MISSIONS DU LEVANT
sie, et ramènent un grand nombre de séparés et de dévoyés à l'Eglise romaine. Ces deux Missions dépendent de la province de Constantinople. En effet, on peut rattacher à la Mission de Babylone, projetée par Vincent de Paul, toutes les Missions du Levant, dont ses fils sont aujourd'hui chargés.
t Missions du Levant.
Ces Missions furent ouvertes et fondées, vers les commen- •cements du xvii* siècle, par les jésuites qui, avec les secours du gouvernement français et la protection de nos consuls, s'y établirent pour soutenir les catholiques contre le cruel prosélytisme des Turcs et pour travailler à la conversion des hérétiques si nombreux dans ces contrées.
Après la suppression de la Compagnie de Jésus, le gouvernement français chargea les Lazaristes de ces Missions, et un décret du Souverain Pontife, intervenu en 1782, les substitua s^ux jésuites dans tout le Levant. Mais la Révolution, qui éclata sitôt après, et le grand nombre d'établissements occupés ne permirent d'abord à la Congrégation d'y envoyer qu'un très-petit nombre de sujets. Dix-sept seulement partirent en 1783, et ils durent se partager en sept Missions, quatre dans l'Archipel : Constantinople, Naxie, Santorin et Salonique ; et trois dans la Syrie : Damas, Alep et Antoura. Secondés par les ex-jésuites qui les avaient «eux-mêmes désignés, secourus par des personnes de grande piété et de haut rang, ils fondèrent un séminaire à Naxie, •et travaillèrent avec un zèle et une sagesse qui leur valuT rent l'estime et la confiance de tous. La peste, leur épreuve ju^coutumée, ayant éclaté à Constantinople, ils se dévouèrent comme toujours et coururent au-devant de la mort. Pour remplir les vides, on leur envoya quatre nouveaux Missionnaires en 1785, cinq encore en 1791. Menacés dans leur existence par les agents français qui voulaient s'empa-
rer de leurs maisons et de leurs églises, ils ne ralentirent en rien, dans les angoisses et la détresse, leur courage et leurs travaux. Vinrent des jours meilleurs. L'Emj^ereur leur accorda des secours assez considérables et songea à fonder d'une ma^ nière plus assurée les Missions du Levant. Mais les guerres de l'Empire, les troubles de Gonstantinople arrêtèrent tout projet, et il fallut attendre la Restauration pour reprendre l'œuvre avec activité. Il ne se trouvait plus au Levant que six Missionnaires français. On leur envoya du renfort. Mais, pendant les années mêmes qui suivirent, les Missionnaires eurent beaucoup à souffrir des troubles au milieu desquels éclata la guerre de Grèce, et des persécutions suscitées contre les catholiques de Gonstantinople. Ils tinrent tête i tous les périls et trouvèrent le moyen de soulager toutes les misères. Aujourd'hui les Missions du Levant sont établies sur seize points divers de l'empire turc, de la Grèce et de l'Egypte: Gonstantinople (1784), Bebek (1832), Saint-Vincent-d'Asie (1843), Smyrne, Salonique, Naxie, Santo- .rin (1784), Brousse (1 854 ), Scutari (1858), Monastyr (1857), Damas, Beyrouth, Alep, Antoura (1784), Tripoli (1834), et Alexandrie (1852). Ghacune de ces Missions possède une église publique, un collège ou une école, quelques-unes , deux, pour les garçons et pour les filles, celles-ci tenues par les Filles de la Gharité. A Smyrne a été même fondé, eu 1845, un collège dit de la Propagande. Dirigées longtemps par un seul préfet apostolique, résidant à Gonstantinople, ces Missions se rattachent, depuis la conquête de la Syrie par le vice-roi d'Egypte, qui rendait entre elles la correspondance difficile, à deux préfectures, l'une toujours placée à Gonstantinople, l'autre à Damas.
Elles ne peuvent manquer de réussir, bénies qu'elles sont de Dieu et du Saint-Siège : les Lazaristes, disait Grégoire X\I en 1839, sont mon bras droit dans le Levant.
