Chapitre quarante-troisième. - m. Vincent s'est
toujours fortement opposé aux nouvelles erreurs du jansénisme.
:Ous ceux qui ont connu M. Vincent ont pu remarquer qu'entre toutes les vertus, il a particulièrement excellé en la soumission et dépendance à l'égard de l'Église ; et que, lorsqu'elle avait parlé, soit pour établir quelque loi, soit pour définir quelque vérité ou condamner quelque erreur, il n'avait point de langue pour répliquer, ni d'esprit pour raisonner à
rencontre ; mais seulement des oreilles pour écouter, et un cœur pour se soumettre sincèrement et parfaitement à tout ce qui lui était prescrit ou proposé de cette part.
C'est ce qu'il a saintement pratiqué lorsque les nouvelles erreurs du jansénisme commencèrent de paraître, et encore plus lorsqu'elles eurent été condamnées par les constitutions des souverains pontifes.
Et premièrement, dès que le livre de Jansénius, intitulé Aiigustinus^ fut mis en lumière, et que la nouveauté de ses opinions eut commencé d'exciter diverses contentions parmi les docteurs, ce fidèle serviteur de DiEU, se souvenant de l'avertissement que le saint Apôtre a donné, de ne pas croire toutes sortes d'esprits, mais d'éprouver les esprits s'ils sont de Dieu, se tint sur ses gardes pour ne pas se laisser surprendre à cette nouveauté. Ce qui l'y obligeait davantage, c'était la connaissance très familière qu'il avait de l'un des premiers auteurs de la secte du jansénisme, dont l'esprit et la conduite lui donnaient juste sujet de le tenir fort suspect.
Mais quand M. Vincent eut vu cette nouvelle doctrine foudroyée par les anathèmes de l'Eglise, et les constitutions des souverains pontifes Innocent X et Alexandre VII, il crut que non seulement il était obligé de se soumettre à ce jugement du Saint-Siège apostolique, mais encore qu'il devait faire une profession ouverte de cette soumission, mettant sous les pieds tous les respects humains et toutes les raisons de la prudence politique qui eussent pu l'en détourner, et se déclarant entièrement opposé tant aux erreurs condamnées qu'aux pernicieux desseins de ceux qui voulaient s'obstiner à les soutenir.
C'est ce qu'il a fait avec autant de vigueur et de courage que de prudence et de modération, ne dissimulant point quand il fallait parler, et ne parlant toutefois qu'autant qu'il le jugeait nécessaire : soit pour confirmer ceux qui acquiesçaient au jugement de l'Eglise, soit pour redresser et affermir ceux qui chancelaient et étaient en péril de tomber, ou enfin pour rendre constamment le témoignage qu'il devait à la vérité. Mais quoiqu'il ait toujours fait paraître un très grand zèle pour soutenir les constitutions des souverains pontifes, et pour s'opposer à tout ce que quelques esprits mal intentionnés s'efforçaient de faire pour en éluder l'exécution, il a bien su néanmoins faire la distinction des personnes d'avec l'erreur : détestant l'erreur, et gardant toujours en son cœur une vraie et sincère charité pour les personnes, dont il ne parlait qu'avec grande
retenue, et plutôt par esprit de compassion que par aucun mouvement d'mdignation. II a même employé divers moyens et fait plusieurs efforts charitables quand les occasions s'en sont présentées, pour les porter à se réconcilier à l'Église • jusque-là, qu'après la publication de la constitution du pape Innocent X, il les alla rechercher au Port-Royal, pour les convier avec honneur, et les obliger doucement à se réunir • ce qui toutefois n'eut pas l'effet qu'il désirait.
Il a surtout veillé avec un soin particulier afin que ceux de sa Compagnie fussent exempts non seulement de ces erreurs condamnées, mais aussi du moindre soupçon d'y adhérer en quelque manière que ce fût ; et s'il en apercevait quelqu'un qui ne marchât pas dans cette humble et sincère soumission qu 11 vou ait que tous les siens rendissent aux constitutions du Saint-Siège apostolique, il l'obligeait de se retirer de sa Compagnie.
