TRAVAUX DES MISSIONNAIRES, ETC
es malades ainsi délaissés en des lieux propres pour être «courus et assistés pour le corps et pour Tâme ; ce qu'il a !ait aussi à l'égard des pauvres qui étaient atteints de maladies non contagieuses. Et enfin, ayant fait préparer trois ou quatre maisons différentes et séparées les unes des autres, comme autant d'hospices ou d'hôpitaux, il y a fait retirer et loger tous les autres pauvres qui n'étaient point malades, les hommes d'un côté, les femmes et les enfants de l'autre, où ils sont assistés des aumônes et bienfaits de la reine. »
A peine Lambert avait-il rétabli l'ordre à Warsowie, que la reine, qui suivait Casimir en Litvanie, où le tzar Alexis avMt réuni une immense armée, voulut qu'il l'accompagnât. Malgré les soins dont l'entoura la reine, il succomba bientôt aux suites de ses fatigues de Warsowie et à ses fatigues nouvelles : il mourut le 31 janvier 1653. L'abbé Fleury, la reine elle-même, en écrivirent à Vincent des lettres pleines d'éloges et de douleur. Pour Vincent, en apprenant la mort d'un ami si cher, d'un Missionnaire si précieux, il fut d'autant plus abattu qu'il apprenait en même temps la mort du supérieur d'Annecy. Dès qu'il se fut un peu relevé pour respirer du côté du ciel, il écrivit sur l'un et sur l'autre à toutes ses maisons cette touchante lettre de faire part; elle est datée du 23 mars 1653 :
« La grâce de Notre-Seigneur, dit-il, soit avec vous pour fdn)aîs, et sa sainte consolation en nous tous, pour supporer avec amour les incomparables pertes que la Compagnie ient de faire en deux de ses meilleurs sujets, dont l'un est f. Guérin, supérieur de la maison d'Annecy, duquel Monjîgneurl'évêque de Genève me parle très-avantageusement tec les larmes aux yeux et la douleur inexprimable au Bur, c'est son terme; en effet, Dieu a toujours béni la conlîte et les travaux de ce sien serviteur au contentement 1 dedans et du dehors de la famille. 11 est décédé le xiëme de ce mois, après neuf jours de maladie. Je vous
déjà parlé, ce me semble, du décès de feu M. Gurlet,
comme d*un bon Missionnaire, arrivé quelques jours devant en la même maison.
<i L'autre dont j'ai à vous parler maintenant est le bon M. Lambert, qui est allé à Dieu dès le dernier janvier, n'ayant été que trois jours malade, mais d'une maladie si douloureuse, que lui-même disait qu'il ne la pourrait souffrir longtemps sans mourir ; ce qui est arrivé, après avoir reçu tous les sacrements par les mains de M. Desdames. Le confesseur de la reine de Pologne me mande qu'il est universellement ^regretté, et que, selon les pensées des hommes, il est difficile de trouver un ecclésiastique plus accompli et plus propre pour l'ouvrage de Dieu, et ajoute qu'il pouvait être nommé Dileclus Deo et hominibusy cujm memoria in benedictione est; il éherchait Dieu uniquement; et jamais personne, en si peu de temps, ne s'était si avancé en l'estime et les bonnes grâces du roi et.de la reine que lui; et jamais personne n'a eu une estime plus universelle; car partout où il a passé^ il a répandu une grande odeur de ses vertus. Voilà les sentiments de ce bon docteur; 6t la reine qui m'en a écrit une grande lettre de sa main,après m' avoir exprimé sa satisfaction de ses conduites, et son regret de ne l'avoir plus, finit par ces mots : « Enfin, dit-elle, si vous ne m'envoyez un second M. Lambert, je ne sais plus que faire. » Ce qui marque la parfaite confiance qu'elle lui avait. Aussi l'a - t - il portée à faire environ 100,000 livres d'aumônes au delà de ce qu'elle eût fait, depuis qu'il a eu l'honneur de l'approcher, à ce que les nôtres me mandent, qui en ont distribué une bonne partie, tant aux pauvres pestiférés de Krakovie et de Warsowie, qu'à d'autres malades et pauvres gens abandonnés.
. « Je ne doute pas. Monsieur, que la privation de ce saint homme, qui afflige toute la Compagnie, et encore plus celle de tous les trois ensemble, ne vous touche sensiblement. Mais quoi ! la conduite de Dieu est adorable, et nous en devons aimer les effets. C'est ce que nous tâchons de faire en raccabl|ment de douleur où ces accidents nous ont mis»
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nous confiant que ces chers défunts nous seront plus utiles au ciel qu'ils n'eussent été sur la terre. Nous sommes après pour remplir leurs places, particulièrement celle de M. Lambert, à cause des besoins extrêmes de ce royaume-là, où les dispositions sont très-bonnes, et où les ouvriers qui restent ne sont pas assez forts. Priez, et faites prier, s'il vous plaît, pour les vivants et pour les morts. »
Ozenne, Desdames et Daperray.
