CHAPITRE VINGT-TROTSIEME
des filles s'augmenta, et il s'en forma enfin une petite communauté, qui a sen^i et qui sert encore de pépinière de Filles de la Charité, pour assister les pauvres malades dans les paroisses, dans les hôpitaux et les autres lieux où elles sont appelées.
Mademoiselle le Gras voyant les bénédictions que DiEU répandait sur cette petite communauté naissante, et l'affection qu'elle avait pour les pauvres la poussant à s'appliquer plus particulièrement à dresser ces filles qui leur pouvaient rendre un service si salutaire, elle voulut savoir de M. Vincent si elle se dédierait entièrement à cette sainte entreprise. Et comme elle l'avait pressé plusieurs fois de lui dire si elle devait écouter cette pensée et suivre ce mouvement, voici la réponse qu'il lui fit, selon sa maxime ordinaire de ne s'employer aux œuvres nouvelles et extraordinaires que par manière d'essai.
« Quant à cet emploi, je vous prie, une fois pour toutes, de n^y point penser jusqu'à ce que Notre-Seigneur fasse paraître qu'il le veut ; car on désire souvent plusieurs bonnes choses d'un désir qui semble être selon Dieu, et néanmoins il ne l'est pas toujours ; mais Dieu permet ces désirs pour la préparation de Tesprit à être selon ce que sa providence même désire. Saûl cherchait des ânesses, et il trouva un royaume. Saint Louis prétendait la conquête de la Terre- Sainte, et il obtint la conquête de soi-même et de la couronne du ciel. Vous cherchez à devenir la servante de ces pauvres filles, et Dieu veut que vous soyez la sienne, et peut-être de plus de personnes que vous ne seriez en cette façon. Pour Dieu, Mademoiselle, que votre cœur honore la tranquillité de celui de Notre-Seigneur, et il sera en état de le servir. Le royaume de Dieu est la paix au Saint-Esprit ; il régnera en vous si vous êtes en paix. Soyez-y donc, s'il vous plaît, et honorez souverainement le Dieu de paix et de dilection. »
Et par une autre lettre il lui manda :
€ Je n'ai pas le cœur assez éclairci devant Dieu sur cette affaire : une difficulté m'empêche de voir quelle est sa volonté. Je vous supplie, Mademoiselle, de lui recommander ce dessein pendant ces saints jours, auxquels il communique plus abondamment les grâces du Saint-Esprit. »
Par ces lettres et plusieurs autres que M. Vincent écrivit sur ce même sujet, on voit avec quelle retenue il procédait au discernement de la vraie vocation de cette vertueuse demoiselle pour la direction de ces filles ; non seulement parce qu'il la jugeait capable de plus grandes choses que celle-là, qui paraissait alors bien petite pour les talents et les grâces qu'elle avait reçus de DiEU, mais aussi parce que son humilité ne lui permettait pas de présumer que Dieu voulût se servir de lui,
pour exécuter tout ce que sa providence a fait depuis par l'entremise de cette charitable demoiselle. Il la tint donc deux ans dans cette indifférence, la remettant toujours sans lui donner une dernière résolution, et l'exhortant à se confier uniquement en DiEU, moyennant quoi il l'assurait qu'elle ne serait point trompée. Quant à lui, sa grande humilité lui faisait toujours souhaiter que DiEU fît tout sans lui, ne s'estimant capable de rien, sinon d'apporter obstacle aux desseins de sa providence.
Enfin, cette parole qu'il avait si souvent répétée sur ce sujet à mademoiselle le Gras,que, « se confiant uniquement en DiEU, elle ne serait point trompée, » se vérifia dans la suite, par les bénédictions extraordinaires que DiEU donna à ces premiers essais, qu'elle n'avait entrepris et continués que par esprit d'obéissance. Pour M. Vincent, l'on peut dire en quelque manière qu'il fut lui-même trompé ; car il ne prétendait que de faire instruire et dresser quelques filles au service de DiEU et des pauvres malades, pour les départir ensuite dans les paroisses de Paris, sans que cela parût au dehors. Mais DiEU a tellement multiplié cette petite comniunauté dé filles, en nombre et en grâces, que M. Vincent et cette vertueuse demoiselle ont eu la consolation pendant leur vie de la voir répandue non seulement en vingt-cinq ou trente endroits de Paris, mais encore en plus de trente autres villes, bourgs et villages de diverses provinces de la France, et même jusque dans la Pologne, où la reine a voulu les établir pour le bien des pauvres de son royaume.
Les premiers fondements de leur communauté furent posés dans la maison de mademoiselle le Gras, en la paroisse de Saint-Nicolas du Chardonnet, d'où, depuis, elle les transféra en une autre maison, au village de la Chapelle, à demi-lieue de Paris, comme à un lieu plus propre pour les élever, nourrir et vêtir à la façon des champs, dans un esprit de pauvreté et d'humilité, étant destinées à être les servantes des pauvres. En suite de quoi, environ l'année 1642, elles retournèrent à Paris, et furent logées et établies au faubourg Saint- Lazare, en la maison où elles sont encore aujourd'hui. Enfin, M. Vincent leur prescrivit des règles et constitutions approuvées par M. l'archevêque de Paris, qui les érigea en congrégation sous le titre de Filles de Charité servantes des pauvres, et sous la direction du supérieur général de la Congrégation de la Mission. Le roi a confirmé et autorisé leur établissement par des lettres patentes, vérifiées au parlement de Paris. Outre le
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