Outre cela, sa vigHance, aussi bien que sa charité, s'est étendue sur les autres parties de l'Église qu'il voyait avoir quelque besoin d être secourues et prémunies contre la contagion de ces nouvelles erreurs : et il reconnut que ceux qui s'obstinaient a les soutenir, s efforçaient par divers artifices de les répandre dans les monastères et communautés de filles, plus faciles à être surprises et trompées par quelque fausse apparence de bien, dont les faux prophètes (suivant l'avertissement que JÉSU.S-CHUIST nous en donne dans l'Évangile) ont toujours accoutumé de colorer et déguiser leurs plus pernicieux sentiments ; il employa aussi tous les moyens dont il se put aviser pour empêcher que ces loups revêtus de peaux de brebis ne fissent aucun dégât dans cette illustre portion du bercail de Jésus-Christ, et même qu'ils n'y eussent aucun accès, surtout dans les monastères que Dieu avait particulièrement confies a sa conduite.
Il usait de la même précaution et circonspection pour empêcher qu il ne se fit aucune surprise dans le conseil des affaires ecclésiastiques, et qu'on ne mît dans les charges et dignités de 1 Eglise ceux qui se trouveraient infectés de cette doctrine condamnée, ou qu'on aurait juste sujet détenir suspects.
Enfin son zèle pour la conservation de l'union de l'Église et pour la défense de la doctrine orthodoxe, l'obligea de s'employer en diverses occasions près de plusieurs prélats de ce royaume, soit pour les exhorter et encourager à s'opposer aux entreprises des ennemis de la vérité, soit pour leur donner
divers avis afin qu'ils se gardassent de leurs surprises. On remarque dans les lettres qu'il leur écrivit sur ce sujet, que ce grand serviteur de DiEU savait fort bien faire un juste tempérament du respect qu'il devait à leur dignité, et des charitables offices qu'il désirait rendre à leurs personnes : l'humilité, la discrétion, la prudence et la charité accompagnant toujours aussi bien ses paroles que ses actions.
On lui a souvent ouï dire et répéter en gémissant, qu'il y avait grand sujet de craindre que la corruption des mœurs et les dérèglements qui se voient en ce royaume dans la vie ordinaire des chrétiens, si opposée aux maximes de l'Évangile de Jésus-Christ, n'eussent été la cause de la plaie que la religion recevait de cette nouvelle hérésie; et que, si nous ne tâchions de nous amender et d'apaiser Dieu justement irrité contre nous, il fallait appréhender l'effet d'une menace semblable à celle qu'il avait faite aux Juifs dans l'Évangile : que le royaume de Dieu ne nous fût ôté pour être transféré en d'autres nations, qui en feraient meilleur usage; que nous devions trembler de frayeur, voyant devant nos yeux des royaumes autrefois si florissants en religion et en piété, comme l'Angleterre, le Danemarck, la Suède et la plus grande partie de l'Allemagne, que DiEU, par un juste jugement, avait laissés tomber dans l'hérésie; que le malheur de nos voisins nous devait rendre sages ; et que, la foi étant un don de Dieu, qui nous avait été acquis par le mérite du sang et de la mort de Jésus-Christ, il fallait le tenir bien précieux et apporter un grand soin pour le conserver.
Cbapitre quarante-quatrième - L'hôpitai des pau-
vres vieillards établi à Paris par M. Vincent, qui a donné occasion à l'établissement de l'hôpital général des pauvres en la même ville.
^^ charité de M. Vincent était tout animée et em- ^ brasée de ce feu céleste que JéSUS-Christ est ^ venu apporter sur la terre, et qui met les cœurs r dans une continuelle disposition d'agir pour la gloire de Dieu et pour le salut des âmes. C'est pourquoi ce fidèle ^serviteur ne laissait échapper aucune occasion de servir l'Eglise ou de procurer le vrai bien de son prochain. Cela parut bien en l'année 1653, laquelle donna commencement à l'une des plus grandes entreprises qui se
soient vues depuis longtemps dans l'Église : l'établissement de l hôpital général des pauvres à Paris. On peut dire, sans dimmuer le mérite de toutes les personnes vertueuses qui y ont très saintement et très avantageusement contribué, que M. Vmcent en a mis comme la première pierre ; ou plutôt que Dieu s'est servi de sa main, sans qu'il connût presque les dessems de sa providence, pour en poser les fondements. Voici un récit sommaire de la manière que la chose est arrivée :
Un bourgeois de Paris, poussé d'un désir de rendre quelque service a Dieu et de faire quelque chose qui lui fût agréable s adressa un jour à M. Vincent, en la charité duquel il avait une confiance toute particulière, et lui dit qu'il avait dessein de lui mettre entre les mains .une somme considérable d'argent, pour être par lui employée en quelques œuvres de piété selon qu'il jugerait être plus expédient, et à condition néan-* moins que jamais il ne déclarerait qu'il en fût l'auteur et qu'il ne dirait son nom à personne, voulant cette bonne œuvre purement pour Dieu et sans être connu d'aucun autre après Dieu que de lui seul.
