‹ Saint Vincent de Paul [microform]Chapitre 42 sur 46 · T II · texte numérisé non relu

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soldats : les bestiaux enlevés et toutes les provisions de blé, de vin et autres dissipées et consumées ; mais il estimait que ces pertes lui étaient un grand gain, puisqu'il y trouvait l'accomplissement du bon plaisir de Dieu, et une occasion avantageuse de lui faire un entier sacrifice de toutes choses extérieures, et de se conformer parfaitement à sa très sainte volonté.

Ces vexations en son honneur ou en ses biens, quoique pénibles et fâcheuses au sentiment de la nature, n'étaient pas ce qui lui donnait plus de peine ; il avait d'autres sujets de douleur et d'affliction qui lui navraient bien plus cruellement le cœur. Ces sujets n'étaient autres que de voir, d'un côté, la France et presque toutes les provinces de la chrétienté ravagées par les guerres qui causaient tant de meurtres, de sacrilèges, de profanations d'églises, de blasphèmes et d'attentats horribles contre la personne même de JÉSUS-Christ au très saint Sacrement de l'autel ; d'autre côté, les schismes et les divisions excités parmi les^ catholiques au sujet des nouvelles erreurs qui ont troublé l'Eglise, et donné tant d'avantages aux ennemis de la foi catholique ; en un mot, toutes les impiétés, tous les scandales et tous les crimes qu'il voyait, ou qu'il savait se commettre contre Dieu, étaient autant' de flèches acérées qui lui perçaient le cœur. Et comme tous ces maux ont de son temps étrangement inondé la terre, aussi peut-on juger qu'il a toujours eu son âme plongée dans une mer d'amertume et de douleur.

Il y a eu encore un autre sujet de peine qui lui était fort sensible, c'était la mort des bons serviteurs de Dieu et des hommes apostoliques, voyant d'un côté que le nombre en était petit, de l'autre que PEglise en avait un très grand besoin, estimant qu'il n'y avait rien au monde de plus précieux qu'un bon ouvrier de l'Évangile. C'est pourquoi il fut sensiblement touché de la perte qu'il fit en divers temps des meilleurs missionnaires de sa compagnie, en âge et en disposition de rendre encore de grands services : il en mourut cinq ou six à Gênes au service des pestiférés ; quatre en Barbarie, où ils étaient allés secourir les pauvres chrétiens esclaves ; six ou sept en l'île de Madagascar, où ils travaillaient à la conversion des infidèles ; et deux en Pologne, où il les avait envoyés pour le service de la religion catholique ; sans parler de ceux que les fatigues et les maladies lui ont enlevés pendant les guerres, tant sur les frontières qu'aux environs de Paris, et en d'autres occasions. Mais les plus douloureuses séparations lui

sont arrivées en l'année 1660, Dieu ayant retiré de ce monde un peu avant sa mort trois personnes qui lui étaient chères entre toutes.

Le premier fut M. Portail, que Dieu lui avait donné, il y avait près de cinquante ans; c'était le premier qu'il s'était associé pour la Mission, le premier prêtre de sa Congrégation son secrétaire et premier assistant ; et enfin celui qui l'avait le plus soulagé dans la conduite de cette Congrégation, et en qui il avait une confiance entière.

