‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 38 sur 87 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Nous avons remarqué plus d'une fois que, dans toutes leursMissions, Vincent et ses fils laissaient toujours une confrérie de la Charité pour monument de leur passage. Pendant quelques années, le saint put visiter ces pieuses associations, par lui-même ou par quelqu'un des siens, pour Y entretenir le premier esprit et veiller à l'observation du règlement. Mais elles se multiplièrent en nombre tellement prodigieux, ses travaux, ceux de ses prêtres, s'accrurent en nfiasse si accablante, que ces visites devinrent d'abord plus fares, ensuite impossibles. Or, il était à craindre que les Confréries, abandonnées à elles-mêmes, ne perdissent peu à peu de leur ferveur primitive ; que leurs membres ne se laissassent aller à leurs caprices plutôt que diriger par la règle; que le lien d'association, qui faisait leur force, ne se relâchât et ne se rompît bientôt , et que, par conséquent, les pauvres ne retombassent partout dans cet état misérable d'où sachante organisatrice les avait tirés.

Il appelait donc de tous ses vœux et de toutes ses prières quelque personne qui lui servît de lieutenant et d'ambassadeut-, là où il ne pouvait ni aller, ni résider lui-même ,

qui parcourût en son nom les villes et les campagnes, pour y susciter l'esprit de charité ou l'y entretenir, pour encourager et diriger les œuvres, pour veiller à l'observation des règles prescrites , pour exercer à leur pratique et au service des malades.

D'ailleurs, un instinct secret lui disait que la famille charitable qu'il avait créée ne serait complète qu'à la condition d'être des deux sexes, comme la primitive humanité ^; que lui-même, pour avoir toute sa puissance, avait besoin d'tm aide semblable à lui ^; qu'aux pauvres, déjà pourvus d'un père, il fallait une mère encore.

Il trouva l'un et l'autre en mademoiselle Le Gras.

Mademoiselle Le Gras.

Née à Paris le 12 août 1591 de Louis de Marillac, »ieur de Ferrières, et de Marguerite Le Camus, elle reçut au baptême le nom de son père. Par sa mère , elle tenait à une illustre famille de robe; par son père, elle descendit d'une famille d'Auvergne plus illustre encore dans les finances, la magistrature et les armes : elle était petite-nièce de Charles de Marillac, archevêque de Vienne, le plus habile négociateur de son temps, de Gabriel de Marillac, avocat général au parlement de Paris, et de Gilberte de Marillac, auteur d'une histoire de la maison de Bourbon, tous trois descendus du contrôleur général des finances du duc de Bourbon, Guillaume de Marillac ; elle était nièce de Michel de Marillac, garde des sceaux de France, et du maréchal Louis de Marillac, tous deux enveloppés dans la journée des Dupes et victimes de la vengeance de Richelieu , l'un sur l'échafaud, l'autre en prison. C'est dans sa prison, où il mourut deux mois après son malheureux frère , le 7 août 1632, que Michel de Marillac donna une édition nouvelle de

1. Masculum et feminam creavit eos. (Gen., I, 27.) î. Adjutorium simile sihi. (Gen., Il, 20.)

sa traduction de Y Imitation^ et se représenta , dans une

figure, communiant avec le maréchal et sa nièce Louise. A

cette époque, Louise de Marillac, depuis sept ans déjà sous

ia conduite de Vincent de Paul, était tout entière à ses

-bonnes œuvres.

Privée de sa mère au sortir de la première enfance,

mise fut élevée avec le plus grand soin d'abord chez les

îligieuses de Poissy, où elle avait quelques parentes, en-

^toite dans la maison paternelle. Douée d'un esprit capable

^« toutes sortes d'instructions, elle reçut une éducation à

î^^ fois virile et féminine : elle fut appliquée et aux arts de

l[>XLr agrément et aux sciences les plus hautes, au dessin et

^ la peinture, qu'elle cultiva toute sa vie, et aux études la-

t.înes et philosophiques. Aussi était-elle la joie et le légitime

orgueil de so» père qui, dans son testament, rendit d'elle

ce témoignage : « Elle a fait ma plus grande consolation

dans le monde, et je crois qu'elle m'a été donnée de Dieu

pour mon repos d'esprit dans les afflictions de la vie. »