De la province de Syrie dépend la récente Mission d'Abyssinie, projetée en 1839 et exécutée en 1840. Le Souverain Pontife fit choix, pour l'inaugurer, de M. de Jacobis
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et de M. Montuori, tous les deux de la province de Naples. Us s'adjoignirent M. Sapeto, un de leurs confrères du Piémont, attaché précédemment aux Missions de Syrie, qui était depuis un an sur les lieux pour préparer les voies à cette Mission. Les travaux des Missionnaires abyssiniens furent longtemps marqués par plus de dévouement que de succès. A travers mille périls et à grands frais, M. de Jacobis conduisit, en 1841, une députation d'Abyssinie à Rome. Heureusement retourné dans sa Mission Tannée suivante, il triompha des plus grands obstacles à force de modestie et de vertu. Il réussit à prendre un tel ascendant sur les esprits, qu'il entrava tous les efforts de Tévêque hérétique envoyé du Caire. Aujourd'hui il est au sein d'une chrétienté fervente, pour laquelle il lui a été permis de construire une église catholique.
Missions d'Amérique.
Il fut aussi, il paraît, question, du temps de saint Vincent, d'envoyer des Missionnaires en Amérique, car on lit dans une de ses lettres à Lambert, du 3 mai 1652 : « Le dessein de l'Amérique n'a pas réussi pour nous; ce n'est point que l'embarquement ne se fasse, mais celui qui nous avait demandé des prêtres ne nous en a plus parlé du tout, peut-être à cause de la difficulté que je lui fis d'abord de n'en pouvoir donner qu'avec l'approbation et la faculté de la sacrée Congrégation de la Propagande, à quoi il n'avait point pensé, et je pense que les prêtres qu'on y mène s'y en vont sans cela. J'estime comme vous. Monsieur, qu'il est bon de faire à Dieu de semblables sacrifices, envoyant de nos prêtres pour la conversion des infidèles; mais cela s'entend quand ils ont une légitime Mission. » Dès le 9 août 1640, le saint écrivait à Le Breton, à Rome, touchant Pernambouc, au Brésil, où ses deux familles se sont récemment établies.
C*est au Brésil encore peut-être, qu'il travailla, sans le savoir, dans les derniers temps de sa vie, à faire envoyer une Mission chrétienne. Pour entendre cette curieuse négo* ciation , il est nécessaire de reprendre les choses de plus haut.
Après les riches découvertes des Portugais dans les Indes orientales, Tambition et la cupidité lancèrent sur leurs traces tous les navigateurs de l'Europe. En 1503, un marin français, nommé Binot Paulmier de Gonneville, gentilhomme de Normandie de la maison de Buschot, partit de Honfleur au compte de commerçants qui trafiquaient à Lisbonne. 11 était à la hauteur du cap de Bonne -Espérance, lorsque la tempête le poussa hors de sa route vers une terre méridionale. Il y mouilla dans un fleuve qu'il a (Comparé à rOrne, radouba son vaisseau et parcourut l'intérieur du pays. Les naturels lui firent bon accueil, ainsi qu'à son équipage, et nos marins, après un séjour de six mois, prirent en quelque sorte possession de cette terre au nom du christianisme, en plantant une croix qu'ils firent promettre aux sauvages de respecter. Suivant la coutume ordinaire des . navigateurs, Paulmier de Gonneville voulut ramener avec lui un témoignage vivant de sa découverte, et il détermina un des princes de cette contrée, nommé Arosca, à lui confier Essomerik, un de ses fils, promettant de le lui ramener, dans vingt lunes, instruit de toutes les choses que les naturels avaient admirées dans les Européens, et entre autres du secret de nos armes et des movens de vaincre avec facilité leurs plus redoutables ennemis.