L'autre fut mademoiselle le Gras, fondatrice et première supérieure des Filles de la Charité, en qui Dieu avait mis de grandes grâces pour le salut et pour le soulagement du prochain ; elle avait une confiance toute particulière et un grand respect pour M. Vincent ; et lui réciproquement estimait grandement sa vertu, et ses avis touchant les pauvres. Il lui écrivait souvent sur le sujet des affaires des Filles de la Chanté, mais il la voyait rarement et seulement dans la nécessité. Llle était sujette à de grandes maladies et presque toujours infirme, et M. Vincent disait qu'il y avait vingt ans qu'elle ne vivait que par miracle. Elle craignait toujours de mourir sans être assistée de lui, ce que néanmoins DiEU a voulu pour éprouver sa vertu et lui donner un plus grand sujet de mérite. M. Vincent était alors en tel état qu'il ne pouvait plus tenir sur ses jambes ; elle lui fit demander au moins quelques paroles de consolation écrites de sa main, ce qu'il ne voulut pas lui accorder ; mais il lui envoya un des prêtres de sa Compagnie, avec ces paroles : QuW/e s'en allait devant, et qu II espérait bientôt la voir dans le ciel. Elle mourut fort peu de temps après ; et quoique cette mort fût grandement sensible a M. Vincent, il reçut ces coups de la main de Dieu, avec grande soumission et tranquillité d'esprit. Il s'était toujours déchargé sur M. Portail et sur elle de ce qui regardait la conduite des Filles de la Charité, dont il était instituteur et supérieur. Mais, après leur mort, cette compagnie lui demeura sur les bras, lorsqu'il n'était plus en état de sortir, ni de s'appliquer beaucoup au travail ; et c'est ce qui augmentait sa peine. Enfin la troisième personne,dont la mort arrivée cette même année toucha très vivement M. Vincent, fut messire Louis de Rochechouart de Chandenier, abbé de Tournus, lequel s était retiré à Saint- Lazare depuis quelque temps avec M. labbé de Moustier- Saint-Jean son frère.

^ Entendons parler M. Vincent sur ce sujet, dans une lettre a 1 un des prêtres qui était en Barbarie.

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« Il y a six ou sept ans que MM. les abbés de Chandenier se

sont retirés à Saint-Lazare. C'a été une grande bénédiction pour

la Compagnie, qu'ils ont édifiée merveilleusement. Or, depuis un

mois il a plu à Dieu d'appeler à lui l'aîné, M. l'abbé de Tournus,

qui était aussi plein de l'esprit de Dieu qu'homme que j'aie jamais

connu. Il a vécu en saint et est mort missionnaire. Il était allé faire

un voyage à Rome avec M. son frère et deux de nos prêtres, et

s'en revenant il est décédé à Chambéry, et a fait de très grandes

instances à l'un de nos prêtres, qui était avec lui, de le recevoir en

la Compagnie, comme il a fait II me les avait faites à moi-même

diverses fois ; mais sa naissance et sa vertu étant trop au-dessus de

nous, je ne le voulais pas écouter. Nous étions indignes d'un tel

honneur. Et en effet, il n'y a eu que notre maison du ciel qui ait

mérité la grâce de le posséder en qualité de missionnaire : celles de

la terre ont seulement hérité des exemples de sa sainte vie, autant

pour les admirer que pour les imiter. Je ne sais ce qu'il a vu en notre

chétive Compagnie, qui ait pu lui donner cette dévotion de se

vouloir présenter devant Dieu couvert de nos haillons, sous le nom

et l'habit de prêtre de la Congrégation de la Mission : c'est en cette

qualité que je le recommande à vos saints sacrifices. ^

CbapittC QUatante-'llCUtiiCme. — Les maladies de M. Vincent, et le saint usage qu*il en a fait.

R faire un holocauste parfait de la vie de ce ^"" saint prêtre, et afin qu'il ne restât rien en lui qui rg ne fût consommé en l'honneur et pour l'amour de ^ son souverain Seigneur, il fallait que les maladies ^ achevassent en son corps le sacrifice que les afflictions et les peines avaient commencé en son âme : c'est pourquoi Dieu voulut, pour mettre le comble à sa patience, que pendant le cours de sa vie il fût sujet à diverses infirmités, et que sur la fin il fût exercé par de grandes et douloureuses maladies.

Nous avons dit, en l'un des chapitres précédents, que, quoiqu'il fût d'un tempérament assez robuste, il ne laissait pas d'être sujet à plusieurs infirmités. Dès le temps qu'il demeurait en la maison de Gondy.il avait fait une grande maladie,qui lui laissa les jambes et les pieds enflés en telle sorte que cette incommodité lui a duré jusqu'à la mort.