La mort lui enleva ce père à l'âge où elle devait choisir un état. Sa piété et son mépris du monde l'avaient incliné d'abord vers les religieuses capucines; mais Dieu, qui la réservait pour de plus grandes choses, permit que sa famille la poussât au mariage. Au mois de février 1613, elle épousa Antoine Le Gras, secrétaire des commandements de Marie de Médicis, issu d'une famille originaire aussi d'Auvergne qui s'était signalée^ar cet amour des pauvres, dont la jeune femme allait bientôt être une vivante incarnation. En effet, épouse et bientôt mère d'un fils, mademoiselle Le Gras, — comme nous l'appellerons désormais *, — après avoir rempli tous les devoirs de ce double titre, consacrait tout le reste de son temps au service corporel et spirituel des pauvres malades, à domicile et dans les hôpitaux, ne

1. A cette époque, il faUait la plus haute noblesse pour mériter le titre de madame, puisque Louise de Marillac, de naissance pourtant distinguée, ne fut jamais que mademoiseUe.

reculant ni devant leur paille fétide qu'elle remuait ell même, ni devant leurs cadavres cpi'elle ensevelissait de s^s mains.

Pour sUnitier et s'exercer au rôle que la Providence lui destinait, elle engagea plusieurs dames, par ses conseils et par ses exemples, à partager avec elle l'honneur de ce service. Déjà, comme elle Ta témoigné plus tard par un écrit, elle avait conçu le dessein d'une Compagnie de filles servantes des pauvres.

Du reste, lectures saintes et solides, pieuses retrjdtes, prière fervente, tel était l'emploi de ses rares loisirs, en même temps qu'elle y approvisionnait sa charité.

Dieu, qui l'avait éprouvée déjà par des peines spirituelles, acheva de se la préparer par ce qu'elle eut à souffrir de la longue maladie de son mari, et la dégagea enfio, pour la prendre à son unique service, le 21 décembre 1625. En effet, suffisamment accommodée des biens de la fortune sans être riche, jeune encore, elle ne voulut plus d'autre époux ni d'autre famille que Jésus-Christ vivant dans les pauvres. Dès 1628, le 4 mai, fête de sainte -Monique, elle avait fait le vœu, qu'elle renouvela désormais tous les ans, d'embrasser, si Dieu lui enlevait son mari, l'état de sainte viduîté décrit par TApôtre ; son mari mort, elle ne songea plus qu'à l'accomplir.

Jusqu'ici, elle avait été sous la direction de Jean-Pierre Camus, évêque de Belley, cet ami de saint François de Sales, qui, privé lui-même de son bienheureux guide, se rendit si tristement célèbre par ses romans et ses diatribes contre les moines. Forcé de retourner et de résider dans son diocèse, Camus chercha à sa pénitente un directeur digne d'elle. Par François de Sales, il connaissait Vincent de Paul comme le meilleur prêtre de Paris : c'est sur Vincent de Paul qu'il jeta les yeux. Ainsi François de Sales, cette âme si aimable et si aimante, fut le lien de charité qui unit les deux plus grands serviteurs des pauvres que Jésus- Christ se soit suscités dans son Église*

Vincent, qui avait résisté si longtemps aux sollicitations de madame de Gondi, qui reculait devant les directions illustres, pour n'appartenir qu'aux pauvres gens, s'effraya d'abord et refusa. Mais Camus ayant fait parler le souvenir vénéré de saint François de Sale^, il finit par obéir. Au bout de quelques entretiens, mademoiselle Le Gras connut tout le prix de son nouveau directeur, vraiment choisi entre dix mille^ suivant la doctrine du bienheureux évêque de Genève; et, pour être plus à portée de ses conseils, elle quitta la paroisse Saint-Sauveur qu'elle habitait alors, et vint se loger sur la paroisse de Saint -Nicolas -du -Chardonnet, dans le voisinage du collège des Bons-Enfants, dont Vincent avait pris naguères possession.

