MORT DE NACQUART. — NOUVEAUX MISSIONNAIRES
milieu des réjouissances destinées à célébrer Tinstallation de Pronis. Quelques jours après, un autre incendie éclatait et dévorait le reste du fort, la chapelle et la presque totalité du village : désastre mortel pour la colonie, que, sans provisions et sans instruments de travail, Pronis ne put jamais réparer. De son côté, Bourdaise fit construire, à quelque distance du fort, une nouvelle case, où il reprit l'explication par tableaux de la religion chrétienne.
Pendant ce temps, le mauvais succès d'une expédition, entreprise chez les Mohafules, allait être plus funeste encore. Gomme un grand nombre de Français étaient morts sans sacrements dans les expéditions précédentes, Pronis demanda à Mounier d'accompagner celle-ci. A peine acclimaté, mais heureux d'une telle occasion de porter la foi chez les infidèles, Mounier partit à la fin de février 1655.
Trois mois s'étaient passés sans qu'on reçût des nouvelles de l'expédition, lorsque, le 23 mai, un Français paraît sur une colline éloignée. On court vers lui et on apprend que tous ceux de ses compagnons qui avaient échappé aux sagsdes des Malgaches étaient tombés malades; que Mounier, très-malade lui-même, aprèss'êtretraînélongtempssans boire, sans prendre aucune nourriture, était porté depuis six jours par les nègres sur un brancard.
Bourdaise se rend en toute hâte au camp français. Il se dirige vers la case de Mounier. Un râle lui apprend que son compagnon est à l'agonie. En effet, Mounier n'attendait pour mourir que les derniers sacrements; et à peine les eut- il reçus, qu'il s'endormit doucement dans le Seigneur la veille de l'Ascension.
L'expédition rentra à la colonie dans un état pitoyable, diminuée de dix-huit Français, presque sans butin, et avec le cadavre de Mounier que Bourdaise déposa à côté de Nacquart et de Gondrée.
Seul à son tour, Bourdaise reprit avec courage son saint apostolat. Avec l'approbation du gouverneur, il parcourait les cases, en chassait les femmes de mauvaise vie, et était
assez heureux pour faire de plusieurs d'entre elles des Madeleines repentantes.
Cependant, la colonie manquant de toutes provisions, une expédition nouvelle fut résolue. La Forêt monta sur un canot qu'il voulait diriger vers Galhemboule, Sainte-Marie et la mer Rouge. A Galhemboule, il maltraita les naturels, qui le massacrèrent. Le canot continua sa route, mais ne rapporta que quelque tonnes de riz.
Pendant cette expédition, Pronis, accablé de tant de désastres, tomba malade et fut bientôt à la mort. Il fit appeler Bourdaise. Le Missionnaire crut qu'il voulait revenir de son protestantisme, ou plutôt de son incrédulité : il ne voulait que lui confier sa fille ; et le legs charitablement accepté, il expira dans Timpénitence des crimes dont il avait rempli la colonie naissante. La jeune fille abjura l'hérésie, entraîna par son exemple trois de ses coreligionnaires, en sorte qu'il ne resta plus que deux protestants au Fort- Dauphin. ' '
Des Perriers succéda à Pronis. Malgré tant de fatales expériences, il inaugura son règne par des massacres, des pillages , des exécutions aussi maladroites qu'injustes et cruelles. Les chefs condamnés à mort demandèrent le baptême que Bourdaise, témoin impuissant de ces abominables scènes, leur administra. Les autres chefs allaient exercer de terribles représailles, lorsque deux d'entre eux, redoutant la colère des Français, vinrent se livrer, avec leurs familles, à Des Perriers, en gage de la fidélité de leurs parents. D'autres chefs suivirent cet exemple et livrèrent leurs fils. Pendant leur séjour au Fort-Dauphin, tousse firent instruire dans la religion chrétienne , assistèrent à la prière et aux cérémonies du culte catholique. Bourdaise se disposait à les baptiser; mais la paix fut conclue; ils retournèrent dans leur pays, invitant seulement le Missionnaire à y venir instruire leurs sujets.