M. Vincent, ayant cru ne devoir pas lui refuser ce service, reçut cette somme comme en dépôt ; et après avoir bien pensé devant Dieu et demandé sa lumière pour connaître à quelle bonne œuvre il aurait agréable qu'elle fût employée, il ne voulut rien arrêter ni résoudre qu'il n'en eût communiqué plus particulièrement avec celui qui lui avait mis ce charitable dépôt entre les mains ; il en conféra donc avec lui, et tous deux ensemble convinrent d'employer cette somme à fonder un hôpital pour les pauvres artisans, qui, ne pouvant plus gagner leur vie par vieillesse ou par infirmité, se trouveraient réduits à la mendicité: estimant que ce serait le moyen d exercer une double charité en leur endroit, pourvoyant tout ensemble aux besoins de leurs corps et aux nécessités spirituelles de leurs âmes.
Pour l'exécution de ce dessein, M. Vincent acheta, dans le faubourg de St-Laurent de la ville de Paris, deux maisons et une place assez grande, qu'il meubla de lits, de linge et autres choses nécessaires; il y fit aussi accommoder une petite chapelle avec tous les ajustements convenables; et, du reste de 1 argent ayant acquis une rente annuelle, il reçut dans cet hôpital quarante pauvres, savoir, vingt hommes et vingt femmes, qu on y a nourris et entretenus jusqu'à présent.
M. Vincent fit mettre ces quarante pauvres en deux corps
de logis, séparés les uns des autres, mais tellement disposés qu'ils peuvent tous entendre une même messe et une même lecture de table, prenant leur repas en commun, chaque sexe a part, sans se voir ni se parler. Il fit aussi acheter et dresser des métiers, des outils et autres choses convenables pour les occuper selon leurs petites forces et industries, afin d'éviter oisiveté. Il désigna des Filles de la Charité pour le soin et le service de ces pauvres gens, commit un prêtre de la Mission pour célébrer la sainte messe dans cet hôpital, et pour administrer à ces pauvres la parole de DiEU et les sacrements ; il fut lui-même des premiers à les instruire et à leur recommander l'union entre eux, la piété envers Dieu, et surtout la reconnaissance envers son infinie bonté, qui les avait retirés de l'indigence et leur avait procuré une retraite si tranquille et si commode pour les besoins de leurs corps et pour le salut de leurs âmes.
Il donna à cette maison le titre d'hôpital du Nom de Jésus, et passa une déclaration de cette fondation devant notaire^ sans pourtant nommer le fondateur; en suite de quoi m' rarchevêque de Paris, l'ayant approuvée, lui en donna l'entière direction, pour lui et pour ses successeurs, d'après la volonté expresse du généreux bienfaiteur, et le roi a confirmé et autorisé le tout par ses lettres patentes.
Lorsque quelqu'un de ces pauvres vient à mourir, on en prend un autre pour remplir sa place. Ils y vivent en grande paix et s'estiment heureux d'être ainsi entretenus et assistés tant en leur vie qu'en leur mort, n'ayant autre soin que de vivre chrétiennement pour se disposer par ce moyen à bien mourir ; et leur manière de vie douce et réglée donne un tel désir aux autres de leur succéder, qu'il y en a grand nombre qui recherchent et demandent les places plusieurs années avant qu'elles soient vacantes.
M. Vincent ayant donc ainsi établi et réglé ce nouvel hôpital, plusieurs dames de la Charité de Paris, et autres personnes de condition et de vertu, le vinrent visiter, et le considérant en toutes ses parties, elles y remarquèrent un si bon ordre et une si sainte économie, qu'elles en furent merveilleusement édifiées. On y voyait une paix et une union merveilleuse, le murmure et la médisance en étaient bannis avec les autres vices. Les pauvres s'occupaient à leurs petits ouvrages, et s'acquittaient de tous les devoirs de piété conformes à leur condition. Enfin c'était une petite image de la vie
des premiers chrétiens, et plutôt une religieuse communauté qu'un hôpital de séculiers.
La vue de ce lieu si bien réglé donnait sujet aux personnes vertueuses qui le venaient visiter, de déplorer le malheur de tant de pauvres qui demandaient l'aumône dans les rues et dans les églises de Paris, et qui menaient pour la plupart une vie étrange dans toutes sortes de vices et de libertinages, sans qu'on eût pu jusqu'alors y remédier. Plusieurs de ces dames de la Charité eurent la pensée qu'il ne serait pas difficile à M. Vincent de les tirer de ce désordre, et d'en faire bien vivre un grand nombre aussi bien qu'un petit, DiEU donnant grâce et bénédiction à toutes ses entreprises, et d'ailleurs ayant en sa disposition, tant en la maison de Saint-Lazare qu'en celle des Filles de la Charité, des personnes très propres pour ce dessein, pourvu qu'on eût des lieux suffisants pour retirer et pour occuper ces pauvres.