Outre cela, il était, comme nous avons dit, fort susceptible des impressions de l'air, et par suite sujet à une petite fièvre qui lui était ordinaire et qui lui durait quelquefois trois et quatre

jours, d'autres fois jusques à quinze et plus ; cependant il n'interrompait en aucune façon ses exercices ordinaires, se levant a quatre heures comme les autres, allant à l'église faire sa mé-

c'n '?"ifi ''*''?•* ^ '^' ^"^''^^ occupations et affaires, comme s 11 eut été en pleme santé. Il l'appelait sapeiùe fiévrote, et il ne la guérissait que par des sueurs qu'il se procurait plusieurs jours de suite, particulièrement durant l'été

Outre cette fiévrote, il a été longtemps sujet à une fièvre quarte, dont il était travaillé une ou deux fois chaque année et néanmoins ça ete pendant le temps de ces fièvres que Dieu s est servi de lui pour faire la meilleure partie des grandes choses dont il a été parlé. ^

Il eut en l'année 1645 une grande et dangereuse maladie pendant laquelle il communia tous les jours : la vioknce du mal ayant amené un transport au cerveau, il fut quelques heures en délire, ne parlant que de l'abondance de son cœur c est-a-dire des paroles qui témoignaient les saintes dispositions dont 11 était rempli ; entre plusieurs autres, on lui entendit fort souvent répéter celle-ci : In spiritu humilttatis et m antmo contrtto susctptamur a te. Domine. C'est-à-dire- Daiznez àetgneur, nous recevoir avec un esprit d'humilité et un cœur contTit,

Il arriva pendant cette grande maladie de M. Vincent une chose digne de remarque. Un prêtre de sa Consréeation nommé M. Dufour, du diocèse d'Amiens, se trouvait makde dans la même maison, et apprenant que M. Vincent était en

I^^F' n * ^T' ^^y^^'. ^^ P^*"^ ^^ «°n âme le même souhait que David avait fait autrefois pour Absalon son fils • celui de mourir plutôt que lui, et, s'il était possible, de racheter sa vie aux dépens de la sienne. On remarqua que dès lors M Vincent commença à se mieux porter ; et la maladie de ce bon prêtre s augmenta de telle sorte que peu de temps après il mourut La nuit qu'il trépassa, ceux qui veillaient M. Vincent, entendirent sur le minuit frapper trois coups à la porte de sa chambre, et allant voir qui avait frappé, ils ne trouvèrent personne ; alors M. Vincent, appelant un clerc de la Compagnie qui veillait, lui fit prendre le bréviaire et lui fit réciter quelque chose de l'Office des morts, comme I sachant que le susdit prêtre venait d'expirer sans néanmoins que personne lui en eût dit aucun mdt. '

Etant à Richelieu en l'année 1649, il y fut attaqué d'une fièvre tierce, pour laquelle néanmoins il n'interrompit aucun de ses exercices, quoique les accès fussent assez longs et violents.

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En Tannée 1656, il eut une autre maladie qui commença par une fièvre continue de quelques jours, et se termina par une grande fluxion sur une jambe, qui le tint au lit quelque temps et l'obligea de garder la chambre près de deux mois, avec une telle incommodité,que,ne pouvant du tout se soutenir, il le fallait porter et reporter du lit auprès du feu. Ce fut seulement en cette maladie qu'on put l'obligerde coucher dans une chambre où il y eût une cheminée, afin d'y faire du feu quand il était nécessaire.

Depuis ladite année 1656 jusqu'à la fin de sa vie, il a eu de fréquentes attaques de fièvres, et d'autres maladies. Il passa un carême dans un grand dégoût, ne pouvant presque manger aucune chose. En l'année 1658, il eut un mal d'œil qui lui dura longtemps.

Sur la fin delà même année 1658, comme il revenait de la ville avec un autre prêtre dans un petit carrosse, la soupente se rompit, et tout à coup le carrosse renversant fit tomber M. Vincent, qui heurta rudement sa tête contre le pavé : il en fut incommodé assez longtemps, et à tel point qu'il pensait luimême être en danger de mourir de cette blessure.

Enfin, pour ne pas ennuyer le lecteur, il suffira de dire qu'il y a peu d'infirmités et d'incommodités corporelles que M. Vincent n'ait éprouvées: Dieu l'ayant ainsi voulu, afin qu'il fût capable de compatir à celles du prochain, et particulièrement de ses enfants spirituels.