Cependant le sol dévasté par le pillage ou dévoré par la sécheresse ne produisait plus rien pour la nourriture de la
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colonie. Les Français étaient exténués, les nègres mouraient de faim. Sans ressources lui-même, Bourdaise va de porte en porte, recueille riz, fruits, ossements, et distribue ainsi chaque jour une pleine chaudière de soupe aux plus affamés, comme on le faisait dans le même temps à la porte de Saint-Lazare. Cette charité touche ces pauvres gens. Tous demandent le signe du chrétien, chefs et vassaux, u Oh! écrivait alors à Vincent le Missionnaire, s'il y avait ici deux ou trois prêtres, dans un an tout ce grand pays d'Anos serait baptisé. Je tâche au moins d'en inspirer le désir, pour que ce baptême in voto supplée dans la nécessité. »
Héritier de la haine de son père Ramach, Dian Panolahé voulut profiter de ces désastres pour exterminer les Français. Des Perriers le prévint. 11 envoya de nuit à Faushère un détachement qui se saisit de sa personne et l'amena au Fort-Dauphin. Le chef perfide allait être passé par les armes, lorsque Dian Machicore, son parent, vint traiter de sa délivrance avec Dian Mananghe. C'étaient ces mêmes chefs que nous voyions tout à l'heure en otage. Cette fois, Bourdaise eut la consolation d'achever son œuvre. 11 baptisa solennellement les cinq enfants de Machicore, dont l'aîné devint un chrétien parfait. Mananghe lui confia l'éducation chrétienne de son fils, et le père de ce chef, vieillard centenaire, touché de l'exemple de ces jeunes gens, voulut aussi se faire chrétien. La fête de la Purification de 1656, célébrée avec grande pompe, répandit de bons désirs dans les âmes, et les fêtes de Pâques et de la Pentecôte furent solennisées par de nombreux baptêmes. Le bruit de ces conversions se répandit au loin. Un vieillard de soixante-dix ans, chef d'Imours, dangereusement malade, après avoir vainement invoqué ses oûlis, demanda sa guérison au baptême : il l'obtint; et cette guérison merveilleuse multiplia le nombre des chrétiens.
Cependant Vincent de Paul et La Meîlleraye n'oubliaient pas Madagascar, dont ils avaient pu apprendre par Flacourt l'état religieux. Quatre navires étaient en partance pour
cette île dans le port de La Rochelle. Trois Missionnaires, Mathurin de Belleville, Claude Dufour et Nicolas Prévost, y montèrent, le 29 octobre 1655, avec huit cents hommes, tant matelots que soldats. La flottille avait à peine perdu de vue les côtes de France, que Belleville mourut, le 17 janvier 1656. Après un pénible voyage de sept mois, le 29 mai de la même année, Tescadrille mouilla au Fort-Dauphin. Elle avait perdu cent hommes dans la traversée, et elle comptait encore deux cents malades. Grande pourtant fut la joie de Bourdaise, à la vue de ces chers compagnons. On était à la veille de la Fête-Dieu, et il voulut la célébrer avec une pompe jusqu'alors inconnue à Madagascar. Des arcades ornées de bouillons de papier blanc et relevées de nœuds de ruban rouge, des tentures de linge blanc, de la verdure et des fleurs, en firent pourtant tous les frais. Dufour portait le Saint-Sacrement, assisté de Bourdaise en surplis. Le chevalier de Sourdis tenait la chasuble, le gouverneur et son lieutenant portaient le dais ; quatre mousquetaires marchaient aux quatre angles et quatre autres portaient des flambeaux; quatre petits Indiens, habillés de blanc, jonchaient la terre de fleurs, et deux autres faisaient fumer Tencens; le «reste du peuple marchait en ligne avec des cierges allumés. Ainsi défila la procession au bruit des salves du canon des vaisseaux et du fort, et des décharges de mousqueterie. Il n'en fallait pas tant pour ravir les bons néophytes.
Courte fut la joie de Bourdaise. Après quelques jours passés au Fort-Dauphin, où, atteint lui-même du scorbut, Dufour se fit le consolateur, l'infirmier et le médecin des malades, ce Missionnaire dut aller rejoindre son confrère Prévost à Sainte-Marie, lieu de sa destination, et Bourdaise rentra dans sa solitude.
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Morts. — Toussaint Bourdaise.