Les premières dames qui eurent cette pensée la communiquèrent à plusieurs autres, et celles-ci étant venues visiter ce petit hôpital entrèrent dans le même sentiment. Une d'entre elles ofifrit d'abord de donner cinquante mille livres pour commencer un hôpital général, et une autre s'obligea de donner trois mille livres de rente pour le même dessein ; enfin, le jour de l'assemblée de ces dames étant venu, elles firent cette proposition à M. Vincent, qui d'abord en loua Dieu et les congratula grandement; il leur dit néanmoins que l'affaire était d'une telle importance, qu'elle méritait d'être mûrement considérée et qu'il la fallait beaucoup recommander à Dieu.
A la prochaine assemblée, elles parurent plus désireuses encore d'en venir à l'exécution de ce grand dessein : elles assurèrent que l'argent ne manquerait pas, qu'elles connaissaient d'autres personnes considérables qui avaient intention d'y contribuer notablement,et sur cela elles pressèrent M.Vincent de trouver bon que leur Compagnie l'entreprît. M. Vincent eût bien désiré temporiser encore quelque peu ; mais il ne put arrêter la ferveur de ces vertueuses dames.Comme il fallait une maison fort ample et de grands espaces pour loger les pauvres, on proposa de demander au roi la maison et tous les enclos de la Salpêtrière, près de la rivière et vis-à-vis de l'arsenal, qui pour lors n'étaient pas de grand service. M. Vincent en parla à la reine régente, laquelle accorda bien volontiers cette demande ; le brevet du don en fut expédié, et sur l'opposition que fit un particulier qui prétendait y avoir quelque
if
174 CHAPITRE QUARANTE-QUATRIEM E.
intérêt, une des dames lui promit huit cents livres de rente pour le dédommager.
Après cela il semblait à ces dames charitables que toutes choses étaient suffisamment disposées pour commencer l'exécution de leur dessein : et il tardait à quelques-unes des plus ferventes de voir tous les pauvres retirés en ce lieu. Mais comijie M. Vincent ne convenait pas avec elles de la manière d attirer les pauvres en cette maison, et de conduire une telle entreprise, sa plus grande peine fut de retenir les plus pressantes ; car il lui semblait qu'elles allaient trop vite pour son pas. C'est pourquoi il leur dit un jour en particulier, pour modérer leur zèle :
«Les œuvres de Dieu se font peu à peu, par commencement et par progrès. Quand Dieu voulut sauver Noé du déluge avec sa famille Il lui recommanda de faire une arche qui pouvait être achevée en peu de temps; et néanmoins il la fit petit à petit. Dieu voulant semblablement conduire et introduire les enfants d'Israël en la terre de promission, il pouvait leur faire faire ce voyage en peu de jours ; et cepandant plus de quarante ans s'écoulèrent avant qu'il leur fît la grâce d'y entrer. De même. Dieu ayant dessein d'envoyer son i^ils au monde pour remédier au péché du premier homme qui avait intecte tous les autres, pourquoi tarda-t-il trois ou quatre mille ans ? C est qu 11 ne se hâte point dans ses œuvres, et qu'il fait les choses dans leur temps. Et Notre-Seigneur, venant sur la terre, pouvait venir dans un âge parfait opérer notre rédemption, sans y emprunter trente ans de vie cachée, qui pourrait sembler superflue. Néanmoins Il a voulu naître petit enfant et croître en âge à la façon des autres hommes, pour parvenir peu à peu à la consommation de cet incomparable bienfait. Ne disait-il pas aussi quelquefois, parlant des choses qu 11 avait à faire, que son heure n'était pas encore venue, pour nous apprendre de ne nous pas trop avancer dans les choses qui dépen-
^f kV^J'4'^? ^'^"^ "^"^ "^^ "^"'^ I^ P^^^^it même de son temps établir 1 Eglise par toute la terre; mais il se contenta d'en jeter les fondements, et laissa le reste à faire à ses Apôtres et à leurs successeurs. Selon cela il n'est pas expédient de vouloir tout faire a la tois et tout à coup, ni de penser que tout sera perdu si un chacun ne s empresse avec nous, pour coopérer à un peu de bonne volonté que nous avons. Que faut-il donc faire? Aller doucement, beaucoup prier Dieu, et agir de concert. » -
Il ajouta « que, selon son sentiment, il estimait qu'il ne fallait faire d'abord qu'un essai, et prendre cent ou deux cents autres pauvres, et encore seulement ceux qui viendraient de leur bon gre, sans en contraindre aucun ; que ceux-là, étant ^
bien traités et bien contents, donneraient de l'attrait aux autres ; et qu'ainsi l'on augmenterait le nombre à proportion que la Providence enverrait des fonds : qu'on était assuré de ne rien gâter en agissant de la sorte, et qu'au contraire la précipitation et la crainte dont on userait, pourraient être un empêchement au dessein de Dieu : que si l'œuvre était de lui, elle réussirait et subsisterait; mais que si elle était seulement de l'industrie humaine, elle n'irait pas trop bien ni beaucoup plus loin. > *