Dès son entrée dans cette vie nouvelle, mademoiselle Le Gras voulut faire d'elle-même une consécration plus absolue que jamais à Dieu entre les mains de son directeur, et elle écrivit l'acte suivant, dont ses filles conservent religieusement l'autographe^ :

« Je soussignée, en la présence de Dieu étemel, ayant considéré que, au jour de mon sacré baptême, je fus vouée et dédiée à mon Dieu pour être sa fille, et que néanmoins j'ai tant et tant de fois offensé contre sa très-sainte volonté; considérant aussi l'immeiise miséricorde de l'amour et douceur avec lequel ce très -bon Dieu m'a toujours maintenue dans le désir de le servir, nonobstant ma résistance presque continuelle dont je suis très-grièvement coupable, et d'avoir toute ma vie négligé et méconnu les grâces que sa bonté m'a faites, qui ont été très-grandes en mon endroit, indigne et chétive créature que je suis ;

« Enfin revenant à moi-même, je déteste de tout mon cœur les iniquités de toute ma vie passée, qui me rendent criminelle.de lèse-majesté divine et de la mort dQ Jésus- Christ, si que je mérite être damnée plus que Lucifer; mais

1. Cette pièce^ comme on le peut voir dans le fac-similé mis en tète de ce volume, fut corrigée par saint Vincent, dont nous indiquons ici en italiques les annotations.

me confiant en l'infinie miséricorde de mon Dieu, je lui demande pardon de tout mon cœur avec ^ntiëre absolution tant des péchés accusés que de ceux dont je ne me souviens pas, et particulièrement de l'abus que j'ai fait des saints sacrements, qui n'a pu être sans un grand mépris de sa bonté, dont je me repens derechef de tout mon cœur, m'appuyant sur le mérite de la mort du Sauveur de mon âme, comme sur l'unique fondement de mon espérance, en vertu de laquelle renonce et renouvelle la sacrée profession faite de ma part à mon Dieu en mon baptême, et me résous irrévocablement de le servir et aimer avec plus de fidélité, me donnant toute à lui; et, pour ce sujet, je renouvelle aussi le vœu que j'ai fait de viduité, et les résolutions de pratiquer les très-saintes vertus d'humilité, obéissance, pauvreté, souffrance et charité, pour honorer ces mêmes vertus en Jésus-Christ, lesquelles si souvent il m'a inspirées par son amour.

« Protestant aussi de ne jamais plus offenser Dieu d'aucune partie de mon être, et de m' abandonner entièrement au dessein de sa sainte Providence pour l'accomplissement de sa sainte volonté en moi, à laquelle je me dédie et sacrifie pour toujours, la choisissant pour ma souveraine consolation.

« Que si, par ma faiblesse ordinaire, il m'arrivait de contrevenir à ces saintes résolutions, ce que ne plaise à Dieu permettre par sa bonté, j'implore dès maintenant l'assistance du Saint-Esprit pour me donner aussitôt la grâce de me convertir, ne voulant jamais plus demeurer un instant déplaisante à Dieu. Ceci est ma volonté irrévocable que je confirme en la présence de mon Dieu, la sainte Vierge, mon bon ange et tous les saints, en la face de l'Église militante qui m'entend, en la personne de mon Père spirituel, qui, tenant à mon égard la place de Dieu en mon eur droit, s'il lui plaît, me doit, par sa charitable conduite, aider à exécution de ces mêmes résolutions et à me faire accomplir la /r^5-sainte volonté de Dieu, de lui obéir pour ce sujet.

« Qu'il vous plaise, ô mon Dieu ! confirmer ces saiintes

résolutions et consécrations, et les accepter en odeur de suavité ; et comme il vous a plu m'inspirer de les faire, donnez-moi la grâce de les parfaire, ô mon Dieu 1 Vous êtes mon Dieu et mon tout, ainsi je vous reconnais et adore seul et vrad Dieu en trois personnes, maintenant et éternellement. Vive votre amour et de Jésus crucifié !