Pour remplacer Lambert, Vincent jeta les yeux sur Ozenne» un des plus anciens et des meilleurs prêtres de sa Compagnie. Ozenne se mit en route avec quelques autres Missionnaires sur un vaisseau de Hambourg, mais le navire fut capturé par les Anglais. Quoique le parlement l'eût déclaré de mauvaise prise, Ozenne et ses compagnons furent retenus longtemps à Douvres. L'arrêt du parlement devait passer devant'le conseil de l'amirauté, où les parties adverses avaient encore à débattre leurs droits réciproques : de là bien des retards. De son côté, Vincent engageait Ozenne à suspendre son départ jusqu'après la mauvaise saison. M^ais, dès qu'il fut libre, le Missionnaire reprit son voyage, et il arriva en Pologne vers la mi-janvier 1654, près d'un an après la mort de Lambert*.
Pendant tout ce temps, la Mission de Pologne était restée sans supérieur : l'arrivée d' Ozenne était donc urgente, d'autant plus que Guillot et le clerc polonais Zelazowski menaçaient d'abandonner leur poste et la Compagnie. En vain^ pour les retenir, Vincent écrivit à Ozenne, le 3 avril 1654 :
« Pour moi, j'admire comme un soldat est fidèle à son capitaine, en sorte qu'il n^oserait reculer quand il faut combattre, ni le quitter sans son consentement, sous peine d'être puni comme un déserteur d'armée. Un bomme d'honneur
' 1. Lettres des 4 et 7 novembre 1653.
n'aurait garde d'abandonner son ami dans le besoin, surtout s'ils étaient en un pays étranger. Pourquoi? C'est de crainte de faire une lâcheté , ou commettre une incivilité. J'admire, dis-je, de voir plus de fermeté en ces gens-là pour des respects humains que des chrétiens et des prêtres n'en ont pour la charité, ni pour les bons desseins qu'ils ont entrepris. »
Malgré cet énergique appel à leur courage, Guillot et Zelazowski revinrent en France. Tous deux, il est vrai, retournèrent ensuite en Pologne; mais Zelazowski finit par être définitivement évincé de la Compagnie; quant à Guillot, il était déjà à Hambourg pour aller de là reprendre son poste» lorsque les catholiques de cette ville l'engagèrent à préférer la Suède. La conversion récente de Christine donnait alors l'espérance du retour de ce royaume à la foi romaine. C'est pourquoi la Propagande demanda à Vincent d'y envoyer quelques prêtres. Vincent écrivit à Guillot de se rendre au conseil des catholiques de Hambourg, et de tâcher de pénétrer en Suède. Guillot put-il obéir? on ne sait; mais . toujours est-il que son voyage, s'il le put accomplir, n'eut aucune suite pour la religion.
La peste ravageai t to uj o urs Warso wie, et les plus effrayants présages menaçaient la Pologne. Casimir se mit néanmoins en campagne àla tête d'une nombreuse armée. Il eut d'abord quelques succès, mais nul décisif. Bogdan venait de déterminer Alexis à lancer ses quatre-vingt mille combattants sur la Pologne en se déclarant son vassal. Devant ce péril croissant, les diétines ne songeaient qu'à imputer au trône les malheurs publics. Cependant la Litvanie était baignée du sang des seigneurs égorgés par les paysans. Un combat honorable aux armes polonaises n'avait rien changé aux horreurs delà situation. Alexis marchait toujours en avant. « Oh! Monsieur, écrivait alors Vincent à Ozenne (9 novembre 1654), que je suis affligé pour la nouveile que vous me donnez du progrès des armes des Mosfcowites dans la Pologne, et que je prie bien Dieu qu'il lui plaise de regarder la«
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sainteté des âmes du roi et de la reine, et tant de bonnes oeuvres qu'ils font dans leur royaume et au dehors, et celles qu'ils projettent de faire ci-après! J'espère cela de sa divine bonté, et c'est ce que je lui ferai demander incessamment, et demanderai moi-même, quoique très-indigne pécheur*. »
Mais les transes et les prières de Vincent redoublèrent bientôt, lorsqu'un troisième péril fondit sur la Pologne. Christine de Suède, dernière représentante de la branche cadette et protestante des Wasa, venait d'abdiquer en faveur de soa cousin Charles-Gustave, comte des Deux-Ponts, de la maison Palatine, fils d'une sœur du grand Gustave-Adolphe. C'était la déchéance des Wasa. Jean-Casimir, le premier, tout à l'heure l'unique rejeton de cette race, protesta. Déjà roi, il réclamait le trône de Suède, lui qui bientôt allait être
forcé d'abdiquer même le trône de Pologne. Charles-Gustave s'en irrita. Jeune encore, illustré déjà à la tête des armées suédoises et de la ligue protestante dans les dernières campagnes de la guerre de Trente ans, ce prince ne cherchait qu'un prétexte pour rentrer sur les champs de bataille. Après avoir hésité entre le Danemark, la Moskowie et la Pologne, il se décida, sur les protestations de Casimir, à porter les armes contre celle-ci. Singulières vicissitudes de3 choses ! dans le même temps, le grand-visir Kiuperli Ogli, inquiet des conquêtes du tzar, se rapprochait de la Pologne et ordonnait au nouveau kan de Crimée de marcher à son secours. Et en effet, Jean Sobieski, revenu de France pour défendre sa patrie, reçut le commandement d'un corps nonîibreux dé ces Tatars qu'il devait combattre quelques années après, alors qu'ils auraient à leur tête le grand-visir Kiuperli lui-même!
l. Voir encore les lettres des 27 novembre et 4 décembr<», à roccasion d'une invasion des Kosakes. — 12 mars 1655 : actions de grâces ponr quelques succès; — 21 mai 1G55 : nouvelles terreurs. — En un mot, tous les événements de Pologne à cette époque ont un écho dans les lettres de saint Vincent de Paul.