Voilà quels étaient les sentiments de M. Vincent, et les remontrances qu'il fit à ces dames. Mais ce qui retarda le plus l'exécution de cette affaire, fut que plusieurs des principaux magistrats, croyant qu'il y avait quelque sorte d'impossibilité dans son exécution , ne pouvaient se résoudre d'y consentir : et les années 1655 et 1656 s'écoulèrent sans qu'on put faire autre chose, sinon dresser plusieurs projets et proposer divers moyens pour l'exécution de ce grand dessein. Quelques personnes de condition et de vertu s'y employèrent avec un très grand zèle, auquel Dieu a enfin donné bénédiction L'on convint de la manière de l'entreprise et de la forme du gouvernement, et l'on nomma des administrateurs ou directeurs, qui étaient tous personnes d'honneur et de piété, pour y donner commencement. Les dames de la Charité,qui avaient ébauché ce grand ouvrage sous la conduite de M. Vincent, furent grandement consolées de le voir appuyé et soutenu de l'autorité publique; par son avis, elles s'en déchargèrent sur ces MM. les administrateurs; et pour leur donner moyen de bâtir sur leur fondement, M. Vincent leur remit avec elles, non seulement la Salpêtrière, mais encore le château de Bicêtre qu'il avait obtenu et possédé quelques années auparavant pour les enfants trouvés.
Outre tous ces grands logements que ces dames ont cédés pour retirer les pauvres, elles y ont encore contribué de sommes fort notables, et quantité de linge, de lits et autres meubles, dont quelques-uns même ont été faits à Saint-Lazare par les menuisiers de la maison, pour fournir aux premiers accommodements nécessaires. Ainsi cette entreprise s'est exécutée, non par forme d'essai, ni du gré des pauvres.selon le projet de M. Vincent, mais comme par une résolution absolue de les enfermer pour les empêcher de gueuser ; et on a contraint tous les mendiants qui se sont trouvés dans Paris, ou de travailler pour gagner leur vie, ou bien d'entrer dans l'hôpital général.
Voici ce que M. Vincent en écrivit au mois de mars de l'année 1657, à une personne de confiance :
« L'on va ôter la mendicité de Paris, et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C'est un grand dessein, et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d'autres s'y emploient volontiers. On a déjà dix mille chemises, et du reste à proportion. Le roi et le parlement l'ont puissamment appuyé, et, sans m'en faire parler, ont destiné les prêtres de notre congrégation et les Filles de la Charité pour le service des pauvres, sous le bon plaisir de M. l'archevêque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas encore résolus de nous engager à ces emplois, pour ne pas assez connaître si le bon Dieu le veut; mais si nous les entreprenons, ce ne sera d'abord que pour essayer. \>
M. Vincent donc, ayant été averti qu'on avait fait dessein d employer les prêtres de sa congrégation pour l'assistance spirituelle des pauvres de l'hôpital général, crut que cet engagement était d'une telle importance pour sa congrégation, qu'il méritait bien qu'on y pensât devant Dieu et qu'on avisât s'il était expédient de l'accepter : c'est pourquoi, après avoir prié Dieu pour ce sujet, il assembla les prêtres de la maison de baint-Lazare pour en délibérer, et leur présenta les diverses considérations qui pouvaient les porter ou les détourner de cet emploi ; on conclut enfin de s'en excuser pour plusieurs importantes raisons. Et parce que les lettres patentes du roi pour la fondation de l'hôpital général leur attribuaient ce droit, ils y renoncèrent par un acte authentique, afin que d'autres ecclésiastiques pussent avec toute liberté s'appliquer en cet emploi Néanmoins, pour éviter que ce refus des prêtres de la Mission ne fût cause qu'une si sainte entreprise souffrît du retardement ou que les pauvres vinssent à manquer de secours spirituels, M. Vincent convia un ecclésiastique de la Compagnie de ceux qui s'assemblent le mardi à Saint-Lazare, d'ac cepter la charge de recteur de l'hôpital général, ce qu'il fit. t.t après y avoir rendu service quelque temps avec d'autres ecclésiastiques qui se joignirent à lui, ses indispositions ne lui permettant pas de porter plus longtemps cette charge, 3tÀ/Î^*^ ^^^^ laborieuse, il s'en démit entre les mains de MM. les vicaires généraux de M. le cardinal de Retz archevêque de Pans, lesquels substituèrent en sa place un docteur de la faculté de Paris de la même Compagnie, qui a exercé pendant plusieurs années la charge de recteur de l'hôpital gênerai avec grande bénédiction.
