeville, au diocèse d'Amiens, où il s'occupait à ses œuvres de miséricorde, on le vint un jour prier d'aller au village de Gannes, distant environ de deux lieues de ce château, pour confesser un paysan qui était dangereusement malade et qui avait témoigné désirer cette consolation. Quoique ce bon homme eût toujours vécu en réputation d'un homme de bien, néanmoins M. Vincent eut la pensée de le porter à faire une confession générale, pour mettre son salut en plus grande sûreté; cette pensée venait de Dieu, qui voulait faire miséricorde à cette pauvre âme, et se servir de son fidèle ministre pour la retirer du précipice où elle allait tomber : car, quelque bonne vie que cet homme eût menée en apparence, il se trouva qu'il avait la conscience chargée de plusieurs péchés mortels dont il ne s'était jamais
accusé en confession, comme lui-même le déclara hautement depuis, même en la présence de Madame. «Ah! Madame! lui dit-il, j'étais damné si je n'eusse fait une confession générale, à cause de plusieurs gros péchés dont je n'avais osé me confesser! » Ces paroles témoignaient assez la vive contrition dont ce pauvre malade était touché, et dans laquelle il finit sa vie au bout de trois jours.
M. Vincent, faisant plus tard le récit de ce qui s'était passé devant ceux de sa Compagnie, ajouta: « Lorsque ce paysan, en présence même de Madame la générale des galères, dont il était vassal, avoua ses confessions sacrilèges et les énormes péchés de sa vie passée, cette vertueuse dame, touchée d'étonnement, s'écria : « Ah ! Monsieur ! qu'est-ce que cela? qu'est-ce que nous venons d'entendre? Il en est sans doute ainsi de la plupart de ces pauvres gens. Ah! si cet homme, qui passait pour homme de bien, était en état de damnation, que sera-ce des autres qui vivent plus mal ? Ah! M. Vincent, que d'âmes se perdent! Quel remède à cela?
« Hélas! mon Dieu! dis-je alors en moi-même, combien s'en perd-il donc? et combien est important l'usage des confessions générales, qui remédie à ce malheur, étant accompagné d'une vraie contrition, comme il arrive d"ordinaire. Cet homme disait tout haut qu'il eût été damné, parce qu'il était vraiment touché de l'esprit de pénitence; car, quand une âme en est remplie, elle conçoit une telle horreur du péché, que non seulement elle s'en confesse au prêtre, mais elle serait disposée à s'en accuser publiquement, s'il était nécessaire pour son salut. J'ai vu des personnes, lesquelles, après leur confession générale, voulaient déclarer leurs péchés devant tout le monde, et j'avais peine à les retenir: Non, Monsieur, me disaient-elles, je les dirai à tous; je suis un malheureux, je mérite la mort. Voyez, s'il vous plaît, en cela l'impression de la grâce et la force de la douleur. Oui, quand Dieu entre ainsi dans un cœur, il lui fait concevoir tant d'horreur des offenses qu'il a commises, qu'il voudrait les découvrira tout le monde. Et, en effet, il y en a qui, touchés de cet esprit de componction, ne font aucune difficulté de dire tout haut : Je suis un méchant homme, parce qu'en telle et telle rencontre j'ai fait ceci et cela; j'en demande pardon à Dieu, à M. le Curé, et à toute la paroisse. Et nous voyons que les plus grands saints l'ont pratiqué. Saint Augustin, dans ses Confessions, a manifesté ses péchés à tout le monde, à l'imitation de saint Paul, qui a déclaré hautement et publié dans ses Épîtres qu'il avait été
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