Lettres au même, des 21 et 28 décembre
nands. L'ainé célébrait tous les jours la grand'messe en leur présence avec sa dévotion et sa dignité ordinaires, et son frère lui servsût humblement de thuriféraire ou d'acolyte. On voulut imiter de tels exemples, et la retraite se passa si bien, que le Pape, bientôt informé, en témoigna sa satisfaction en plein consistoire. Le supérieur de la Mission de Rome, sur le rapport que lui en fit le cardinal de Sainte- Croix, se hâta d'en donner avis à Vincent de Paul.
Ces exercices furent bientôt célèbres. Des prélats, des cardinaux, des généraux d'ordres venaient en écouter les entretiens, ou les donnaient eux-mêmes, comme en France: par exemple, le cardinal Barbarigo , évêque de Bergame, et les cardinaux Âlbici et de Sainte-Croix; les ecclésiastiques de la plus grande naissance se faisaient honneur d'y prendre part ; les étrangers eux-mêmes demandaient à y être admis, entre autres, un gentilhomme espagnol, du diocèse de Placensia, dont l'évêque était alors à Rome en qualité d'ambassadeur extraordinaire du roi d'Espagne. Ce jeune homme, frappé jusqu'au fond de l'âme, fit à son évêque, au sortir de l'ordination, un récit tellement ému de ces retraites, que l'évêque manda aussitôt le supérieur de Monte- Citorio pour en conférer avec lui. Plein de zèle, ne craignant pas de faire lui-même dans son diocèse toutes les fonctions d'un Missionnaire, ce prélat voulait travailler encore à former de bons ecclésiastiques, et cette institution nouvelle lui paraissait très-propre à ce dessein. Aussi demanda-t-il au supérieur si, à son retour en Espagne, on ne pourrait pas lui donner quelques Missionnaires, pour y faire les mêmes exercices qu'à Rome.
A cette nouvelle, Vincent de Paul, si éloigné d'étendre sa congrégation par les moyens humains, craignit que ses prêtres n'eussent suggéré une telle pensée à l'évêque de Placensia, et il leur écrivit pour leur défendre toute démarche sur ce point. Il n'en était rien cependant, et depuis leur conférence, les Missionnaires n'étaient pas même retournés au palais de l'Ambassade. Mais l'évêque espagnol
16n saint VINCENT DE PAUL.
n'^ tint pas moins à son projet. Dès la prochaine ordination, il voulut suivre tous les exercices, il en prit un plan et des mémoires qu'il envoya dans son diocèse avec ordre de s'y conformer aussitôt, en attendant qu'il en fît lui-même, à son retour en Espagne, une plus rigoureuse application.
De bonne heure, quelques évêques d'Espagne avaient demandé des Missionnaires, comme on le voit par diverses lettres de saint Vincent à Jolly, supérieur de la Mission de Rome. « On va avoir besoin de quelques sujets convenables pour l'Espagne, » lui écrivit-il un jour. Et le 29 novembre 1658 : « Il ne paraît pas que la volonté de Dieu soit qu'on accède au désir manifesté par son Em. le cardinal archevêque de Tolède, qui désire qu'on lui envoie quelques prêtres de la congrégation. » Enfin, le 2 avril 1660, à l'occasion de l'évêque de Placensia : a En cas qu'il montrât quelque désir de se servir de nos prêtres, il ne faut donner aucune espérance, ni non plus lui ôter l'affection qu'il a pour nous. »
La Compagnie ne fut introduite en Espagne qu'en 1704, par un archidiacre de Barcelone qui l'avait vue à l'œuvre à Rome, et lui procura un établissement pour Missions et pour retraites. A Barcelone fut aussi fondé un séminaire interne d'où sortirent les fondateurs des autres maisons d'Espagne. Il y en eut bientôt cinq, qui dépendirent d'abord de la province de Rome, puis de celle de Lombardie, jusqu'à ce que l'Espagne formât une province particulière. La Compagnie ne s'occupa d'abord en Espagne ni de séminaires ni de paroisses, mais seulement de Missions, d'exercices des ordinands et de retraites spirituelles. Pendant la Révolution, la Mission d'Espagne accorda à sa mère et à sa sœur de France, une chrétienne hospitalité que celle-ci lui rendit en 1835. — Troublée par les guerres napoléoniennes au commencement de ce siècle, elle reprit ses progrès à la paix, et elle compta bientôt deux maisons nouvelles, à Badajoz et à Valence. En 1828, une huitième maison fut fondée à Madrid pour la direction des Filles de la Charité, jusqu'alors