Gftapitre quatante^CinQUiCmC - Dénombrement de plusieurs établissements de la Congrégation de la Mission faits en divers lieux durant la vie de M. Vincent.
1-5^-^1 KU ayant, planté la Congrégation de la Mission ^^ ^)p dans son Eglise comme une vigne mystique qui ^ devait fructifier pour la sanctification d'un grand ^ nombre d'âmes, il voulut qu'elle s'étendît en ^ divers lieux par des établissements nouveaux, que l'on peut avec vérité attribuer plutôt à la volonté divine qu'à celle des hommes, M. Vincent n'y ayant donné son consentement que lorsqu'il a vu ne le pouvoir refuser sans résister à DiEU.
Outre les trois établissements faits à Paris, au collège des Bons-Enfants, à Saint-Lazare et à Saint- Charles, le premier se fit en Lorraine en la ville de Toul, à l'instance de messire de Gournay, évêque de Scythie, qui avait pour lors l'administration du diocèse de Toul, dont peu de temps après il fut évêque. Cet établissement se fit l'année 1635, en la maison du Saint-Esprit, du consentement des religieux.
Trois ans après, c'est-à-dire en l'année 1638, M. le cardinal de Richelieu, voulant donner des marques de l'estime qu'il faisait de M. Vincent et de son institut, fonda une maison des prêtres de la Mission en la ville de Richelieu, avec obligation de faire quelques missions tous les ans, dans le diocèse de Poitiers où est la ville de Richelieu, et dans celui de Luçon dont il avait été autrefois évêque.
Quelque temps après, une maison ayant été achetée à Luçon, M. Vincent y envoya, en l'année 1645, trois ou quatre de ses ouvriers pour y résider tout à fait, désirant de contenter en cela messire Pierre de Nivelle, évêque de Luçon, qui les demandait.
En la susdite année 1638, il se fit un autre établissement de la même Congrégation en la ville de Troyes en Champagne, par les bienfaits de feu M. René de Bresse, évêque de la dite ville, et de feu M. le commandeur de Sillery.
En Tannée 1640, M. Vincent envoya quelques prêtres de sa Congrégation dans le diocèse de Genève, pour satisfaire au désir très ardent que messire Juste Guérin, évêque de Genève, lui en avait témoigné, et aux instances charitables de la vénérable mère de Chantai, fondatrice et première supérieure du saint Ordre des religieuses de la Visitation en la ville d'Annecy, qui espérait conserver en ce diocèse, par le moyen des
&ûnt Vincent de Paul.
la
missions, les grands biens que le bienheureux François de baies y avait faits. M. le commandeur de Sillery, porté d une dévotion toute singulière envers ce saint prélat, fit une fondation pour l'entretien de ces prêtres missionnaires, pour
Sainte Jeanne Françoise de Chantai, d'après le portrait de Restout.
XVIIe siècle. •
élever les ecclésiastiques dans l'étude de la science et de la vertu.
En la suivante année 1641, M. Dominique Séguier, évéque de Meaux, approuva et autorisa un établissement des* prêtres de la même Congrégation en la ville de Crécy en Brie.
L'année 1642, se fit la fondation de la Mission en la ville de Rome, par les libéralités de madame la duchesse d'Aiguil- Ion, niece de M. le cardinal de Richelieu.
La même dame a aussi fondé, en divers temps, de quoi entretenir sept prêtres à Notre-Dame de la Rose, près la ville de bte-Liorade, pour faire des missions en son duché d'Aiguillon, et dans son comté d'Agénois et de Condomois.
