Discours prononcé en Téglise de Fawon-Sireet, en
à la pauvreté et au travail, il ne les a pas encore relevés de la sentence de stupide mépris portée contre eux par le rire voltaîrien. Mais, encore un coup, de ses moqueries, de ses haines, de ses proscriptions, il excepte toujours la Fille de la Charité. Il renverserait toutes les institutions catholiques, qu'il s'arrêterait, ce semble, à celle-là, et que son flot destructeur viendrait mourir devant cette blanche cornette, comme la mer devant le grain de sable du livre de Job.
Et n'est-ce pas pourquoi la Providence a maintenu, multiplié ces Filles, toujours pures, dévouées, sublimes, en dehors de toutes les conditions ordinaires de la vie religieuse, sans voeux, sans clôture, au milieu de dangers et de corruptions qu.' elles traversent sans atteinte et sans souillure ? Ce qui avait été pour les plus grands saints un problème insoluble, une chimérique tentative, à savoir T ascétisme dans la vie active, la solitude dans le monde, le recueillement dans le tumulte, l'humilité dans l'honneur et la sympathie universelle, la pureté dans le contact avec toutes les boues : voilà qui est devenu une réalité vivante, immortelle !
Et n'est-ce pas enfm ce qu'avait pressenti saint Vincent
^6 Paul? N'est-ce pas ce qui explique la différence de son
iangage, qu'il parle soit, à ses prêtres, soit à ses Filles de
'^ Charité. A ses prêtres il ne parle que la langue du mé-
P'^is et de l'anéantissement; il ne les appelle que lai petitCy
^^ ^hétivey la misérable compagnie; « notre gueuserie^ »
"^^--il encore; en un mot, pour eux, il épuise le vocabulaire
^^ tous ses termes les plus avilissants. Quant à ses Filles
^^ la Charité, ah! sans doute, il les provoque au mépris
^ ^lies-mêmes et leur prêche sans cesse sa chère humilité;
^*iîs, en même temps, il ne leur parle que de la sublimité
^^ leurs fonctions, de leur institution merveilleuse, du cas
^^Je le monde fait d'elles; il leur répète tous les jours que
nen de semblable ne s'était vu dans l'Église de Dieu.
D'où viennent ces deux langages? Il aimait ses prêtres et estimait leurs services ; mais, évidemment, les Filles de la Charité étaient son œuvre de prédilection. C'est qu'il près-
sentait la différence de destinée et de nécessité des deux . portions de sa grande famille.
A leur jour et à leur heure, au commencement du xvii« siècle, alors qu'il n'existait d'institutions ni d'éducation ecclésiastique, ni d'instruction pour le pauvre peuple, les Missionnaires répondaient à une nécessité indispensable de l'Église de France. A eux d'évangéliser les campagnes, de préparer de bons prêtres par les ordinands, les. conférences, les retraites, les séminaires. Depuis, et de nos jours encore, ils continuent tout cela ; ils ont repris un à un, dans le champ de TÉglise, tous les sillons auxquels le malheur des temps les avait arrachés; ils étendent même, à certains égards, leur sainte culture, et leurs Missions étrangères embrassent des régions plus vastes que jamais. Toutefois, ne peut-oa pas dire que leur principale gloire, digne de disciples de l'humble Vincent de Paul, a été de travailler toujours à se rendre inutiles? Exercices des ordinands, conférences et retraites ecclésiastiques, séminaires, tout cela existe aujourd'hui partout, par eux et par leur initiative, mais existerait désormais sans eux. Sans doute, en disparaissant, ils laisseraient un grand vide dans l'Église, dans les séminaires, dans les Missions ; vide encore en la privant d'une compagnie de prêtres, demeurée toujours, par sa fidélité à l'esprit du plus saint prêtre des temps modernes, la forme du troupeau sacerdotal ; mais vide pourtant qu'il ne serait pas absolument impossible de remplir.
Au contraire, se figure-t-on la disparition subite de plusieurs milliers de Filles de la Charité? Quel vide, et que rien ne comblerait jamais! Rien avant elles de semblable; rien après, sans aucun doute, ne pourrait être entrepris, car une telle famille ne peut naître que du mariage spirituel, mariage unique, d'un Vincent de Paul et d'une demoiselle Le Gras. Or, pour comprendre l'étendue d'un tel malheur, il suffit de se rappeler, il suffit de voir la place que les Filles de la Charité occupent aujourd'hui dans l'Église et dans le monde.
Mais ici reparaît, sous un autre aspect, Tutilité,' la nécessité des Missionnaires. Les institutions, comme les individus, ne se conservent que par les mêmes principes qui leur ont donné naissance : nées de la congrégation de la Mission, c'est par la Misssion que les Filles de la Charité se maintiennent et se maintiendront dans leur esprit et dans leur essence. Ce qu'elles doivent aux Missionnaires, la vie et la conservation , elles le leur rendraient ainsi au besoin : quand ils n'auraient pas d'autre raison d'être, les Missionnaires vivraient par et pour les Filles de la Charité. Admirable échange de services et de vie entre les deux portions de la famille de saint Vincent de Paul ! Indivisible héritage, indissoluble union entre les frères et les sœurs * !
1. De plus longs détails sur les Filles de la Charité appartiendraient à une Vie de mademoiselle Le Gras plus qu'à une Vie de saint Vincent de Paul. Nous nous déterminerons, sans doute, à écrire et à publier ce nouvel ouvrage, pendant, en quelque sorte, obligé de celui-ci. Là nous ferons connaître plus pleinement ces femmes admirables, coopératrices de saint Vincent et de mademoiselle Le Gras, qu'a produites en si grand nombre cette première moitié duxvu" siècle, véritable âge d'or de la femme chrétienne.