Du Rivan , le nouveau gouverneur, après avoir installé cent colons à Sainte-Marie qu'il venait d'occuper au nom de La Meilleraye, fit une campagne dans la mer Rouge. A son retour dans l'île, il n'y trouva plus que des tombes. Le scorbut avait bientôt atteint tous les Français, réduits déjà à la disette. Les deux Missionnaires avaient d'abord partagé avec eux leur maigre ration , puis s'étaient condamnés à un jeûne rigoureux pour la leur laisser tout entière. Malade, fatigué par le climat, épuisé par les soins des corps et des âmes, Dufour avait encore conçu la pensée de consacrer Sainte-Marie aux douze apôtres, et, dans ce dessein, il était parti pour aller planter une croix dans chacun des douze quartiers de l'île, traversant les rivières, dormant sur la terre nue et humide, exposé à la pluie et aux ardeurs du soleil des tropiques. A la dixième station, il était tombé. Rapporté auprès de ses confrères, il était mort au bout de dix-huit jours; un mois après, Prévost l'avait suivi.
De provisoire, la solitude de Bourdaise menaçait de devenir étemelle : « Me voilà dans l'extrémité du malhei^r, mon cher père, écrivit-il à Vincent, et en état de ne plus rien attendre à l'avenir, puisque je n'ai rien plus à perdre, ni peut-être à espérer, vu que cette terre ingrate dévore si cruellement, non point ses habitants, mais ses propres libérateurs. Vous entendez assez. Monsieur, ce que j'ai à vous dire, et ce que je voudrais vous pouvoir taire, pour épargner vos larmes et mes soupirs. M. de Belleville, dont je n'ai jamais connu que le nom et les vertus, est mort dans le chemin. M. Prévost, après avoir essuyé les fatigues du voyage, est mort. M. Dufour, que je n'ai vu ici que pour connaître le prix de ce que je devais perdre, est mort. Enfin, tous ceux de vos enfants que vous avez envoyés à Madagas-
car sont morts : et je suis ce misérable serviteur demeuré seul pour vous en donner la nouvelle. »
Pour mettre quelque consolatton à côté de la douleur, Bourdaise racontait ensuite ses travaux et ses succès. De Sainte-Marie, du Rivan était revenu désespéré au Fort- Dauphin, puis s'était embarqué pour la France sur une prise anglaise, laissant à son lieutenant Gueston le gouvernement de la colonie. Gueston avait rebâti le fort, et Bourdaise avait transporté sa case entre le village des nègres et l'habitation des Français, pour être plus à portée des uns et des autres, et pouvoir suffire à leur service. Il avait aussi fait construire une église plus vaste pour contenir les nombreux néophytes, une grande case pour les catéchismes, et une autre pour servir d'hôpital, en attendant des Filles de la Charité qu'il espérait voir un jour le remplacer auprès dés malades, dont il devait être, comme tous ses confrères, le médecin, l'infirmier en même temps que le directeur spirituel. Comptant sur de nouveaux Missionnaires, il avait commencé un séminaire avec cinq jeunes enfants qui pourraient devenir un jour de bons prêtres, capables de convertir leurs nationaux. Quatre jeunes Malgaches étaient alors élevés dans le même dessein à Saint-Lazare. Pendant que Dufour et Prévost étaient avec lui, il avait eu la pensée de laisser un d'eux au Fort-Dauphin, et de parcourir, lui, les villages, restant huit ou dix jours en chacun, jusqu'à ce qu'un Malgache sût assez prier Dieu pour l'apprendre aux autres. Par là il aurait satisfait à l'empressement des pauvres nègres qui l'appelaient de toutes parts.
Forcé de se restreindre, Bourdaise dut concentrer son action. 11 avait encore beaucoup à faire. Il était accablé de gens qui venaient apprendre à prier. Il les réunissait à l'église, et ces voix discordantes d'hommes et de femmes, de jeunes et de vieux, de pauvres et de riches, unis en la foi d'un même Dieu, formaient à ses oreilles le plus doux concert. Les baptêmes, les mariages, se multipliaient. Les cérémonies des funérailles chrétiennes, surtout quand elles
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s'appliquaient à' des Dians baptisés, frappaient les nègres. Us accouraient en foule pour voir mettre en terre ceux que naguère ils regardaient comme des dieux. Ils admiraient la religion catholique pour la sainte égalité qu'elle pratique à la mort, et pour la charité qui la porte à accorder les derniers honneurs à ceux qui hier, avant leur baptême, ne lui voulaient que du mal.