A n?^ ^ îf, ^"'''''''' "i"^ ^^^^^^'^ ^^ Mission, en 1643, en la ville de Marseille, particulièrement pour instruire et consoler les pauvres forçats des galères de France et leur aider à faire leur salut. Cette fondation de Marseille fut quelques années apres^ augmentée par la même dame, pour faire assister par les missionnaires les pauvres chrétiens esclaves en Barbarie bn la même année 1643, feu M. Alain de Solminihac, éveque baronnet, comte de Cahors, crut procurer un grand avantage a tout son diocèse, en y établissant une maison de prêtres de l'institut de M. Vincent.
Le feu roi Louis XIII ayant acquis environ ce même temps a souveraineté de Sedan qui était presque tout infectée de Iherésie, désira que M. Vincent envoyât des prêtres de sa Congrégation pour y affermir les catholiques, pour la plupart peu instruits, dont la foi était en un continuel péril, à cause du fréquent commerce qu'ils avaient avec les hérétiques. Sa Majesté ordonna qu'une somme assez considérable serait mise entre les mains de M. Vincent, pour être employée aux frais de ces missions. Après la mort de ce grand roi, Louis XIV son successeur glorieusement régnant, de l'avis de la reine régente sa mère, voulut que ce qui se trouva rester alors de cet argent, servît de fondation pour une maison fixe des niemes prêtres de la Mission, qui fut établie par M. Éléonor d'Etampes de Valençay, archevêque de Reims, l'an 1644
La maison de la Mission de Montmirail, au diocèse de Soissons, fut fondée en l'année 1644 par M. le duc de Retz. M 1 oublan, son secrétaire, eut la dévotion de contribuer de son bien à cette fondation.
Celle de Saintes se fit aussi en la même année par les soins de messire Jacques Raoul, alors évêque de la dite ville, et par la contribution de Messieurs de son clergé, pour les missions et pour le séminaire.
L'année suivante, 1645, se fit un autre établissement en la ville du Mans, à l'instance de M. Émeric de la Ferté, évêque du Mans, par l'autorité duquel l'église collégiale de Notre- Dame de Coëflfort, maison et appartenances, furent unies,
avec le consentement des chanoines, à la Congrégation de la Mission.
Et en la même année 1645, mcssire Achille de Harlay, évêque de Saint-Malo, ayant demandé des prêtres de la même Congrégation pour travailler dans son diocèse, M. Vmcent lui en envoya quelques-uns, qui furent peu de temps après établis par le même prélat en l'abbaye de Saint-Méen dont il était abbé et du consentement des religieux, qui cédèrent leur maison et leur mense aux missionnaires : l'union en a été faite depuis à la même Congrégation par bulles apostoliques de notre saint Père le pape Alexandre VII.
Il ne faut pas omettre qu'en la dite année 1645 et aux deux suivantes, M. Vincent ayant obtenu toutes les facultés et pouvoirs nécessaires du Saint-Siège apostolique, envoya quelques-uns de ses prêtres en la ville de Tunis et en celle d'Alger, pour l'assistance spirituelle et corporelle des chrétiens esclaves, qui se trouvaient alors dans un grand abandon. Il en envoya d'autres en Hibernie pour l'iustruction des pauvres catholiques de ce royaume, qui étaient grandement oppressés par les hérétiques d'Angleterre. D'autres furent envoyés en lîle de Madagascar, au-delà de l'équateur, où les peuples vivent, les uns comme idolâtres, et les autres presque sans religion. Cette île, d'une étendue fort vaste, est comme un grand champ couvert de ronces, que cet ouvrier évangélique a commencé de défricher. M. Vincent a témoigné une fermeté et une constance invincibles à la poursuite de ces entreprises apostoliques, particulièrement en cette île infidèle, et dans les villes de Tunis et d'Alger, nonobstant les grandes difficultés qui s'y rencontrent et les pertes notables qu'il y a souffertes. En la même année 1645, M. le cardinal Durazzo. archevêque de Gênes en Italie, ayant appris les services que M. Vincent et les prêtres de la Congrégation rendaient à l'Église en divers lieux, voulut procurer un semblable bien dans son diocèse. Instamment prié de lui donner cette satisfaction, M. Vincent lui envoya quelques missionnaires qu'il reçut avec grande affection, et dont il fit l'établissement dans une maison qu'il fonda.
En l'année 1650, les prêtres de la dite Congrégation furent établis en la ville d'Agen par M. Barthélémy d'Albène, evêque du dit lieu, qui leur donna la direction perpétuelle de son séminaire.
