Au diocèse d'Alby. (Note des éditeurs
2. Célèbre ouvrage qui fut longtemps le thème de l'enseignement dans les anciennes facultés de théologie, et qui avait pour auteur le fameux Pierre Lombard, mort évêque de Paris vers ll6o. (Note des éditeurs.)
tant bien aise qu'on crût qu'il n'avait point de science, afin de réprimer cette inclination vicieuse de la superbe, qui se trouve ordinairement en tous les hommes, de passer pour capables et savants un chacun dans sa profession : en sorte que même les plus ignorants et mal habiles affectent cette réputation autant et quelquefois plus que les autres. Mais, quoique très abondamment pourvu de doctrine, Vincent de Paul eût volontiers pris pour lui la devise de l'Apôtre, et eût pu dire à son imitation : i Je n'ai point estimé savoir aucune chose^ sino?t Jésus- Christ crucijié. » C'était là sa principale science et sa plus haute sagesse.
Cbapitte quatnCmC* — ce qui lul arriva lorsqu'il fut fait esclave et mené en Barbarie.
NDANT tout le temps que Vincent de Paul ^ employa au cours de ses études, tant en la ville ^ d'Acqs qu'en l'Université de Toulouse, il se comporta avec tant de modestie et de sagesse, qu'il était estimé et aimé de tous ceux qui le connaissaient; la bonne conduite dont il usait envers ses jeunes pensionnaires auxquels il prenait soin de donner, avec la science, de fortes impressions de la piété chrétienne, le mit en telle réputation dans Toulouse, qu'il pouvait s'y promettre un établissement considérable. M. de Saint-Martin, chanoine d'Acqs, son ancien et intime ami, a témoigné que, dès ce temps-îà, on lui^ avait fait espérer un évêché par l'entremise de M. le duc d'Épernon. Au commencement de l'année 1605, il fit un voyage à Bordeaux, dont on ne sait pas le sujet, mais il y a raison de croire que c'était pour quelques grands avantages qu'on lui voulait procurer: car dans l'une de ses lettres écrites en ce temps-là, il dit « qu'il l'avait entrepris pour une affaire qui requérait une grande dépense, et qu'il ne pouvait déclarer sans témérité».
Étant de retour à Toulouse, il trouva qu'une personne qui avait eu estime de sa vertu et désiré de lui procurer quelque avantage, était décédée pendant son absence et l'avait institué son héritier par testament, ce qui l'obligea d'employer quelque peu de temps à recueillir cette succession. Ayant appris ensuite qu'un homme qui devait quatre ou cinq cents écus à cette personne défunte, s'était retiré à Marseille pour éviter
les poursuites, et qu'il était en état d'acquitter cette dette, il y alla pour se faire payer, et, par accommodement, il en tira trois cents écus: c'était au mois de juillet de l'année 1605. Comme il se disposait à retourner par terreàToulouse,un gentilhomme du Languedoc, avec lequel il était logé, le convia de s'embarquer avec lui jusqu'à Narbonne : ce qu'il lui persuada facilement, parce que, le temps étant propre à la navigation, il espérait ainsi abréger de beaucoup son chemin.
Cet embarquement lui fut bien funeste, selon le sentiment ordinaire du monde : mais si on le regarde avec des yeux éclairés de la lumière de la foi, il fut très heureux pour l'accomplissement des desseins de Dieu sur lui.
Laissons-le faire lui-même le récit de ce qui lui arriva en cette rencontre. Nous le trouvons dans une lettre du 24 juillet 1607, qu'il écrivit d'Avignon à M. de Commet, après qu'il fut échappé de son esclavage.
« Je m'embarquai pour Narbonne, pour être plus tôt à Toulouse et pour m'épargner, ou, pour mieux dire, pour n'y jamais être et pour tout perdre. Le vent nous fut autant favorable qu'il fallait pour nous rendre ce jour là à Narbonne (qui était faire cinquante lieues), si Dieu n'eût permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe du Lion pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire,oii il y avait une foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté, ne nous eussent donné la charge et attaqués fort vivement. Deux ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, nous fûmes contraints de nous rendre à ces félons. Les premiers éclats de leur rage furent de hacher notre pilote en mille pièces, pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres tuèrent ; cela fait, ils nous enchaînèrent, et après nous avoir grossièrement pansés, ils poursuivirent leur pointe faisant mille voleries, donnant néanmoins liberté à ceux qui se rendaient sans combattre après les avoir volés. Et enfin, chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, ils. prirent la route de Barbarie, tanière et spélonque de voleurs sans aveu du Grand Turc, où, étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec un procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir faite dans un navire espagnol : parce que, sans ce mensonge, nous aurions été délivrés par le consul que le roi tient en ce lieu-là, pour rendre libre le commerce aux Français. Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés, ils nous donnèrent à chacun une paire de caleçons, un hoqueton de lin, avec une bonnette, et nous promenèrent par la ville de Tunis, 011 ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tours par la ville, la chaîne au cou, ils nous
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ramenèrent au bateau, afin que les marchands vinssent voir qui pouvait bien manger, et qui non, et pour montrer que nos plaies n'étaient
point mortelles. Cela fait, ils nous ramenèrent à la place, où les marchands nous vinrent visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un
cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour voir nos dents, palpant nos côtés, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir, puis lever des fardeaux, et puis lutter, pour voir la force d'un chacun, et mille autres brutalités.
« Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, parce que rien ne m'était si contraire que la mer ; et depuis par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintessences, homme fort humain et traitable, lequel à ce qu'il me disait, avait travaillé l'espace de cinquante ans à la recherche de la pierre philosophale, etc. Il m'aimait fort et se plaisait de me discourir de l'alchimie, et puis de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m'attirer, me promettant force richesse et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de délivrance par les assidues prières que je lui faisais et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré.
« Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusques au mois d'août 1606, qu'il fut pris et mené au Grand Sultan pour travailler pour lui, mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. Il me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorphite, qui me revendit bientôt après la mort de son oncle, parce qu'il ouït dire que M. de Brèves, ambassadeur de France en Turquie, venait avec bonnes et expresses patentes du Grand Turc pour recouvrer tous les esclaves chrétiens. Un renégat de Nice en Savoie m'acheta et m'emmena en son Uma^ ; ainsi s'appelle le bien que Ton tient comme métayer du Grand Seigneur : car là le peuple n'a rien, tout est au Sultan; le temat de celui-ci était dans la montagne où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois femmes qu'il avait était grecque chrétienne, mais schismatique ; une autre était turque, qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie et le remettre au giron de l'Lglise, et me délivrer de mon esclavage. Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivre, elle me venait voir tous les jours aux champs où je fossoyais, et un jour elle me commanda de chanter les louanges de mon Dieu. Le ressouvenir du Quomodo caniabifnus in terra aliéna des enfants d'Israël captifs en Babylone, me fit commencer, la larme à l'œil, le psaume Stiper flumina Babylonis^ et puis le Salve Regina^ et plusieurs autres choses, en quoi elle prenait tant de plaisir que c'était merveille; elle ne manqua pas de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion, qu'elle estimait extrêmement bonne pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu et quelques louanges que j'en avais chantées en sa présence: en quoi elle disait avoir ressenti un tel plaisir qu'elle ne croyait point que le Paradis de ses pères, et celui qu'elle espérait, fût si glorieux, accompagné de tant de joie, que le contentement qu'elle avait ressenti pendant que je louais mon Dieu, concluant qu'il y avait en cela quelque merveille. Cette femne fit tant par ses discours que son mari me dit, dès le
lendemain, qu'il ne tenait qu'à une commodité que nous ne nous sauvassions en France, mais qu'il y donnerait tel remède que dans peu de jours Dieu en serait loué. Ce peu de jours dura dix mois qu'il m'entretint en cette espérance, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif, et nous rendîmes le 28 juin à Aigues- Mortes, et tôt après en Avignon, où M. le Vice-Légat reçut publiquement le renégat avec la larme à l'œil et le sanglot au cœur dans l'église de Saint-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des assistants. Mon dit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome, où il s'en va tout aussitôt que son successeur sera venu. Il a promis au pénitent de le faire entrer à l'austère couvent des Fate ben Fraidli^^ où il s'est voué. »
Telles sont les paroles de M. Vincent lui-même, dans la lettre qu'il écrivit étant à Avignon, et qui fut trouvée par hasard entre plusieurs autres papiers par un gentilhomme d'Acqs, neveu de M. de Saint-Martin, cinquante ans après qu'elle avait été écrite : il la mit entre les mains dudit sieur Saint-Martin, son oncle, lequel en envoya une copie à M. Vincent deux ans avant sa mort,estimant qu'il serait consolé de lire ses anciennes aventures, et de se voir jeune en sa vieillesse; mais, l'ayant lue, il la mit au feu, et bientôt après, remerciant M. de Saint-Martin de lui avoir envoyé cette copie, il le pria de lui envoyer aussi l'original, et lui en fit encore de très grandes instances par une autre lettre qu'il lui écrivit six mois avant sa mort. Celui qui écrivait sous lui, se doutant que cette lettre contenait quelque chose qui tournait à la louange de M. Vincent, et qu'il ne la demandait que pour la brûler, comme il avait brûlé la copie, afin d'en supprimer la connaissance, fit couler un billet dans la lettre de M. de Saint-Martin, pour le prier d'adresser cet original à quelque autre qu'à M. Vincent, s'il ne voulait qu'il fût perdu ; elle fut donc envoyée au supérieur du séminaire des Bons-Enfants à Paris. Sans ce pieux artifice, il est certain qu'on n'eût jamais rien su de ce qui s'était passé en cet esclavage, car cet humble serviteur de DiEU faisait tous ses efforts pour cacher aux hommes les grâces et les dons qu'il recevait de DiEU, et tout ce qu'il faisait pour sa gloire et pour son service.
