CHAPITRE VINGT-DEUXIEME
rendre la même assistance aux pauvres. Mais, non contente de ce qu'elle faisait par elle-même, la charité qui pressait son cœur la portait à convier autant qu'elle pouvait les autres personnes vertueuses de se donner à JéSUS-Christ, pour lui rendre un semblable service en ses membres. Cependant elle était d'une santé fort délicate, et sujette à beaucoup d'infirmités. Voici une lettre que M. Vincent lui écrivit sur ce sujet :
« Béni soit Dieu de ce que vous voilà arrivée en bonne santé. Ayez donc soin de la conserver pour l'amour de Notre-Seigneur et de ses pauvres membres, et prenez garde de n'en pas trop faire. Car c'est une ruse du diable, de laquelle il se sert pour tromper les bonnes âmes, de les inciter à faire plus qu'elles ne peuvent, afin qu'elles ne puissent plus rien faire. Au contraire, l'Esprit de Dieu excite doucement à faire raisonnablement le fruit que l'on peut faire, afin qu'on le fasse avec persévérance. Faites donc ainsi, Mademoiselle, et vous agirez selon l'Esprit de Dieu, etc.
» Lorsque vous serez louée et estimée, unissez votre esprit aux mépris, aux moqueries et aux affronts que le Fils de Dieu a soufferts. Certes, un esprit vraiment humble est humilié autant dans les honneurs que dans les mépris, et fait comme l'abeille, qui compose son miel aussi bien de la rosée qui tombe sur l'absinthe, que de celle qui tombe sur la rose ; j'espère que vous en userez ainsi. »
Or, quoique dans le commencement M. Vincent n'eût autre dessein que d'établir cette confrérie de la Charité dans les paroisses des villages et des petites villes, où, faute d'hôpitaux, les pauvres malades se trouvaient souvent dans un grand abandon, néanmoins M. l'évêque de Beauvais, ayant su les grands fruits que produisait cette confrérie de la Charité pour le bien spirituel aussi bien que pour le soulagement corporel des pauvres malades, voulut qii'elle fût établie en toutes les paroisses de la ville de Beauvais. En 1629, quelques dames vertueuses et charitables de Paris firent en sorte qu'elle fût établie par M. Vincent en leur paroisse, qui était celle de Saint-Sauveur. L'année suivante, mademoiselle le Gras ayant convié cinq ou six dames de la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, où elle demeurait, de se joindre à elle pour le service des pauvres malades, elle écrivit à M. Vincent, qui était alors en mission, pour lui rendre compte du progrès qu'elles avaient fait dans ce charitable exercice. Sur quoi il lui recommanda particulièrement de suivre les règlements des confréries déjà établies, ajoutant d'autres avis convenables pour faire réussir ce saint œuvre en cette paroisse-là, ainsi qu'il avait fait l'année précédente en celle de Saint-Sauveur,
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La même année et la suivante, 163 1, cette confrérie fut établie par M. Vincent, avec la permission de M. l'archevêque de Paris et l'agrément de MM. les curés, dans les paroisses de Saint-Médéric, Saint-Benoît et Saint-Sulpice ; et ensuite, en divers temps, dans les paroisses de Saint-Paul, de Saint-Germain l'Auxerrois, de Saint- Eustachc, de, Saint- André, de Saint-Jean, de Saint-Barthélémy, de Saint-Etienne du Mont, de Saint-Nicolas des Champs, de Saint-Roch, de Saint-Jacques de la Boucherie, de Saint-Jacques du Haut-Pas, de Saint- Laurent, et presque en toutes les paroisses de la ville et des faubourgs de Paris.
MM. Descordes et Lamy, qui étaient maîtres et administrateurs de l'hôpital des Quinze-Vingts, prièrent aussi M. Vincent d'y établir la même confrérie de la Charité.
Pendant que mademoiselle le Gras s'employait aux exercices de la confrérie de la Charité dans la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, il lui arriva un jour d'approcher d'une fille qui avait la peste : ce que M. Vincent ayant su, il lui écrivit en ces termes :
« Je viens d'apprendre, il n'y a qu'une heure, l'accident qui est arrivé à la fille que vos gardes des pauvres retiraient, et comme vous l'avez visitée ; je vous avoue, Mademoiselle, que d'abord cela m'a si fort attendri le cœur, que s'il n'eût été nuit, je fusse parti à l'instant même pour vous aller voir. Mais la bonté de Dieu sur les personnes qui se donnent à lui pour le service des pauvres, dans la confrérie de la Charité, en laquelle jusqu'à présent aucune n'a été frappée de la peste, me fait avoir une parfaite confiance en lui que vous n'en aurez point de mal. Croiriez-vous, Mademoiselle, que non seulement je visitai feu M. le sous-prieur de Saint-Lazare, qui mourut de la peste, mais même que je sentis son haleine ? Et néanmoins ni moi, ni nos gens qui l'assistèrent jusqu'à l'extrémité n'en avons point eu de mal. Non, Mademoiselle, ne craignez point, Notre- Seigneur veut se servir de vous pour quelque chose qui regarde sa gloire, et j'estime qu'il vous conservera pour cela. »
La prédiction de M. Vincent eut son effet, et cette charitable demoiselle, nonobstant la continuation de ses pénibles exercices et ses fréquentes infirmités, n'a pas laissé de vivre encore près de trente ans : DiEU voulant se servir d'elle, non seulement pour le bien de ces confréries, mais aussi pour l'établissement d'une nouvelle communauté de vertueuses filles qui rendent d'autres bons services à l'Eglise.