Mais pour venir à la plus grande de toutes les incommodités de M. Vincent, à cette espèce de martyre qui a enfin terminé sa vie et qui l'a rendu conforme aux souffrances de Jésus-Christ, comme il avait toujours tâché de l'être en la pratique de ses vertus et dans l'imitation de ses travaux, il faut savoir qu'il a souffert de l'enflure de ses jambes et de ses pieds l'espace de quarante-cinq ans. Elle était quelquefois si forte, qu'il avait grand'peine à se soutenir ou à marcher ; et d'autres fois si enflammée et si douloureuse, qu'il était contraint de se tenir au lit. C'est pour cela qu'il fut obligé dès l'année 1632, lorsqu'il vint demeurer à Saint- Lazare, d'avoir un cheval, tant parce que cette maison est écartée de la ville, que par la multitude des affaires qu'il commença à avoir en ce temps-là. Ce cheval lui a servi jusqu'en l'année 1649. A cette époque, le mal de jambes ayant augmenté notablement, à la suite du grand voyage qu'il fit en Bretagne et en Poitou, il fut réduit à un tel état qu'il ne pouvait plus monter à cheval ni en descendre, et il aurait été contraint de demeurer dans la

maison, comme il y était tout résolu, si feu M. l'archevêque de Paris ne lui eût demandé de se servir d'un petit carrosse.

Cette enflure de jambes, allant toujours croissant, monta jusqu'aux genoux en l'année 1656; il ne put plus les ployer que difficilement, ni se lever qu'avec de grandes douleurs, ni marcher qu'en s'appuyant sur un bâton. Ensuite, une de ses jambes s'étant ouverte à la cheville du pied droit, il s'y fit de nouveaux ulcères en l'année 1658 ; les douleurs des genoux augmentèrent toujours : il ne fut plus en son pouvoir, au commencement de l'année 1659, de sortir de la maison ; il continua néanmoins quelque temps de descendre pour se trouver à l'oraison en l'église avec la communauté, et pour y célébrer la sainte messe, comme aussi pour assister aux conférences des ecclésiastiques ; quelque temps après, ne pouvant plus monter ni descendre les marches de la sacristie, il fut obligé pour dire la messe de s'habiller et se déshabiller à l'autel: au sujet de quoi il disait, en riant, qu'il était devenu grand seigneur, parce qu'il faisait en cela ce qui n'appartient qu'aux prélats de faire.

Sur la fin de l'année 1659, il fut contraint de célébrer en la chapelle de l'infirmerie. Enfin les jambes lui ayant manqué tout à fait en l'année 1660, qui fut sa dernière, il ne put plus dire la sainte messe, mais il continua de l'entendre jusqu'au jour de son décès, quoiqu'il souffrît une peine incroyable pour aller de sa chambre à la chapelle.

Ce bon serviteur de Dieu était donc réduit à ne pouvoir plus marcher que sur des béquilles, avec des peines indicibles et même avec un danger continuel de tomber. Cela fut cause qu'au mois de juillet de la même année 1660, on le pria instamment de consentir que de la chambre contiguë à la sienne on fît une chapelle, afin que sans sortir il pût entendre la messe. Mais il ne voulut jamais y consentir, disant pour raison que les chapelles domestiques destinées pour y célébrer la messe, ne se devaient point permettre sans quelque grande nécessité, laquelle il ne voyait pas à son égard. On le pria au moins de trouver bon qu'on lui fît faire une chaise pour le porter de sa chambre à la chapelle de l'infirmerie : son humilité trouva encore moyen d'empêcher l'effet de cette proposition jusqu'au mois d'août ; alors, ne pouvant plus se soutenir sur ses béquilles, il consentit enfin qu'on lui fît une chaise, dont il se servit le jour de l'Assomption de la Très Sainte Vierge, et pendant environ six semaines jusqu'à sa mort ; ce lui était une nouvelle peine d'en causer

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à deux frères qui le portaient, et pour cela il ne voulait jamais se faire porter qu'à la chapelle, distante de sa chambre d'environ trente ou quarante pas.