dirigées par des prêtres étrangers. La maison de Madrid fut dès lors le séjour du visiteur, qui résidait auparavant à Barcelone ; et avec la direction des Filles de la Charité et les fonctions ordinaires de la Compagnie, elle cumula les travaux d'un second séminaire interne. En 1835, la Mission d'Espagne fut enveloppée dans la suppression générale des communautés religieuses, et ses biens furent confisqués. Ses prêtres se dispersèrent dans les différentes maisons de la Compagnie; la plupart vinrent en France; quelques-uns restèrent à Madrid pour la direction des Filles de la Charité, qui, elles, s'étendaient au milieu des désastres publics. Les Missionnaires furent rétablis en Espagne par le concordat de 1851. En 1855, un projet de schisme, favorisé par un gouvernement révolutionnaire, suspendit leurs progrès ; mais, rejeté par Rome, comme il était arrivé déjà en Italie vers 1707, étouffé par une visite du supérieur général, il ne put empêcher que la Congrégation ne reprît en Espagne ses progrès interrompus. — Également établie dans les îles de May orque, de Minorque et îles adjacentes, en 1736, la Congrégation avait été supprimée en 1836; mais sa maison de Palma, qui, pendant dix-sept ans, avait servi d'asile à tous les religieux bannis de l'Espagne, lui fut restituée en 1853. Outre la maison de Palma, la Congrégation possède aujourd'hui un établissement à Madrid, séminaire interne et maison de Missions et de retraites (1852), et un séminaire à Badajoz (1859),
C'est ainsi que les exercices des ordinands s'introduisirent en Espagne. Ils se répandirent de plus en plus en Italie.
En 1697, une seconde maison se fonda à Rome, la maison de Saint-Jean-et-Saint-Paul. D'autres s'établirent successivement dans les États pontificaux : à Pérouse (1680) ; à Macerata (1686); à Ferrare (1694); à Fermo (1704); à Forli (1709) ; à Tivoli (1729) ; à Bologne (1733) ; à Sonbiaco (1764). Toutes le§ maisons de la province romaine furent supprimées par les Français maîtres de Rome , sauf celle
de Monte-Gîtorio , qui fut maintenue pour l'éducation et l'instruction des élèves de la Propagande; mais toutes, moins celles de Forli et de Sonbiaco, furent rétablies au retour de la papauté dans ses États en 1815. La maison de Saint- Jean-et-Saint-Paul, à Rome, a été remplacée par celle de Saint-Sylvestre, aujourd'hui séminaire interne de la Congrégation. Missions, retraites, conférences ecclésiastiques, tels sont les emplois ordinaires de chacun de ces établissements.
•Du vivant de saint Vincent de Paul, un grand nombre de prélats italiens établirent encore les exercices des ordinands dans leurs diocèses, entre autres le cardinal Barbarigo, cet évêque vénitien déjà nommé. Cependant il fallut attendre un siècle encore pour que la Mission eût un établissement fixé dans les États de Venise. En 1750, une Mission faite avec grand succès à Murato, diocèse de Torcello, près de Venise, donna au cardinal Delfino, patriarche d'Aquilée, la pensée d'établir la Compagnie à Udine. Le Sénat vénitien, ordinairement si opposé à tout nouvel établissement, vota celui-ci à l'unanimité, et la population entière voulut concourir à la construction des bâtiments qui lui étaient destinés. Grands et peuple eurent à s'applaudir d'avoir favorisé un établissement qui, jusqu'à sa suppression en 1810, lors de l'invasion française, produisit des fruits de salut dans tout le patriarcat d'Aquilée.
Mission de Gênes.
De tous les prélats d'Italie, contemporains de Vincent de Paul, qui s'empressèrent d'appeler ses enfants, le plus mémorable est le cardinal Durazzo, archevêque de Gênes.
