EXPLICATION DES RÈGLES
avoir plus de vertu qu'elles» puisque Dieu demande davantage de vous. Pourquoi encore? G^est qu'étant cloîtrées, elles manquent des occasions de mal faire, et que même, voulussent-elles mal faire, là grille, qui est toujours fermée, les éii empêcherait; au lieu qu'il n'y a personne qui aille dans le monde comme les Filles de la Charité, nî qui ait tant d'occasions de se perdre que vous, mes sœurs: en sorte que, s'il ne faut qu'un degré de perfection aux religieuses, il en faut deux aux Filles de la Charité. »
Voilà leur fin et leur état. Pour accomplir l'un et l'autre, il leur faut, en toutes leurs actions, humilité, simplicité et charité, dans les visites, à l'oraison, à table comme ailleurs, «Hélas! mon Dieu! se doivent-elles dire, je ne mérite pas d'aller manger le bien des pauvres, ni d'être dans la compagnie de mes sœurs, puisqu'elles servent les pauvres beaucoup mieux que moi qui ne suis bonne à rien. » Il faut cependant, après qu'on a fait cette réflexion sur son indignité, se relever aussitôt par un acte d'amour de Dieu, et se dire : « Encore que je ne sois pas digne de faire telle chose, je la ferai pourtant parce que Dieu le veut, afin de lui plaire, et parce qu'il désire que je la fasse. »
Semblablement, allant voir les malades, se dire en soimême : « Ah! misérable que je suis, comment osé-je aller à ce pauvre, moi qui suis plus malade devant Dieu que lui? Si tant de saintes âmes avaient le pouvoir de le faire, elles s'en acquitteraient beaucoup mieux que je ne fais; » après quoi, rélever son courage par la pensée suivante : « J'y vais pour l'amour de Dieu. Oh ! que je suis heureuse d'avoir été choisie pour un si saint emploi ! »
Ainsi, c'est l'intention qui relève et vivifie toutes les œuvres. « On dit d'une certaine pierre qu'on appelle philosophale, que' tout ce qu'elle touche devient or. Mes chères sœurs, tout ce que vous ferez, si vous l'accompagnez de ces trois vertus, sera aussi tout changé en or ; et partant, toutes vos actions seront agréables à Dieu et aux anges, w
D'ailleurs, horreur des maximes du monde, amour de
celles de Jésus -Christ. « Par exemple, une fille qui a de l'esprit, qui est adroite, gentille, plaît au monde, parce que le monde estime et aime toutes ces qualités. Les enfants de Notre-Seigneur, au contraire, les doivent mépriser, parce que Notre-Seigneur lui-même n'en fait aucun cas. Eh! comment le Fils de Dieu estimerait-il la beauté du monde, lui qui n'a pas tenu compte de la sienne, quoiqu'il fût la beauté même?... Un jour, parlant à une religieuse, elle me raconta que quelques personnes lui avaient dit qu'elle avait les mains belles ; cela lui faisait grande peine : « Je crains, me disaitelle, que le diable ne me les ait données pour me perdre. » Voyez, mes sœurs, quel sentiment cette fille avait de ses mains et de l'estime qu'on faisait de leur beauté! Elle était bien éloignée de penser comme celles qui font tout ce qu'elles peuvent pour les bien blanchir. A son exemple, donc, quand on nous loue de quoi que ce soit, craignons que ce ne soit le diable qui veuille nous perdre, et méprisons de telles louanges. » ^
De même de la fuite de la pauvreté et de la misère, de la poursuite des commodités de la vie, de la recherche des compagnies et de sa propre satisfaction en toutes choses, et jusque dans la vertu : autant de maximes du monde qui conduisent au mal et gâtent le bien. Tout autres sont les maximes de Jésus-Christ exprimées dans les huit béatitudes: maximes de mortification intérieure et extérieure, de la curiosité des sens et de l'esprit, de la mémoire et de la volonté ; maximes de détachement de tout et de tous, d'in-r différence générale en fait et en désirs. Imaginez-vous un homme solidement enchaîné à un arbre, pieds et mains liés. Il ne peut ni se délivrer lui-même, ni aller chercher sa vie ; en sorte qu'il va mourir de faim ou êtrer dévoré par les bêtes féroces. Image d'une fille attachée à un emploi, à une compagne, à une robe, à une coiffe, à des poignets qui passent un peu afin qu'on les voie. Elle y pense jour et nuit, elle ne s'en peut défaire ; elle ne va chercher personne qui la pourrait délivrer et lui donner la vie ; la voilà hors du