Certainement, quand bien même ce vénérable vieillard n'aurait eu aucun autre mal que d'avoir été près de deux ans obligé de demeurer tous les jours, depuis le matin jusqu'au soir, sans se pouvoir presque remuer ni soulager, ce lui aurait été un grand exercice de patience : mais si l'on considère les douleurs que ses genoux enflés et ses pieds ulcérés lui causaient sans cesse, et principalement durant la nuit, ne pouvant trouver aucune posture qui fût propre pour les soulager, on reconnaîtra que sa vie n'était pour lors qu'un continuel martyre. Le moindre mouvement qu'il s'efforçait de faire en se prenant avec les mains à un gros cordon qu'on avait attaché à une solive de sa chambre, lui causait de très sensibles douleurs, au plus fort desquelles on n'entendait sortir de sa bouche aucune plainte, mais seulement quelques aspirations vers Dieu, répétant souvent ces paroles : A/i / mon Sauveur ! mon bon Sauveur ! qu'il proférait avec un ton de voix plein de dévotion, et jetant souvent les yeux sur une petite croix de bois où Jésus-Christ crucifié était dépeint.

Parmi toutes ses douleurs il demeura toujours constant dans sa manière de vie dure et austère. Jamais il ne voulut qu'on le couchât sur un lit mollet ; il se faisait mettre sur une paillasse pour y passer cinq ou six heures de la nuit, non tant pour y prendre du repos que pour y trouver une nouvelle matière de souffrance : car les sérosités mordicantes qui coulaient pendant le jour des ulcères de ses jambes en telle abondance qu'elles faisaient quelquefois un petit ruisseau sur le plancher, s'arrêtant durant la nuit dans les jointures des genoux, lui causaient un redoublement de douleurs, dont la continuité et la violence le desséchaient et consumaient petit à petit.

On le voyait ainsi s'affaiblir et diminuer tous les jours, et cependant il ne cessait pas un seul moment de s'appliquer aux soins de sa Congrégation, des compagnies du dehors qu'il dirigeait et des autres affaires dont il était chargé.

Enfin, parmi tous ces efforts d'agir et de pâtir, la nature devint en lui si faible qu'il ne pouvait plus s'appliquer ni parler qu'avec grand'peine ; et néanmoins, dans cet abattement d'esprit etde corps,il a fait des discours d'une demi-heure et plus, avec tant de vigueur et de grâce que ceux qui l'écoutaient en étaient tout étonnés ; et ils ont assuré depuis qu'ils

ne rayaient jamais ouï parler avec tant d'ordre et d'énergie. Parmi toutes ses angoisses si longues et si fâcheuses il a toujours paru, tant à ceux de la maison qu'aux personnes du dehors qui l'allaient voir, avec un esprit doux, un visage riant et des paroles fort affables, de même que s'il eût été en pleine santé. Que sî on lui demandait des nouvelles du mal qu'il souffrait, il en parlait comme d'une chose dont il ne fallait pas faire grand cas, disant que ce n'était rien en comparaison des souffrances de Notre-Seîgneur, qu'il avait bien mérité d'autres châtiments ; et sur cela il détournait adroitement le discours de ce qui le concernait, pour compatira celui qui lui parlait, quand il le savait en quelque peine ou infirmité, comme si elle lui eût été plus sensible que ses propres douleurs.

Chapitre cinquantième*— ce qui a précédé, accompagné et suivi le trépas de M. Vincent.

• ONSI EUR Vincent se voyait approcher de plus en plus de sa fin, et chacun s'en apercevait aussi, quoique avec des sentiments fort différents :car les siens et tous ceux qui avaient affection pour lui appréhendaient cette séparation, et concevaient un grand regret de la voir si proche ; au contraire, ce saint vieillard, comme un autre Siméon, attendait avec joie cette dernière heure, montrait à tous un visage fort serein, et s'y disposait en souffrant gaiement en esprit de pénitence et d'humilité. Quoique toute sa vie eût été une continuelle préparation à bien mourir, et que ses pratiques de vertus et ses exercices de piété et de charité fussent autant de pas qui l'avançaient avec bénédiction vers ce dernier période, il avait néanmoins, dès longtemps, pris la sainte coutume de réciter tous les jours, après l'action de grâces de la messe, les prières pour les agonisants et les recommandations de l'âme, se préparant ainsi par avance au départ de la sienne.