L'équipage ayant refusé de continuer le voyage vers rinde, Paulmier de Gonneville dut reprendre la route de France. Dans la traversée, le jeune Essomerik tomba malade et fut baptisé en mer : prémices du christianisme de ces contrées méridionales. Avec le baptême, il reçut le nom du capitaine qui voulut lui servir de parrain. Le navire approchait des côtes de Normandie ; mais, à la hauteur des îles de Jersey et de Guernesey, il fut pris par un corsaire anglais
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î^i dépouilla nos marins et enleva au*capitaine jusqu'à son ioumal de voyage. Rendu à la liberté, Gonneville fit, le 19 juillet 1505, au greffe de Famirauté de Honfleur, sa déclaration, qui contenait le récit de son accident et de ce qu'il se rappelait de son expédition. Voyant ensuite que ses associés, presque tous ses parents et ses héritiers, refusaient de contribuer aux frais d'un second voyage, il voulut acquitter, autant qu'il était en lui , l'engagement contracté tant envers Arosca qu'envers son fils Essomerik. En conséquence, il établit, par son testament, celui-ci son légataire universel, à la condition de porter, lui et ses enfants mâles, son nom et ses armes.
Essomerik, devenu ainsi Bînot Paulmier de Gonneville, épousa une parente du capitaine et vécut jusqu'en 1583. Un de ses petits-fils, J.-B. Binot, président des trésoriers de France en Provence, ne laissa qu'une fille qui épousa le flîarquis de la Barbent; un autre fut père d'un chanoine de Usieux qui, par l'extinction des branches aînées, se rouva, au milieu du xvii* siècle, le chef de la famille du remier chrétien des terres australes.
Ce chanoine, Jean Binot Paulmier de Gonneville, avait . ^aucoup d'érudition, non-seulement dans les sciences ecclésiastiques, mais en littérature et en histoire ; nul sur- ^\xi n'était plus instruit que lui des navigations de long Ours, dont il semblait avoir fait sa principale étude; il Vait encore une grande connaissance des affaires étran- ^^res. 11 avait voyagé dans presque toute l'Europe, chargé, tDmme en Pologne, de missions diplomatiques. Il fut résit«nt du roi de Danemark en France, et mourut à Cologne, ^n congrès qui amena la paix d'Aix-la-Chapelle.
Mais presque toutes ses pensées et tous ses projets se 4)urnèrént vers le pays dont il était originaire, à qui il i^oulut toute sa vie procurer une Mission chrétienne. Il Staît né en quelque sorte avec ce désir. Il n'avait pas sitteint sa dix-septième année, qu'il en dressait déjà des mémoires. Il continua ainsi jusqu'à son dernier jour. Ces
mémoires, il les montfait à tous les ecclésiastiques qui s'occupaient de Missions étrangères, entre autres à Piques, curé de Saint-Josse, qui s'était employé pour les Missions de Chine, et à son successeur Abelly. Il était surtout en relations continuelles avec Fallu et Lambert, les évêques d'Héliopolis et de Beryte, chez qui il trouvait souvent Flacourt, l'ex-gouverneur de Madagascar, et Fermanel, père du supérieur des Missions étrangères. A tous il cherchait à persuader que rien n'était plus digne de leur zèle qu'un établissement chrétien dans les terres australes. Ceux-ci, à leur tour, jugèrent à propos d'en conférer avec saint Vincent de Paul. « Cet homme de Dieu, a dit Paulmier luimême dans l'Avertissement d'un livre dont il sera parlé tout à l'heure, cet homme de Dieu, dont la mémoire est en bénédiction, avait conçu de la passion pour faire réussir ce projet; ce qui n'a pas été caché à quelques-uns de sa maison de Saint-Lazare, et entre autres à MM. de L'Espinay et d'Elbène-Estienne, tous deux présentement supérieurs, l'un de la Mission de Madagascar, l'autre du séminaire de Narbonne. Il avait fort bien observé combien l'intervention de l'autorité apostolique était requise pour le bonheur de ce dessein, et ayant fait connaître à l'auteur qu'il se voulait charger de faire présenter ces Mémoires à Sa Sainteté, et d'en faire appuyer efficacement la présentation : cela obli-. gea l'auteur à mettre en tête de sort écrit l'Épître cjui y est pour notre saint père le Pape. Mais Dieu ayant appelé à soi feu M. Vincent avant qu'il eût pu exécuter les choses qu'il s'était proposées touchant cette affaire; et pendant qu'on délibère du choix d'une médiation pour cette fin, les choses inopinément survenues à Rome à l'égard de la France * sem-
1. AUusion à l'affaire duducdeCréqui, ambassadeur français à Rome. Leduc ayant offensé le peuple par ses dédains, les soldats pontificaux tirèrent sarle carrosse de Tanibassadrice et sur les fenêtres de son palais. Louis XIV exigea satisfaction avec sa hauteur ordinaire; et comme le pape temporisait, il fit saisir Avignon, et parla d'envoyer une armée en Italie. Alexandre VII dotcéder contre tout droit : il éleva au milieu de Rome une pyramide qui devait rap-
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blànt jusques à présent mettre ceci hors d'état, Ton est demeuré dans l'attente d'une meilleure disposition; et tout cela sans que l'auteur ait jamais songé à rendre publics ses Mémoires, pour des considérations fort essentielles qu'il n'est pas à propos de divulguer; et même, s'il ei^t formé la résolution de les exposer sur le théâtre du monde, la prudence lui aurait assez dicté de ne pas souffrir qu'ils parussent dans la boutique d'un libraire, avant que d'avoir l'honneur d'être ofl'erts au Souverain Pontife, auquel ils étaient adressés. Ensuite il y aurait fait des retranchements, etc. *. »
Une note placée au bas de cette page dira comment ces Mémoires furent livrés à l'impression ^ L'Épître dédicatoire
peler l'injure prétendue et la réparation; et son neveu, le cardinal Chigi, fut même obligé d'apporter des excuses à Versailles.