. Cependant Charles -Gustave s'avançait terrible, inexorable, repoussant toute négociation, toute prière, avec l'orgueil intraitable d'un chef de branche cadette et féminine. Il était à la tête d'une armée de soixante mille Suédois, et avait pour lieutenants les héros de la guerre de Trente ans, ou leurs fils et leurs émules. C'était le protestantisme qui marchait contre la catholique Pologne, en même temps qu'elle était attaquée par le Moskowite au nom du schisme grec, et malheureusement des partis dans son sein répondaient à l'appel du schisme et de l'hérésie.
Guerre religieuse, on le voit encore, autant que guerre de liberté, de conquête ou de race ; ce qui, avec la reconnaissance du bienfait, l'amour inquiet de la paternité, explique les lettres écrites par Vincent à cette époque au suj«t des malheurs de la Pologne et de ses souverains.
' A la nouvelle de l'invasion des Suédois, dans l'incertitude des événements, il fit écrire au résident de France en Suède pour réclamer protection en faveur des religieuses de Sainte-Marie, des Filles de la Charité et des Missionnaires de Warsowie. Le même jour, il écrivit à Rome pour retenir Berthe et quelques Filles de la Charité qui se rendaient en Pologne. Mais Berthe était déjà parti. Il les accompagna au moins avec « toute la bande de ses douleurs et de ses souh^ts » à Krakovie, où la Mission se dut retirer*. Puis c'étaient des vœux ardents, des espérances fondées sur la piété du roi et de la reine et sur l'amour de Dieu pour son Église; c'était un redoublement dé prières et de mortifications à Saint- Lazare en faveur de la Pologne. Encore une
1. Lettres des 27 août et 24 septembre 1655. — C'est à cette occasion qnll écrivit à l'un de ses prêtres (22 avril 1655) : « Vous me dites que le roi et la reine s'en vont à Krakovie, et qu'il est à propos que quelques-uns des nôtres s*y trouvent pour tenter quelque établissement. Or, je vous dirai à cela, Monsieur, que la Compagnie a pour maxime inviolable de ne jamais solliciter aucun établissement, et que, jusqu'à ce jour, elle l'a ainsi pratiqué, par la gr&ce de Dieu;... et si elle m'en croit, elle en usera toujours de la sorte. Quel bonheur, Monsieur, d'être aux lieux où Dieu nous veut , et quel malheur de nons étabUr où Dieu ne nous appelle pas ! »
OZENNE, DESDAMES ET DUPERRAY. SA
fois, dans toutes ces lettres de Viûceût, lettres de toutes les semaines, on sent le contre-coup de tous les maux de la Pologne, on entend Técho de tous les événements, succès et revers, qui s'y accomplissent, mais écho intelligent et sensible, animé surtout par la foi. L'inquiétude pour la Pologne catholique, menacée par la Suède protestante, dominait tout dans son cœur, même sa tendresse, cependant si vive, pour ses Missionnaires. Ceux-ci lui écrivaient aussi souvent. La seule suscription de leurs lettres le remplissait de joie, et le dedans, quand ils annonçaient quelque bonne nouvelle, l'en comblait; cette joie, il la versait sur toute la Compagnie par le canal des conférences ou de sa correspondance avec ses maisons *.
Charles- Gustave avançait toujours : il ne voulait traiter que dans Warsowie. Le 30 août 1655 il entrait dans cette capitale. Six semaines après il était maître de Krakovie, pendant que les Moskowites envahissaient la Litvanie et régnaient à Wilna. Casimir fuyait avec la reine en Silésie, ne se sentant en sûreté que sur les terres de l'Empire, et l'armée, abandonnée de son roi et battue par les Kosakes, pour sauver le nom et les débris de la Pologne, proclamait roi Charles-Gustave. En ce moment la Suède formait un vaste et formidable empire, et le protestantisme, qui régnait déjà en Angleterre, en Danemark, en Hollande, et que la politique de Mazarin favorisait à l'exemple de Richelieu, maître encore de la Pologne, ce boulevard catholique, se trouvait près de dominer le monde.
C'est alors que Vincent disait à Saint- Lazalre : a Ne semble-t-il pas. Messieurs, que Dieu veut transporter son Église en d'autres pays? Oui, si nous ne changeons, il est à craindre que Dieu ne nous l'ôte tout à fait, d'autant que nous voyons ces puissants ennemis de l'Église entrer dedans à main forte. Ce redoutable roi de Suède qui, en moins de quatre mois, a envahi une bonne partie de ce grand royaume,