Que s'il usait de cette préparation tous les matins pour se disposer à bien mourir, il n'en faisait pas moins tous les soirs ; et voici par quelle occasion on en a eu la connaissance.

Un peu avant son trépas, un prêtre de la maison de Saint- Lazare, écrivant à un autre de dehors, lui manda entre autres

choses que, selon les apparences, M. Vincent devait bientôt mourir ; puis, sans y faire aucune réflexion, il alla porter tout simplement cette lettre à M. Vincent pour la lire, suivant ce qui se pratique dans la compagnie. M. Vincent, ayant pris la lettre, lui dit qu'il la verrait à loisir ; il la lut en effet, et faisant attention sur ces paroles qui parlaient de sa fin prochaine, il pensa en lui-même pour quelle raison ce prêtre mettait cela dans une lettre qu'il lui faisait voir. Un autre aurait pu taxer cela d'imprudence, mais M. Vincent pensa que peut-être il lui avait voulu rendre un bon office, en l'avertissant de sa mort; et même son humilité lui fit craindre qu'il n'eût donné quelque sujet à ce prêtre de lui faire cet avertissement, sans toutefois connaître comment ni en quelle occasion. Pour cet effet, il l'envoya quérir, le remercia de cet avis, lui dit qu'il lui avait fait plaisir et le pria, s'il avait remarqué en lui quelque autre défaut, de lui faire la charité de l'en avertir ; à quoi ce prêtre lui ayant répondu qu'il n'en avait remarqué aucun, M. Vincent lui répliqua en ces termes : « Pour ce qui est de cet avertissement que j'estimais que vous me vouliez faire, je vous dirai tout simplement que DiEU m'a fait la grâce d'en éviter le sujet ; et je vous le dis, afin que vous ne soyez point scandalisé de ne me voir pas faire des préparations extraordinaires. Il y a dix-huit ans que je ne me suis point couché sans m'être mis auparavant en disposition de mourir la même nuit. »

Ce prêtre, lui faisant derechef excuse de son înconsidération, l'assura qu'il n'avait point eu dessein de lui faire aucun avertissement, et qu'il n'avait fait aucune réflexion à ce que contenait la lettre en la lui présentant. Lui-même l'a témoigné de nouveau, en rapportant ce qui s'était passé entre M.Vincent et lui en cette rencontre.

Il y avait donc longtemps que ce fidèle serviteur, selon ce qui est dit dans l'Évangile, avait les reins ceints et la lampe allumée en main pour aller au devant de son Seigneur lorsqu'il viendrait ; et cette dernière heure lui était presque toujours présente en l'esprit. Quelques années avant que son décès arrivât, il disait souvent aux siens : « Un de ces jours le misérable corps de ce vieux pécheur sera mis en terre et sera réduit en cendres, et vous le foulerez aux pieds. »

Il remettait devant les yeux des siens la pensée de la mort comme une des plus salutaires, et les exhortait à s'y préparer par de bonnes œuvres, les assurant que c'était là le meilleur et le plus assuré moyen pour bien mourir. Il voulait pourtant

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que cette pensée de la mort fût animée de confiance en la bonté de DiEU, et non pas telle qu'elle nous causât de l'abattement ou de l'inquiétude d'esprit : ce fut l'avis qu'il fit donner à une personne qui avait incessamment dans la pensée une vive appréhension de la mort ; il lui fit dire : « que la pensée de la mort était bonne, et que Notre-Seigneur l'avait conseillée et recommandée, mais qu'elle devait être modérée, et qu'il n'était pas nécessaire ni expédient que cette personne l'eût incessamment présente en son esprit ; qu'il suffisait qu'elle y pensât deux ou trois fois le jour, sans s'y arrêter néanmoins beaucoup de temps ; et même si elle s'en trouvait inquiétée, qu'elle ne s'y arrêtât point du tout et qu'elle s'en divertît doucement. »

Quant on eut su à Rome la longue et dangereuse maladie de M. Vincent, et qu'il continuait toujours, dans cet accablement de douleurs et d'affaires, à dire son bréviaire, N. S. P. le pape Alexandre VII, connaissant combien la conservation de ce grand serviteur de Dieu était importante à toute l'Église, lui fit expédier un bref apostolique pour l'en dispenser, sans qu'il en sût rien ;en même temps MM. les cardinaux Durazzo, archevêque de Gênes, Ludovisio, grand pénitencier de Rome, et Bagny, autrefois nonce en France, qui étaient alors tous trois à Rome, lui écrivirent pour l'exhorter à se soulager, et à se conserver : ce qui fait voir l'estime qu'ils avaient pour la personne de M. Vincent.