1. D'après une note manuscrite d'un M. Yillermon, mise en tête a'un exemplaire donné par lui au président de Brosses , les Mémoires présentés par Paulmier de Gonneville à la société des évèques d'Héliopolis et de Béryte, contenaient beaucoup de choses qu'on ne trouve pas dans le livre imprimé.
2. Le livre porte pour titre : Mémoires touchant l'établissement d'une Mission chrétienne dans le troisième Monde, autre^nent appelé la Terre Australe, méridionale, antarctique et in<;onnue , présentés à N. S. P. le Pape Alexandre VII, par un ecclésiastique originaire de cette même terre, Paiis, chez Claude Gramoisy; in-8, 1663. L'auteur avait donné ses Mémoires à examiner à un personnage que nous connaissons, Ferret, curé de Saint-Nicolas-du- Chardonnet. Le curé, ou son vicaire Compaing, les confia à un tiers pour les faire tenir à l'auteur. Le dépositaire infidèle en tira une copie qu'il porta au librcâre Gabriel Gramoisy. Celui-ci en commença l'impression qui fut continuée après sa moit par son frère Claude, le tout à l'insu de l'auteur , dont le nom était pourtant sur la copie. Le livre fut achevé d'imprimer le !«' décembre 1663. L'auteur n'apprit l'infidélité frauduleuse commise à son endroit
' que six semaines après, par un exemplaire que lui communiqua la duchesse d'Aiguillon. Il voulut faire saisir toute l'édition, mais il était trop tard, et elle était déjà en partie dispersée. En conséquence, le 28 janvier 1664, un acte fut passé entre lui et Claude Gramoisy pour régler tous les droits. Un article de cet acte portait que tous ces faits seraient racontés en tête du livre des Mémoires. De là l'Avertissement dont nous avons cité un extrait et tiré,
■par analyse, cette anecdote bibliographique. Cet Avertissement, daté du dernier jour de janvier 1664, ne put être placé qu'en tète des exemplaires non Tendus, ce qui explique comment il ne se trouve pas dans tous. Peut-être, toutefois, y eut-il deux tirages , car un exemplaire , vu d'abord par le président de Brosses, ne portait que ces initiales : /. P. D, G., (Jean Paulmier
au Pape Alexandre VII est pleine d'ardeur. Le sang y échauffe le zèle de Tapôtre. Après avoir joué sur le nom d'Alexandre et rappelé l'Alexandre conquérant à qui la terre ne suffit pas, le chanoine de Lisîeux invite l'Alexandre Pontife à la conquête de ce troisième inonde ouvert au christianisme; il l'y invite au nom même du dessein que ce Pape avait eu dans sa jeunesse de se consacrer à la conversion des infidèles, dessein dont saint François de Sales l'avait détourné en vue des services supérieurs qu'il devait rendre à l'Église sur le siège apostolique. Et venant à lui-même, il aurait bien désiré qu'une meilleure et plus docte plume que la sienne traçât le plan de cette Mission ; mais, dit-il, « le sang m'y convie. » 11 raconte alors son histoire et celle de son aïeul, les promesses faites par le capitaine de Honfleur à une race et à une famille dont il est le représentant et le chef: « En cette qualité, conclut-il, je me vois dans l'engagement de sommer l'Europe chrétienne de l'exécution des promesses des siens. »
Le livre lui-même commence par une description delà terre australe extraite de la déclaration juridique du capitaine de Gonneville. Il développe les raisons d'entreprendre une Mission dans ces pays inconnus, et de l'entreprendre par la France. 11 dit la manière de l'établir, non par l'épée, mais par les procédés évangéliques. 11 traite du choix et du nombre des Missionnaires, des moyens de la faire subsister et de l'accroître. 11 répond aux difficultés tirées de la dépense et des autres obstacles que l'œuvre pourrait rencontrer. Enfin, il trace le plan d'une société à créer pour l'établissement du christianisme dans les terres australes.