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troupeau et des pratiques de la Compagnie, en grand danger d*être dévorée. « 0 mon Sauveur! est-il possible que nous ne tâchions pas de nous faire quittes de tous ces liens? Quoi! mes filles, un petit oiseau attrapé dans un filet se débat jour et nuit pour s'échapper, et vous, vous serez prises d'une mauvaise attache, et vous ne vous mettriez pas en peine d'en sortir ! L'exemple de cet oiseau vous condamnera au tribunal de Dieu 1 » Nous ne devons être attachés qu'à Dieu seul, qu'à Notre- Seigneur, notre unique Époux. Toute autre attache est une sorte d'idolâtrie ef d'adultère. Aune fille non détachée Dieu ne saurait plus s'unir qu'une personne vivante à un corps mort; elle ne fait même plus partie de la Compagnie, car « la Compagnie est comme la mer qui a coutume de rejeter les corps morts et généralement ce qui pourrait l'infecter. » — Maximes de patience dans les incommodités, les contradictions, les moqueries et les calomnies. Dieu n'est point un tyran, il ne fait souffrir que pour son bien une personne qui le sert, une Fille de la Charité. Voyez le sculpteur qui veut faire une belle image d'une pierre grossière. Il prend son marteau, il frappe dessus à grands coups, de sorte qu'à le voir vous diriez qu'il va la briser entièrement. « Puis, quand il a ôté le plus gros, il prend un marteau plus petit, et le ciseau ensuite, pour commencer la figure avec toutes ses parties. Quand elle est formée, il prend d'autres outils plus délicats pour la mettre dans la perfection qu'il a dessein de donner à cette image. Ainsi fait Dieu. Voilà une pauvre Fille de la Charité, ou un pauvre Missionnaire : quand Dieu les retire de la masse corrompue du monde, ils sont encore dans la grossièreté et la brutalité, ils sont comme de grossières pierres. Dieu veut cependant en faire de belles images, et, pour cela, il y met la main et frappe à grands coups de marteau ; et comment le fait-il? en leur faisant souffrir tantôt la chaleur, tantôt le froid, puis en allant voir les malades aux champs, où le vent cingle en hiver, et où il ne faut point laisser d'aller par ce mauvais temps. Eh bien ! ce sont là de
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grands coups de marteau que Dieu décharge sur une pauvre ïille de la Charité ; et qui ne regarderait qu'à ce qui parait, (lirait que cette fille est malheureuse : mais si Ton jette lès yeux sur les desseins de Dieu, on verra que tous ces coups lie sont que pour former cette belle âme. .Et lorsqu'après avoir envoyé de grandes peines, tant de corps que d'esprit, et qu'il voit que ce qu'il y avait de plus grossier est ôté de cette âme par le moyen de la patience qu'elle a pratiquée : oh ! pour lors, il prend des ciseaux pour la perfectionner; il commence à faire les traits du visage, il la pare et l'embellit, il prend plaisir à l'enrichir de ses grâces, et ne cesse jamais qu'il ne Tait rendue parfaitement agréable. »
Donc, s'abandonner à la conduite de la Providence, comme l'enfant à sa nourrice, dit la règle : « Que la nourrice mette l'enfant sur son bras droit, il y est content; qu'elle le tourne sur le gauche, il ne s'en met pas en' peine, et, pourvu qu'il ait sa mamelle, il est satisfait... Oh ! je ssds qu'il y en a parmi vous qui ne demandent autre chose, et qui disent : « Dieu est mon père : qu'il me mette au côté droit, c'est-à-dire à mon aise, ou au côté gauche, qui signifie la croix, il n'importe : il me fortifiera, je l'espère. »
Le saint continua ainsi d'expliquer tous les articles des règles. Il insista naturellement sur le service des pauvres. « Totre principal soin, mes filles, dît-il, après l'amour de Dieu et le désir de vous rendre agréables à sa divine majesté, doit être de servir les pauvres malades avec grande douceur et cordialité, compatissant à leur mal et écoutant leurs petites plaintes comme une bonne mère doit faire, car ils vous regardent comme leurs mères nourricières, comme des personnes envoyées pour les assister. Ainsi vous êtes destinées pour représenter la bonté de Dieu à l'égard de ces pauvres malades. Or, comme cette bonté se comporte avec les affligés d'une manière douce et charitable, il faut aussi que vous traitiez les pauvres malades avec douceur, compassion et amour, car ce sont vos seigneurs et vos maîtres, et les miens aussi» Oh î que ce sont de grands seigneurs au