Le cardinal Durazzo, appartenant à une famille illustre qui a donné plusieurs doges à la république et plusieurs prélats à l'Église, attendait des Missionnaires de France, lorsqu'un de ceux de Rome passa par Gênes pour retourner à Paris. Par
avancement d'hoirie, le pieux archevêque le prit en quelque sorte à la volée, le mit aussitôt à Tœuvre, puis il écrivit à Vincent, en août 1645 : « Je me suis servi de son ministère en divers lieux de mon diocèse , et il y a travaillé avec grand fruit et bénédiction pour le service de Dieu , pour le salut des âmes et pour ma satisfaction particulière. J'ai consenti à son départ, parce que vous nous envoyez d'autres prêtres pour continuer ce qu'il a si heureusement commencé. Il y a apparence d'établir un si pieux institut à la plus grande gloire de sa divine Majesté. »
Cette même année 1645, les Missionnaires promis arrivèrent en effet; mais ils travaillèrent deux ans avant d'avoir à Gênes un établissement fixe. Ce ne fut que vers la fin de 1647 que le cardinal Durazzo, avec le concours de Baliano, Raggio et Jean-Christophe Monza, trois prêtres sortis de la première* noblesse génoise, put enfin leur donner une maison à Gênes. Dès lors , ils embrassèrent tous leurs exercices avec une telle continuité et une telle ardeur, que Vincent, si ennemi pourtant de l'inaction, craignit qu'ils ne succombassent et qu'il leur écrivit de se modérer. Mais comment eussent-il fait, alors que le cardinal, avec la santé la plus frêle, leur donnait lui-même l'exemple? Il s'associait à leurs Missions comme l'un d'eux, entrait dans toutes leurs pratiques et suivait à la lettre leur règlement : au point qu'un jour, étant à table avec eux et quelques gentilshommes , et un seigneur du voisinage lui ayant envoyé un présent: «Non, répondit- il, les Missionnaires ont pour règle de ne rien recevoir pendant le cours de leurs Missions. »
Sous la conduite et sous les yeux d'un tel chef, de quoi n'étaient pas capables les Missionnaires? Des paroisses divisées comme de petits États en guerre étaient désarmées par ces ministres de paix ; les célèbres banditi eux-mêmes, que le grand justicier Sixte V n'avait pu entièrement exterminer de l'Italie, renonçaient au pillage et au stylet, pendant que le père leur pardonnait l'assassinat de son fils,
le fils de son père. Des confréries de Charité étaient fondées dans des villages avec l'obole du pauvre; ailleurs, on établissait une Compagnie dont l'emploi était d'enseigner aux ignorants les prières essentielles et les principes de la foi, et d'aller par la paroisse chercher les enfants pour les amener au catéchisme. Car l'ignorance était grande parmi ces populations, et quand les confessions, ce qui arrivait presque toujours, é.taient nombreuses, deux jeunes ecclésiastiques devaient faire un examen préalable , délivrer à ceux qui étaient suffisamment instruits un billet d'admission au saint tribunal, et écarter les autres.
Vincent, à Saint- Lazare, racontait les vertus et les travaux des Missionnaires de Gênes : « d'où vous voyez. Monsieur, écrivait-il au supérieur Blatiron, que le miel de votre ruche s'écoule jusque dans cette maison, et sert à la nourriture de ses enfants, » Il le nourrissait lui-même de ses encouragements et de ses saintes félicitations; il lui avait écrit le 12 septembre 1647 : « Je ne pense jamais à vous ni à ceux qui sont avec vous qu'avec beaucoup de consolation. Vous désirez tous d'être entièrement à Dieu, et Dieu vous désire tous pour lui-même. Il vous a choisis pour lui rendre les premiers services de la Compagnie dans le lieu où vous êtes ; et pour cela, sans doute, il vous donnera des grâces toutes particulières, qui serviront comme de fondement à toutes celles qu'il fera jamais à cette nouvelle maison. Cela étant, quelle reconnaissance ne devez -vous pas à sa divine Providence? Quelle confiance ne devez- vous pas avoir en sa protection? Mais quelle doit être votre humilité, votre union, votre douceur les uns pour les autres I » Et alors, entrant dans un saint transport, et se prosternant avec eux aux pieds de la divine bonté : « 0 Dieu! s'écrie-t-il, ô mon Seigneur! soyez le lien de leurs cœurs ! Faites éclore tant de saintes affections. dont vous y avez mis le germe ! Donnez l'accroissement aux fruits de leurs travaux, afin que les enfants de votre Église en puissent être nourris ! Arrosez de vos bénédictions cet établissement, comme une nouvelle plante!