La date de ce livre et l'Avertissement qu'il porte en tète, prouvent que le chanoine de Lisieux poursuivit son projet,
' dft Gonneville) , prêtre ind, (indigne; de Brosses supplée à tort indien ), cha- ' \vMçfmê ii la cathédrale de S. P. D. L. (Saint-Pierre de Lisieux ) ; taudis que ' lïpttre dédicatoire des exemplaires portant TÂvertissemeut est signée en Ml88 lettres : Paulmyer, prêtre ind. et chanoine de Véglise cathédraie d$
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à la fois chrétien et patriotique, même après la mort de saint Vincent de Paul. Et en effet, on lit dans l'oraison funèbre de la duchesse d'Aiguillon *, prononcée par Brisacier dans la chapelle des Missions étrangères : « Je ne parle pas en cet endroit de toutes les démarches qu elle fit en 166& pour concerter une nouvelle Mission dans les terres australes, à la sollicitation d'une personne qui s'en disait originaire ; je m dirai pas que dès qu'on lui eut fait connaître ce grand continent qui forme, pour ainsi dire, un troisième monde, son courage lui en fit désirer ardemment la conquête ; et sa tendresse lui fit verser plusieurs larmes, bien plus à propos que ne le fit autrefois le conquérant de la Grèce, lorsqu'on lui découvrit tant de peuples dont il n'était pas encore le maître. Je ne m'arrêterai pas à compter toutes les assemblées que l'on tint chez elle pour délibérer des moyens de ce grand dessein : vous regarderiez peut-être tous ces beaux préparatifs comme de simples désirs, et non pas comme des effets. Vous demandez des fruits de son zèle, et non pas seulement des fleurs. J'y consens. Messieurs; mais souffrez en passant que je vous dise que, comme les fleurs qui paraissent d'abord sur les arbres promettent les fruits qui les doivent suivre, aussi les projets que notre duchesse a formés pour ces terres infidèles nous donnent quelque espérance de voir avec le temps l'effet de ses soins et raccomplissement de ses prières. Et que savons-nous si je ne prophétise pas sans y penser? »
Pour dire si Brisacier a été vraiment prophète, il faudrait savoir sûrement quelle était la terre de Gonneville. Elle a longtemps figuré dans les livres de géographie et sur les cartes, mais nécessairement placée au hasard, puisque, dans le seul document authentique qui la concerne, c'està-dire la dé(flaration du marin de Honfleur insérée par
1. Discours funèbre pour madame la diMihesse d'Aiguillon , prononcé à • Paris dans la chapelle des Missions étrangères, par M. de Brisacier, prieur oommeiidataire de Saint-Piene de Neuvilliers, conseiller et prédicateur ordinaire de la reine, le 13 mai 1679; 3« édit., iQ-4. Paris, 1675, pp. 30 et 31.
