CHAPITRE VINGT-SEPTIEME
« La charité vers ces pauvres forçats est d'un mérite incomparable devant Dieu ; vous avez bien fait de les assister, et vous ferez bien de continuer en la manière que vous le pourrez, jusqu'à ce que j'aie le bien de vous voir, qui sera dans deux ou trois jours. Pensez un peu si votre Charité de Saint-Nicolas s'en voudrait charger, au moins pour quelque temps : vous les aideriez de l'argent qui vous reste. Mais que cela est difficile ! et c'est ce qui me fait jeter cette pensée en votre esprit à l'aventure. »
M. Vincent demeura plusieurs années le pourvoyeur de ces pauvres misérables, pour leurs besoins corporels aussi bien que pour les spirituels, jusqu'à ce qu'il plût à la divine Providence d'inspirer à une personne riche, qui mourut dans l'année 1639, de laisser par testament six mille livres de rente, pour être appliquées par sa fille, suivant l'avis de quelque ecclésiastique, au soulagement des criminels condamnés aux galères. Ce ne fut pas sans peine que M. Vincent, après beaucoup de sollicitations et plusieurs rebuts de la part du mari de cette dame, obtint enfin de lui et d'elle, par l'entremise de feu M. Mole, procureur général, qu'ils assigneraient tous deux un fonds suffisant pour assurer cette rente. Mais cette dame, ayant appris de M. Vincent l'état déplorable auquel ces forçats étaient réduits avant qu'on en eût pris soin, et combien il était important de perpétuer cette assistance, eut cette affaire fort à cœur et consentit que M. le procureur général en eût l'administration temporelle à perpétuité. De plus elle désira ensuite qu'il y eût des Filles de la Charité pour le service de ces pauvres forçats, particulièrement des malades, et fit assurer leur entretien sur la dite rente de 6000 livres.
Et comme on prétendait que MM. les ecclésiastiques de Saint-Nicolas du Chardonnet étaient tenus d'administrer les sacrements à ces pauvres gens, et d'enterrer leurs morts, à cause qu'ils étaient logés dans leur paroisse, M. Vincent représenta que la charge était fort grande ; et quelques dames, ayant joint leurs instances aux siennes, firent en sorte qu'on leur accordât trois cents livres de rente, à condition qu'il seraient tenus de leur dire la sainte Messe, de leur faire des exhortations et catéchismes, et de leur rendre les autres assistances spirituelles ; cela n'a pas empêché que M. Vincent n'ait fait faire des missions de temps en temps à ces pauvres enchaînés, surtout lorsqu'ils se trouvaient en grand nombre et qu'ils étaient près d'être menés aux galères, pour les consoler et disposer à faire un bon usage de leurs peines.
Il semblait qu'il ne se pouvait rien faire davantage pour le
soulagement de ces pauvres forçats, mais l'amour qu'il avait pour eux ne lui permettait pas de les quitter. Il les accompagna de ses charitables soins jusqu'à Marseille, où il les trouva dans un état encore plus misérable que celui dont il les avait délivrés à Paris : car ceux qui devenaient malades demeuraient toujours attachés à la chaîne sur les galères, où ils étaient rongés de vermine, accablés de douleurs et presque consumés de pourriture et d'infection.
Son cœur fut sensiblement touché, voyant des hommes faits à l'image de DiEU dans une telle extrémité de misère, et des chrétiens réduits à mourir comme des bêtes. Cela le fit résoudre d'avoir recours à M. le cardinal de Richelieu, pour lors général des galères, et à Madame la duchesse d'Aiguillon, sa nièce. Il leur représenta l'état de ces misérables forçats, et l'extrême nécessité d'un hôpital pour les y faire porter et assister lorsqu'ils seraient malades, et leur piété procura qu'on en bâtit un à Marseille ; à quoi M. Gault, évêque de Marseille, et M. le chevalier de Simiane de la Coste, gentilhomme provençal très charitable, ont aussi beaucoup contribué de leurs soins et sollicitations.
Mais comme ce n'était pas assez d'avoir une maison sans revenu, M. Vincent, après la mort du roi Louis XIII, ayant été appelé par la reine régente à lui donner ses avis dans les affaires ecclésiastiques, porta Sa Majesté à faire en sorte que le roi son fils se fît le fondateur de cet hôpital. Par lettres patentes de 1645, Sa Majesté assigna au dit hôpital douze mille livres de revenu annuel sur les gabelles de Provence ;et ordonna que les prêtres de la Mission auraient la direction spirituelle de cet hôpital à perpétuité, suivant le pouvoir qui leur en aVait été octroyé par le seigneur évêque, et qu'ils auraient aussi à perpétuité la direction temporelle du même hôpital conjointement avec quatre des plus zélés bourgeois de la ville. Et afin que les galères fussent à l'avenir pourvues de bons aumôniers. Sa Majesté ordonna que le supérieur de la maison de la Mission de Marseille aurait droit de les nommer, et aussi de les destituer quand besoin serait, et même de les obliger de vivre en communauté en leur dite maison lorsque les galères seraient au port de Marseille, pour devenir capables, par les exercices qu'ils y pratiqueraient, de bien faire leurs fonctions d'aumôniers. Pour cet effet, Sa Majesté unit à perpétuité la charge d'aumônier royal à la Congrégation de la Mission.
M. le chevalier de la Coste avait un tel zèle pour cet éta-