En l'année 165 1, M. Vincent envoya des prêtres de sa Congregation en Pologne, où ils furent quelque temps après
établis dans la ville de Varsovie par les libéralités de la sérénîssîme reine de Pologne.
En cette même année 165 1, sa Congrégation fut établie au diocèse de Montauban, où M. Pierre de Bertier, évêque de cette ville, lui donna la direction de son séminaire et l'employa à faire des missions.
L'établissement des mêmes prêtres se fit en la ville de Tréguier en Basse-Bretagne, en l'année 1654, par les bienfaits de messire Balthazar Granger, évêque et comte du lieu, comme aussi par les libéralités de M. Thépant, sieur de Rumelin, chanoine de l'église cathédrale de Tréguier.
En cette même année, M. Vincent envoya de ses missionnaires en la ville d'Agde, en Languedoc, selon le désir de Messire François Fouquet, alors évêque d'Agde ; et en la ville de Turin, capitale du Piémont, à l'instance M. le marquis de Pianezze, premier ministre d'état du duc de Savoie.
En l'année 1657, la cour étant allée à Metz, et la reine, mère du roi, ayant été informée de quelques besoins spirituels qui se trouvaient dans cette grande ville, pensa qu'un des moyens les plus efficaces d'y remédier était d'y envoyer des prêtres de la Mission : Sa Majesté, de retour à Paris, déclara son dessein à M. Vincent, et lui dit que pour l'exécuter elle désirait qu'il envoyât des missionnaires en la ville de Metz, pour y faire la mission. A quoi il répondit : « Votre Majesté ne sait donc pas que les pauvres prêtres de la Congrégation de la Mission, ne sont missionnaires que pour les pauvres ? Que si nous sommes établis dans Paris et dans les autres villes épiscopales, ce n'est que pour le service des séminaires, des ordinands, de ceux qui font la retraite spirituelle, et pour aller faire des missions à la campagne, et non pas pour prêcher, catéchiser ni confesser les habitants de ces villes-là ; mais il y a une autre compagnie d'ecclésiastiques qui s'assemblent à Saint-Lazare toutes les semaines, qui pourront bien, si Votre Majesté l'a agréable, s'acquitter plus dignement que nous de cet emploi. » A quoi la reine répondit qu'elle n'avait pas encore su que les prêtres de la Congrégation de la Mission ne fissent point de mission dans les grandes villes ; qu'elle n'avait garde de les détourner de leur institut ; et que ces MM. de la Conférence de Saint-Lazare venant de sa part, elle trouverait très bon qu'ils fissent cette mission. Et en effet ils la firent avec beaucoup de bénédiction pendant le carême de l'an 1658. Ils étaient plus de vingt prêtres, tous ouvriers d'élite choisis par M. Vincent, qui pria M. l'abbé de Chandenier,
personnage de singulière vertu, de vouloir prendre la conH,„>.
queTvrcent'.'°"^ V^''''''' dignenfent îelônTef a que m. Vincent lui avait donnés
Er. l'année 1659, M. Vincent envoya à Narbonne des nr^ très de sa Congrégation pour satisfaire au désï de M F^ l" ^°'.',^?"A"*=*' ^'•«^hevéque de cette ville. '^"
M. 1 abbé de Sery, de la maison de Mailly en Picardie avait proposé plusieurs fois à M. Vincent le dessein S av^ft de contribuer à la fondation d'une maison desprêt?es delà MlLsion ÎZttu^TJr'' N^^'-.^-S-gneur l'ayant retiré de ce monde
M. Henri de Baradad, évéque et comte de Novon oaîr H^ France, .ff-rant avoir des prêtres de la MissbnSn d^^èse en écrivit a M. Vincent et lui en fit parler ; mais M V ncent'
wVseS Sîff-^T '°" *°"*^^ ^^°'- disposées àllr étavâfff V r • ^ J" "^ ^" ^"^°>"=^- La providence de Dieu réservait exécu, on de ce pieux dessein à M. François de C 1er mont, lequel n'a pas eu plus tôt la conduite de ce^dfocèse a u'i donna la direction perpétuelle de son séminaire LTorêtresde la Congrégation de la Mission, en l'année ,^1^'"''^'^^'^'^^
rec^el UtT""!!'^'"" '■°'?'"* ''"^ ^^ P^'^ ^es missionnaires i I!?"f ''!"• ""^""^ '^^'^ <^^«e vie, quelque partie des fruits de ses
saints travaux, et qu'il eût la consolation de voir ses enfant I spirituels, multipliés comme des étoiles du oie é sa Cont é