extraits dans les Mémoires du chanoine de iisieux, il n'est question ni de longitude ni de latitude. Les uns l'ont appelée Terre des Perroquets; d'autres Font prise pour Madagascar, ou Tont placée soit dans les environs de cette île, soit au sud des Petites-Moluques, dans la partie appelée par de Brosses * Australasie. Ailleurs, de Brosses l'a placée dans rAmériqùe méridionale; et peut-être avec raison. Nous croyons savoir que l'original de la déclaration de Gonneville, vainement cherché par Maurepas pendant son ministère, a été enfin retrouvé, et que les indications plus précises qu'il renferme se rapportent nécessairement au Brésil ^. Dans ce cas, Brisacier aurait vraiment prophétisé, et les vœux de la duchesse d'Aiguillon, inspirés sans doute à cette noble femme par Vincent de Paul, se seraient enfin accomplis. Une fois de plus, mais ici implicitement, le Brésil aurait été compris par notre saint dans ses projets de conquêtes apostoliques; mais près de deux siècles devaient s'écouler avant qu'ils fussent mis à exécution par ses enfants.
Ce fut en 1815, que M. Dubourg, Missionnaire en Amérique, et depuis évêque de la Nouvelle -Orléans, avant de revenir en France pour y occuper successivement les sièges de Montauban et de Besançon, dans un voyage qu'il fit à Rome pour les intérêts de sa Mission, sollicita les Lazaristes de cette ville de lui donner quelques sujets pour former un établissement dans l'État du Missouri. Six Missionnaires Mui
1. Histoire des navigations aux terres australes, etc.; 2 voL iii-4. Paris, 1756 ; toin. 1, pp. 102 et 118. — Là, de grosses a donné le premier un extrait détaillé des Mémoires du chanoine de Lisieux, avec quelques renseignements curieux sur leur auteur. Au milieu de ses conjectures, de Brosses constate au moins que la priorité de la découverte des terres australes appartient aux Français , puisque le voyage de Gonneville est antérieur de seize années à celui de Magellan.
2. M. P. Margry , conservateur des archives des colonies , achève sur ce point un travail où la démonstration sera portée jusqu'à l'évidence.
3. Leur supérieur était M. de Andreis, distingué par son esprit, sa science et sa vertu, mort en odeur de sainteté en 1820. Voir sa Vie manuscrite, archives de la Mission.
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arent accordés, qu'il établit, en 1818, à Sainte-Marie-desr" iarrens, daas le diocèse de Saint-Louis : lieu déaert et inculte, où les Missionnaires, abaq/donnés à leurs seules ressources, durent gagner, nouveaux apôtres, leur vie du travail de leurs mains, se loger et loger Dieu sous de misérables cabanes formées de troncs d'arbres superposés, avec un peu de terre détrempée pour tout ciment. Cet établissement si bumble,deji^int pourtant bientôt, comme tout établissement chrétien, le centre et le point de ralliement d'une nombreuse population jusqu'alors éparse. Un séminaire y fut fondé, bientôt un collège pour les familles riches, dont les revenus alimentèrent les Missionnaires et les jeunes indigènes qu'ils préparaient au sacerdoce. Les conversions se multiplièrent parmi les protestants, dont les ministres s'enfuirent bientôt, emportant leurs bibles inutiles, et les catholiques, de plus en plus nombreux, rappelèrent la foi et la piété des premiers âges.
De Sainte-Marie-des-Barrens, les Missionnaires raj^onnèrent dans les villages voisins, là surtout où habitaient des Français, et ils y établirent de nombreuses colonies. Le bruit de leurs travaux bénis de Dieu se répandit au loin. Plusieurs' évoques les réclamèrent pour former des séminaires et des Missions dans leurs diocèses. Ils formèrent d'abord deux autres établissements dans l'État du Missouri : Saint- Louis, Mission at paroisse; cap Girardeau, paroisse et grand séminaire. En 1838, ils se chargeaient également d'une paroisse et d'une Mission à La Salle, dans l'Ulinois, et à Donaldson, dans la Louisiane. Bientôt, dans la Louisiane encore, ils prenaient la direction d'une paroisse et i'un séminaire à Jefferson-City, d'une paroisse et d'un lôpital à la Nouvelle- Orléans. Dans le Maryland, en 1850, paroisse et Mission à Emmitsburg et à Baltimore; paroisse ncore à German-Town, en Pensylvanie; et enfin, tout à la ois paroisse. Mission et petit séminaire à Niagara^ dans 'État de Nev^-York.