« Louise de Marillac. »

Mademoiselle Le Gras ne se contenta pas d'écrire et de signer cet acte de sa main ; elle en fit un tableau pour l'avoir sans cesse sous les yeux comme la règle invariable de sa conduite. Car, à n'en pas douter, c'est à cela que fait allusion le billet' suivant de Vincent de Paul : « Il me semble que ce sera assez de mettre en votre tableau les mêmes paroles de l'original; et moi je conserverai dans mon cœur celles que vous m'écrivez de votre généreuse résolution d'honorer l'adorable vie cachée de Notre -Seigneur, ainsi qu^il vous en a donné le désir dès votre jeunesse. Oh ! que cette pensée est éloignée de la chair et du sang ! Or, c'est là l'état qu'il faut à une chère fille de Dieu. »

Le premier spectacle qu'offrit à mademoiselle Le Gras la fréquentation du saint prêtre fut le spectacle de la charité, et son premier mouvement fut de s'associer, de sa personne et de sa fortune, à tant de grandes entreprises. Mais Vincent n'aimait pas la précipitation, même dans les œuvres saintes : « Priez, dit-il à sa pénitente , la prière est la source des bons conseils; communiez souvent, l'Eucharistie est roracle des pensées charitables. »

Tel fut le noviciat de madeuioiselle Le Gras. Elle y entra avec tant de soumission, elle en suivit la pratique et elle en sortit avec tant de ferveur et de courage, que Vincent crut devoir enfin l'associer à ses Missions pour l'assistance des pauvres. Sur une nouvelle requête à lui adressée par mademoiselle Le Gras de s'adonner à leur service, il répondit enfin : « Oui, certes. Mademoiselle, je le veux bien. Pourquoi non ? puisque Notre-Selgneur vous a donné ce saint

sentiment. Communiez demain, et vous préparez à la salutaire revue que vous vous proposez ; et, après cela, vous commencerez les saints exercices que vous vous êtes ordonnés. Je ne saurais vous exprimer combien mon cœur déâre ardemment de voir le vôtre, pour savoir comme cela s'est passé en lui. Mais je m'en veux bien mortifier pour l'amour de Dieu, auquel seul je désire que le vôtre soit occupé... Oh ! que vous avez paru aujourd'hui, devant les yeux de Dieu, comme un bel arbre, puisque, par sa grâce, vous avez produit un tel fruit ! Je le supplie qu'il fasse, par son infinie bonté, que vous soyez à jamais un véritable arbre de vie, qui produise des fruits d'une vraie charité. »

Qu'aurait attendu Vincent davantage? Mademoiselle Le Gras ne s'était-elle pas montrée cette veuve vraiment veuve dont parle saint Paul, « aux bonnes œuvres de qui chacun rendait témoignage, qui avait exercé l'hospitalité, lavé les pieds des saints, et s'était appliquée à toute action de piété *î »

Ce fut en 1629 que Vincent commença d'employer son zèle pour la visite des Confréries de la Charité. Il lui remit une instruction écrite de sa main sur la manière de s'y conduire; puis il lui écrivit encore le 6 mai 1629 : a Allez donc. Mademoiselle, allez au nom de Notre-Seigneur! Je prie sa divine bonté qu'elle vous accompagne, qu'elle soit votre soûlas (consolation) en chemin, votre ombre contre l'ardeur du soleil, votre couvert à la pluie et au froid, votre lit mollet en votre lassitude, votre force en votre travail, et qu'enfin il vous ramène en parfaite santé et pleine de bonnes œuvres. Vous communierez le jour de votre départ pour honorer la charité de Notre-Seigneur et les voyages qu'il a faits pour cette même fin et par la même charité, les peines, les contradictions, les lassitudes et les travaux qu'il a soufferts; et afin qu'il lui plaise bénir votre voyage, vous donner son esprit et la grâce d'agir en ce même esprit, et de supporter vos peines en la manière qu'il a supporté

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