Mais toutes ces bonnes précautions arrivèrent trop tard : elles trouvèrent la victime consommée. Dieu ayant voulu décharger ce fidèle serviteur de tant de fatigues et de peines, et néanmoins lui ayant fait la grâce, avant que de le tirer de ce monde, de mettre sa Congrégation et toutes les compagnies par lui établies dans le meilleur état où il les pouvait souhaiter.

Voici plus en particulier comme tout s'est passé :

Le25de septembre 1660, vers le midi, M. Vincent s'endormit dans sa chaise; ce qui luiarrivaitdepuis quelques jours plus qu'à l'ordinaire, et provenait, tant de ce qu'il ne pouvait prendre aucun repos la nuit, que de sa grande faiblesse, qui allait toujours s'augmentant. Il considérait cette somnolencecomme l'imageet Tavant-courrière de sa prochaine mort ; et quelqu'un lui ayant demandé la cause de ce sommeil extraordinaire, il lui dit en souriant : « C'est que le frère vient en attendant la sœur,» appelant ainsi le sommeil le frère de la mort à laquelle il se préparait.

Lç dimanche, 26 septembre, il se fit porter à la chapelle, où

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il entendit la sainte messe et communia, comme il faisait tous les jours ; étant de retour dans sa chambre il tomba dans un assoupissement plus profond qu'à l'ordinaire ; de sorte que le frère qui l'assistait, voyant que cela continuait trop longtemps, l'éveilla, et, comme il retombait aussitôt dans le même assoupissement, on alla quérir le médecin : lequel trouva M. Vincent si débile qu'il ne le jugea pas en état de recevoir aucun remède, et dit qu'il lui fallait donner l'Extrême-Onction.Néanmoins, avant que de se retirer, l'ayant éveillé et excité à parler, le vertueux malade, selon son ordinaire, lui répondit avec un visage riant et affable ; mais après quelques paroles il demeurait court, n'ayant pas la force d'achever ce qu'il voulait dire.

Un des principaux prêtres de sa Congrégation l'étant venu voir ensuite, et lui ayant demandé sa bénédiction pour tous ceux de la Congrégation, tant présents qu'absents, il fit un effort pour lever la tête, et ayant commencé les paroles de la bénédiction, il en prononça tout haut plus de la moitié et les autres tout bas. Sur le soir, comme on vit qu'il s'affaiblissait de plus en plus et qu'il semblait, tendre à l'agonie, on lui donna le sacrement de l'Extrême -Onction. Il passa la nuit dans une douce, tranquille et presque continuelle application à Dieu ; quand il s'assoupissait, on n'avait qu'à lui parler de Dieu pour l'éveiller, ce qu'à peine toute autre parole pouvait faire. Or, entre les aspirations qu'on lui suggérait de temps en temps, il témoigna avoir une dévotion particulière à ces paroles du psalmiste: Deus.in adjutormm meum intende ('). Et pour cela, on les lui répétait souvent, et il répondait aussitôt : Domine, ad adjuvandum me festirîa (^). Ce qu'il continua de faire jusqu'au dernier soupir.

Un très vertueux ecclésiastique de la Conférence de Saint- Lazare, qui était pour lors en retraite en la même maison, ayant appris l'extrémité où était réduit ce cher malade, vint en sa chambre un peu avant qu'il expirât ; et en lui demandant sa bénédiction pour tous ces messieurs de la Conférence, il le pria de leur laisser son esprit, et d'obtenir de Dieu que leur Compagnie ne dégénérât jamais de la vertu qu'il lui avait inspirée et communiquée: à quoi il répondit avec son humilité ordinaire : Qui cœpit opus bonum, ipse percipiet Q). Et bientôt

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