Trente ans auparavant, les Missionnaires, chassés de
* Portugal par la révolution introduite à la suite des baïonnettes françaises , obtenaient du roi Jean VI, chassé comme eux, un premier établissement au Brésil. Installés, vers 1810, à Caraça, pèlerinage célèbre dédié à la sainte Vierge, ils y fondaient un collège et y ouvraient un séminaire interne. Mais Tisolement forcé de cette partie de la Compagnie du gouvernement central, devait en amener la ruine momentanée. En effet, le collège fut fepné vers 18Â3, et la maison de Caraça, d'abord déserte, tomba bientôt en ruines. Quatre ans après, un Missionnaire brésilien, député à Paris, obtient la réunion définitive, et emmène avec lui, àsoo retour, toute une colonie de prêtres de la Mission et de Filles de la Charité, fournie par la France et destinée aa diocèse de Marianna. Le centre de la Congrégation au Brésil fut maintenu à Caraça, où, en 4853, le séminair&de Marianna fut transféré, et où, vers la fin de 1856, on roitvrit le collège fermé depuis une douzaine d'années.
Après Caraça, sous don Pedro 1", vers 1825, avait été fondée la maison de Congonhas, aussi lieu de pèlerinage, non plus à la sainte Vierge, mais à Jésus crucifié. G(mgonhas, grâce à raffluence des pèlerins, venus quelquefois au nombre de douze mille de toutes les parties 'du Brésil, devint, comme Caraça, le siège d'une Mission permanente. Un collège y fut ouvert, lequel dut être malheureusement fermé en 1855 pour les mêmes causes que celui de Caraça. Mais la Mission subsiste, en attendant une heure plus favorable de la Providence.
Comme nous l'avons indiqué tout à l'heure, Marianna fat, en 18/^7, le second berceau de la Compagnie au Brésil. Là lui fut confié d'abord le grand séminaire, transporté, en 1854, à Caraça, puis le petit séminaire dont elle prit la direction en 1856. A Marianna, les Missionnaires eurent aussi la direction des premières Sœurs de la Charité qui se soient établies au Brésil.
Peu après leur établissement à Caraça, ils prirent possession de Campo- Belle, au diocèse de Goyaz, propriété qui
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leur fut léguée par un pieux fidèle. Une succursale de Caraça y fut établie, et la ferme fut bientôt transformée en ail beau collège-séminaire, avec une Mission florissante. Plusieurs fois fermée et rouverte, cette maison n'a été définitivement constituée qu'en 1854.
L'année précédente, la Congrégation était entrée à Riolaneiro, capitale de l'Empire. Là, le principal travail des Missionnaires est la direction des Filles de la Charité dans leurs nombreux établissements.
En. 1853 encore, deux Missionnaires et quelques Sœurs s'installaient à Bahia. Les Missionnaires furent aussitôt mis fen possession d'une résidence et d'une petite église où ils commencèrent toutes les œuvres de saint Vincent, y compris le service des prisonniers et des forçats, œuvres que farchevêque de Bahia voulait naturaliser dans son diocèse. Bientôt l'archevêque leur confiait la direction de son grand et de son petit séminaire.
En 1856, deux Missionnaires et sept Sœurs furent chargés du service spirituel et matériel de l'hôpital de Notre- Dame- de- l'Exil, capitale de l'île et province de Sainte- Catherine.
Enfin, l'année suivante, deux Missionnaires, détachés de Bahia, allaient servir d'aumôniers à l'hôpital de Pernambuco, où venaient d'être appelées les Filles de la Charité. Dans le même temps, en 1844, deux prêtres de la Misf5ion partaient d'Espagne pour accompagner dix Sœurs de la Charité mandées à Mexico. Avec la direction des Sœurs, ils s'occupèrent de missions et fondèrent le collège de Los Aldamas. Mexico devint bientôt le siège d'un séminaire interne. Les Missionnaires s'établirent ensuite à Puebla, pour missions et retraites ; à Léon, pour la direction d'un collège ; ils fondèrent une Mission à Monterey, en 1859 ; et cette, année même, ils viennent de fonder à Guadalajara une Mission nouvelle et de se charger d'un hôpital. Enfin, iccompagnant toujours les Sœurs de la Charité, mandées lans tous les États des deux Amériques, il3 se sont établis
à côté d'elles à La Havane, dans l'île de Cuba (1847) ; à Santiago, au Chili (1853); à Lima, au Pérou (1857); à Buenos- Ayres, dans la Plata (1859) ; et, dans tous ces postes, ils s'occupent de missions et de la direction des Sœurs et des hôpitaux. Tous ces établissements se rattachent aux trois provinces des États-Unis, du Mexique et du Brésil.