Outre la constance et la fermeté à professer la foi de JÉSUS- Christ parmi les infidèles, la parfaite confiance en la divine bonté dans le délaissement et l'abandon des créatures, la
I. Faites bien, I^rères^ nom vulgaire d'un hôpital des frères de Saint-Jean-de- Dieu. (Note des éditeurs.)
fidélité aux exercices de piété envers DiEU et envers la très sainte Vierge au milieu des impiétés de la Barbarie, la grâce de fléchir les cœurs les plus durs, et plusieurs autres dons de Dieu qui ont paru en M. Vincent pendant son esclavage, il y a une chose qui mérite ici l'attention particulière du lecteur : c'est l'esprit de compassion que M. Vincent conçut pour ces pauvres chrétiens qu'il y vit gémir et languir misérablement dans les fers, sans aucune assistance ni consolation corporelle ou spirituelle, exposés à des outrages cruels, à des travaux insupportables, et, ce qui est le pire, dans un danger continuel de perdre leur foi. DiEU voulut lui en donner l'expérience, afin que ce sentiment de douleur, lui demeurant gravé dans l'âme, le portât plus efficacement un jour à secourir ces pauvres abandonnés, comme il a fait, ayant trouvé moyen d'établir une résidence de missionnaires à Tunis et en Alger pour les consoler, les fortifier, leur administrer les sacrements, leur rendre toutes sortes de services et d'assistances, tant en leurs corps qu'en leurs âmes, et leur faire en quelque façon ressentir, parmi leurs fers et leurs peines, les effets de l'infinie douceur et miséricorde de Dieu.
CftapittC CinQUièttîC. — son retour en France et son premier séjour à Paris.
ONSlEURVincent, étant arrivé à Rome, y demeura ^ jusque vers la fin de l'année 1608, par l'assistance
^ qu'il reçut de M. le Vice-Légat, qui lui donnait jl^ sa table et de quoi s'entretenir. Il témoigna luimême, dans une lettre qu'il écrivit, trente ans après, à un prêtre de sa Compagnie qui était à Rome, « qu'il fut si consolé (ce sont ses propres termes) de se voir en cette ville maîtresse de la chrétienté, où est le chef de l'Église militante, où sont les corps de saint Pierre et de saint Paul, et de tant d'autres martyrs et de saints personnages qui ont autrefois versé leur sang et employé leur vie pour JÉSUS- Christ, et qu'il s'estimait si heureux de marcher sur la terre où tant de grands saints avaient marché, que cette consolation l'avait attendri jusqu'aux larmes.» Et néanmoins, parmi ses sentiments de consolation spirituelle, l'affection qu'il avait toujours eue pour l'étude ne s'étant point diminuée par les peines et les traverses qui lui étaient arrivées, lorsqu'il se vit
un peu en repos dans cette grande ville, il employa tout le temps qu'il avait libre pour rafraîchir et renouveler en son esprit la mémoire de ce qu'il avait appris en l'Université de Toulouse. Pendant son séjour à Rome, M. le Vice-Légat le fit connaître au cardinal d'Ossat, lequel, voyant la trempe de son esprit, en fut tellement satisfait, qu'ayant à informer le roi Henri IV d'une affaire très importante qui ne pouvait être hasardée par une lettre, ce grand cardinal ne trouva point de personne plus propre pour un tel emploi que M. Vincent, à la discrétion et fidélité duquel il confia ce secret, pour être porté avec assurance au roi.
Dans cette occasion, M. Vincent fit derechef connaître la solidité de sa vertu et la droiture de son esprit, qui ne regardait que Dieu. Étant arrivé à Paris, et ayant eu une si favorable entrée auprès d'un grand roi, qui savait très bien faire le discernement des esprits et de qui, par conséquent, il pouvait espérer un avancement considérable selon le siècle, il ne voulut point néanmoins se prévaloir de cette occasion, que d'autres eussent recherchée ; mais, craignant que la faveur du roi de la terre ne fît obstacle aux grâces du Roi du Ciel, au service duquel il s'était attaché par des liens indissolubles, il jugea qu'il ne devait point s'engager plus avant à la cour. S'étant donc acquitté de sa commission, il se retira en son particulier, dans le dessein de mener une vie vraiment ecclésiastique.
Le logement qu'il avait pris d'abord dans le faubourg Saint- Germain, lui procura la connaissance de quelques-uns des principaux officiers de la défunte reine Marguerite, qui demeuraient au même endroit; l'un d'eux était M. Dufresne, secrétaire de Sa Majesté, avec lequel il contracta dès lors une très étroite amitié, à cause de la vertu et des bonnes qualités qu'il voyait en lui. Après la mort de cette princesse, il l'attira dans la maison de Gondy, où il fut secrétaire, et puis intendant du seigneur Emmanuel de Gondy, comte de Joigny et général des galères de France. C'est lui qui a rendu ce témoignage, « que dès ce temps-là M. Vincent paraissait fort humble, charitable et prudent, faisant bien à chacun et n'étant à charge à personne, circonspect en ses paroles, écoutant paisiblement les autres sans jamais les interrompre ; et que dès lors il allait soigneusement visiter, servir et exhorter les pauvres malades de la Charité \ »