Fortifiez et consolez ces pauvres Missionnaires dans les fatigues de leurs emplois ! Et enfin, mon Dieu, soyez vousmême leur récompense , et par leurs prières, étendez sur moi votre immense miséricorde ! »
Ces vœux furent exauéés : nous venons de voir le succès des missions ; non moindres furent les fruits des exercices des ordinands et surtout des retraites spirituelles. Les retraites commencèrent par les curés chez qui les Missionnaires avaient travaillé, et il en sortit des conversions admirables. Des curés rendaient publique leur confession, comme publics avaient été leurs scandales, et ces sortes de confessions, à la face des hommes comme de Dieu, devinrent en quelque sorte de règle à Gênes, si bien qu'on disait en y entrant : « Nous sommes ici dans la vallée de Josapbat. »
Là encore le cardinal Durazzo donnait l'exemple. Il faisait sa retraite avec les Missionnaires, suivant tous leurs exercices avec une fidélité scrupuleuse, consacrant comme eux quatre heures par jour à Toraison, et presque toujours à genoux. En vain l'invitait-on à se lever et à s'asseoir : il ne le faisait presque jamais; et si la fatigue l'y contraignait, aussi humble qu'un jeune novice, il en demandait la permission. Il rendait compte de son oraison à son tour, avec la simplicité d'un Missionnaire. Dans la chambre, à la table, il ne voulait aucune distinction. Et quand, à la fin de la retraite, on le pria de donner sa bénédiction à ceux qui en avaient partagé avec lui les exercices, c'est lui qui se jeta à genoux pour la recevoir du supérieur.
Par ces travaux, les Missionnaires changèrent la face du
diocèse de Gênes, et surtout leur supérieur, Etienne Blatiron, que le cardinal Durazzo proclamait un des premiers Missionnaires du monde. En 1656 et 1657, la peste vint mettre leur charité à une nouvelle épreuve. Les lettres de Vincent à cette époque sont pleines à ce sujet de détails horribles. En retournant des champs à la ville, où le mal croissait tous les jours, Blatiron avait trouvé les rues encom-
brées de monceaux de cadavres, parmi lesquels quatre personnes vivantes, tombées là de faiblesse, en attendant de devenir bientôt cadavres à leur tour ^ Il y avait cinq ou six mille morts par semaine. On n'osait venir que de loin au secours de cette malheureuse ville, et personne n'avait la force d'aller recueillir les secours jetés sur ses côtes. Vincent écrivait, le 9 septembre 1657 : « Une barque de Savone étant allée au port pour porter quelques rafraîchissements, et ayant crié longtemps, personne n'a répondu; de façon qu'ayant laissé sur la rive les vivres qu'elle apportait, et y étant retournée de là à quelques jours, elle les y a trouvés comme elle les y avait mis. »
A l'époque de cette lettre, la peste avait redoublé de fureur. Jésuites, Missionnaires, avaient été obligés de céder leurs maisons aux pestiférés , et ceux-ci s'étaient mis dans une maison de louage ^. Ni les changements des saisons, ni les prières que venait de faire l'Église à l'occasion d'un jubilé, rien ne pouvait détourner le fléau, ni même diminuer ses coups. « Il faut, écrivait alors Vincent, que les péchés de l'État chrétien soient bien grands, puisqu'ils obligent Dieu d'exercer sa justice de cette sorte. Plaise à sa miséricorde venir à son tour visiter bientôt ces pauvres villes, et consoler tant de peuples affligés partout, qui d'une façon, qui d'une autre! » Dans sa profonde affliction, il trouvait à remercier Dieu de ce que ses maisons avaient été jusqu'alors préservées, et il le priait de leur conserver sa protection jusqu'au bout^ Mais bientôt, le supérieur luimême, Etienne Blatiron, était frappé à Gênes, en même temps qu'Edme Jolly l'était à Rome, et d'autres ailleurs. Quelle douleur à la nouvelle du danger de ces excellents ouvriers, et que de prières partirent pour eux de Saint- Lazare et de toutes les maisons de la Compagnie ! De ces deux grands serviteurs de Dieu, l'un fut laissé pour gou-