Missions de Chine.
Vincent avait étendu ses projets apostoliques jusqu'à la Chine. En effet, dans une lettre qu'Estienne, le martyr de Madagascar, écrivait à Aimeras, le 15 janvier 1664, pour demander qu'on lui obtînt à Rome le pouvoir d'annoncer rÉvangile par toute la terre, il ajoutait : « Si vous nous obtenez cette grâce, après avoir parcouru toutes les contrées de l'île Saint- Laurent, j'irai jusque dans la Chine, le Japon et autres terres infidèles, frayer le chemin à notre congrégation pour y rendre à Dieu et aux âmes le service qu'elle rend dans l'Europe. Aussi bien était-ce le dessein de feu M. Vincent y notre bienheureux père, que je passasse jusqu'à la Chine» »
Si Estienne ne passa pas lui-même en Chine, c'est lui qui, par ses libéralités, ouvrit ce pays aux premiers Missionnaires. Par une donation, déjà mentionnée , en date du 20 septembre 1659, il avait assigné, sur son patrimoine, une somme annuelle de 1,500 livres, destinée aux Missions de Madagascar et îles adjacentes, et, à* leur défaut, la somme devait être employée en d'autres Missions hors le royaume pour la conversion des infidèles. Or, depuis l'abandon de Madagascar, en 167/i, ^Ue était restée sans emploi, lorsque JoUy, supérieur général de la Mission, songea à acquitter sur ce point l'obligation contractée par la maison de Saint-Lazare. Le manque de sujets, le trop faible espoir de réussir dans ces Missions lointaines à cause de l'inconstance des peuples et, hélas ! aussi du peu d'union entre
les ouvriers évangéliques, divisés alors par des rivalités malheureuses et par une divergence d'opinions touchant les rits malabares et les cérémonies chinoises, avaient comprimé l'élan apostolique. Mais, en 1692, JoUy prit la résolution d'envoyer bientôt quelques Missionnaires à la Chine ou au Tonkin, où il y avait plus de chance de succès, et, en cas d'impossibilité, de donner les 1,500 livres d'Estienne aux religieux consacrés à l'instruction des infidèles, et particulièrement aux jésuites qui travaillaient, dit-il, avec moins d'opposition. En attendant, il ordonnait au procureur de Saint-Lazare de mettre tous les ans de côté mille écus pour satisfaire aux arrérages de la rente, sur lequel fond on prendrait de temps en temps ce que le supérieur général jugerait à propos de donner aux ouvriers des régions idolâtres *. Six ans après, vers 1697, comme nous l'apprend une circulaire de son successeur Bonnet, un Missionnaire italien, Louis-Antoine Appiani, fut envoyé par le pape comme vice-vîsiteur apostolique en Chine, où on jouissait alors d'une certaine liberté de prêcher l'Évangile. A Louis- Antoine Appiani se joignit bientôt un prêtre allemand, nommé Jean MuUener, et à tous deux on donna pour compagnon, en 1703, Théodore Pedrini. Appiani ne jouit pas longtemps de la liberté et de la paix de son saint ministère. Choisi par le légat du Saint-Siège, le cardinal de Tournon, comme interprète à la cour de l'empereur, il partagea la persécution qui lui fut suscitée dans la grave affaire des cérémonies chinoises. Il fut chargé de sept chaînes et jeté en prison, où un bref du pape vint féliciter et consoler le confesseur de la foi. MuUener, après avoir subi de nombreux interrogatoires, fut banni de l'Empire et se retira à Batavia. Il rentra bientôt et parcourut les montagnes et les provinces, et partout sa parole enfanta de nombreux disciples à Jésus-Christ. Le baptême des enfants exposés fut sa dévotion particulière. En 1717, il fut nommé vicaire apos-