Un peu de thériaque, un onguent administré à propos, une opération heureuse, c'en était assez pour décréditer Tombiasse et les oûlis et attirer au Missionnaire. Du reste, Bourdaise ne négligeait par les ombiasses eux-mêmes, et il tâchait de convertir ceux surtout qui, par leur réputation de science ou leurs prétendues divinations, avaient plus de crédit sur ces peuplés.
En somme, l'œuvre de Dieu se faisait, et, malgré le profond sentiment de son néant, Bourdaise osait se dire : Si je venais à manquer, que deviendrait cette pauvre Église? « Dieu, qui me fait voir cette extrémité, écrivait-il en finissant à Vincent de Paul, me presse de me prosterner en esprit à vos pieds, comme je le suis ici de corps, pour vous dire de la part de tant d'âmes, avec toute l'humilité et le respect qu'il m'est possible : Mitte quos missurus es. Envoyez-nous des Missionnaires; car ceux qui sont venus mourir à nos portes n'ont point été envoyés à Madagascar pour y demeurer : ils ont été seulement appelés par ce chemin au ciel... Que d'hommes se damnent ici, faute d'avoir un homme qui leur aide à se sauver!... Et c'est ce qui me cause plus de douleur, surtout quand je me représente que leurs anges gardiens me disent : Si fuisses hic y frater meus non fuisset mortuus.,. 0 mon cher père ! que je fais souvent desj souhaits que tant d'ecclésiastiques capables qui sont en France dans l'oisiveté et qui savent ce grand besoin d'ouvriers fissent quelquefois une semblable réflexion, et se persuadassent vivement que Notre-Seigneur même leur fait ces reproches à chacun d'eux en particulier.: O sacerdos ! si fuisses hic^ frater meus non fuisset mortuus! Sans
doute qu'une telle pensée leur donnerait delà compassion, et même de la frayeur, surtout s'ils considéraient attentivement que, pour avoir négligé de rendre cette assistance spirituelle, le même Jésus-Christ leur dira un jour ces terribles paroles : Ipse impius in iniquitate ma mùrietuty sanguinem vero ejus de manu tua requiram. Oh 1 que si les prêtres, les docteurs, les prédicateurs, les catéchistes, et autres qui ont talent et vocation pour ces missions éloignées, faisaient bien attention à tout ceci, et surtout au compte qui leur sera demandé de tant d'âmes qui , faute d'assistance de leur part, auront été damnées, il n'y a point de doute qu'ils seraient bien plus soigneux qu'ils ne sont d'aller au loin chercher les brebis égarées pour les ramener au bercail de l'Église. »
Et craignant que la mort de ses meilleurs prêtres ne détournât Vincent de cette Mission , il l'y ramenait par toute sorte de raisons et d'exemples, répétant toujours : « Envoyez-nous au plus tôt quelques bons ouvriers, je vous en conjure, mon cher père... Il est vrai que vous avez perdu beaucoup d'enfants, et de bons sujets; mais je vous supplie pour l'amour de Jésus-Christ de ne vous point décourager pour cela, et de ne point abandonner tant d'âmes qui ont été rachetées par le Fils de Dieu. Tenez pour assuré que, si tant de bons Missionnaires sont morts, ce n'est point l'air du pays qui en est la cause ; mais ou les fatigues de leurs voyages, ou leurs mortifications excessives, ou bien le travail immodéré, qui sera toujours ici trop grand pendant qu'il y aura peu d'ouvriers. »
Plein de confiance en Dieu alors même qu'il était le plus courbé sous sa main, Vincent ne se décourageait ni devant la mort de ses enfants, si cruelle pourtant à son cœur, ni devant les conseils de ses amis qui lui disaient de renoncer à une entreprise que le ciel semblait condamner. « L'Église, répondait-il; a été établie par la mort du Fils de Dieu, affermie par celle des apôtres, des papes et des tvêques martyrisés; elle s'est multipliée par la persécution. Dieu a