Cbâpitte tJmgt^ttOiSiCmC — institution de la compagnie des Filles de la Charité, servantes des pauvres malades.
•^S^-^^^^IEU, ayant fait M. Vincent instituteur d'une con- -"'' [^ grégation d'hommes pour évangéHser les pauvres,
^ a voulu qu'il fût aussi le père et l'instituteur d'une nouvelle communauté de filles pour le service des mêmes pauvres, et principalement des malades. Cet ouvrage doit être d'autant plus attribué à la conduite de la divine Providence, que M. Vincent y a moins contribué de sa propre volonté, et qu'il s'est vu dans la nécessité, contre son dessein, de donner les mains à ce nouvel établissement.
Les confréries de la Charité ayant été premièrement établies dans les villages, comme il a été dit, les femmes qui en étaient s'appliquaient elles-mêmes au service des malades, allant les unes après les autres les visiter et leur rendre toutes les assistances nécessaires ; lorsque ces mêmes confréries furent établies dans les paroisses de Paris, les dames qui en avaient procuré l'établissement, poussées du même esprit de charité, voulurent aussi les aller visiter en leurs maisons et leur rendre les mêmes services. Or, ces confréries s'étant multipliées dans la suite du temps, il se trouva parmi celles qui s'y faisaient enrôler plusieurs dames de condition, qui ne pouvaient pas, soit par l'opposition de leurs maris, soit pour d'autres raisons, rendre elles-mêmes aux malades les services accoutumés, comme de porter la nourriture, faire les lits, préparer les remèdes, et autres choses semblables ; et lorsqu'elles employaient leurs gens à ces services, il arrivait le plus souvent qu'ils n'avaient ni adresse ni affection pour s'en bien acquitter : ce qui leur fit voir qu'il était absolument nécessaire d'avoir des servantes qui ne fussent employées qu'à servir ces pauvres malades, et qui leur distribuassent chaque jour la nourriture et les remèdes, selon l'exigence de leurs maladies.
Cela fut proposé dès l'année 1630 à M. Vincent, lequel, après y avoir pensé devant Dieu et avoir reconnu la nécessité de ce secours, se souvint que, dans les missions des villages, on rencontrait quelquefois de bonnes filles, qui n'avaient pas de dispositions pour le mariage ni le moyen d'être religieuses, et qu'il s'en pourrait trouver qui seraient bien aises de se donner pour l'amour de DiEU au service des pauvres malades. La pro-
vidence de Dieu disposa les choses, en sorte qu'aux premières missions suivantes, il s'en trouva deux qui acceptèrent la proposition qui leur en fut faite : elles furent mises l'une en la paroisse de Saint- Sauveur, et l'autre en celle de Saint- Benoît ; ensuite il s'en présenta d'autres, qui furent placées à Saint- Nicolas du Chardonnetet en d'autres paroisses.
M. Vincent et mademoiselle le Gras leur donnèrent les avis qu'ils jugèrent nécessaires pour leur aider à se comporter de la manière qu'elles devaient, tant envers les dames qu'envers les pauvres malades ; mais ces filles, étant venues de divers lieux, n'avaient alors aucune liaison entre elles; elles ne dépendaient que des dames des paroisses où elles demeuraient ; d'ailleurs, n'ayant point été dressées à ces exercices de charité envers les malades, il s'en trouvait parmi elles qui s'en acquittaient mal et qu'il fallait ôter de ce service ; et comme on n'avait point des filles de réserve éprouvées et formées, il arrivait que les dames et les pauvres retombaient dans leur premier besoin. Cela faisait bien voir qu'il était nécessaire d'avoir en main un grand nombre de filles, pour en mettre dans tous les lieux de Paris où ces confréries se trouvaient établies ; et qu'il fallait aussi prendre un soin particulier de les dresser au service des malades, de leur apprendre à saigner et à préparer les remèdes, mais surtout de les former à l'exercice de l'oraison et de la vie spirituelle : car il est impossible de persévérer longtemps en cette vocation très pénible et de vaincre les répugnances que la nature y ressent, si on n'a un grand fonds de vertu.
M. Vincent voyait ce grand besoin, et il était fort souvent importuné sur ce sujet par les dames qui s'adressaient à lui pour trouver de ces filles telles qu'il était à désirer, mais qui ne se pouvaient que très difficilement rencontrer. Or, comme il n'était pas homme à s'inquiéter ni empresser, il se contentait de recourir à Dieu par la prière, attendant qu'il plût à sa providence de lui découvrir quelque moyen de pourvoir à cette nécessité. Il ne fut point trompé dans son attente ; car, plusieurs filles s'étant présentées, il en choisit trois ou quatre qu'il jugea les plus propres, et les mit entre les mains de mademoiselle le Gras ; il l'avait auparavant disposée à les recevoir, loger et entretenir en sa maison, pour les rendre capables de correspondre aux desseins de la providence de Dieu sur elles.
Cela se fit en l'année 1633, seulement par manière d'essai. Dieu donna bénédiction à ces commencements : le nombre
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