‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 59 sur 87 · Œuvres, toin. XVI, p · texte numérisé non relu

Œuvres, toin. XVI, p

c^est Vincent de Paul, n'en doutons pas, qui suggéra aux Dames de choisir ce brillant orateur, dont Timpression, depuis 1652, ne s'était jamais effacée de son esprit, et qu'il venait d'admettre, il y avait trois années à peine, dans sa conférence des mardis*.

Voilà donc encore le rôle de Vincent de Paul dans la grande affaire de l'Hôpital-Général ; rôle tout de charité, qui fut contrarié par les voies de contrainte de la puissance publique. A lui en revenait la première idée; à lui l'honneur d'avoir levé les principales difficultés, d'avoir obtenu de la cour l'emplacement nécessaire, d'avoir fourni les premiers meubles qu'il fit faire par les ouvriers de sa maison, enfin, d'avoir formé cette assemblée de dames dont le zèle renversa tant d'obstacles et édifia tant de merveilles.

Mc'iis, encore un coup, son premier dessein fut un peu faussé par Tabsolutisme de Louis XIV. Son dessein, il nous Ta dit : c'était d'agir avec une charité patiente, d'attirer les pauvres au lieu de les forcer ; et, en attendant que tous fussent gagnés par la douceur d'un asile assuré et d'une vie disciplinée, de les souffrir à Paris, et, avec des précautions nécessaires de police, de les entretenir par des aumônes. Aussi, quand l'œuvre commença à fonctionner, il ne paraît y avoir contribué qu'en lui procurant des ressources; mais il refusa d'y prendre une part directe et personnelle. Dès le mois de mars 1657, il écrivait : « L'on va ôter la mendicité de Paris, et ramasser tous les pauvres en des lieux propres pour les entretenir, instruire et occuper. C'est un grand dessein, et fort difficile, mais qui est bien avancé, grâce à Dieu, et approuvé de tout le monde. Beaucoup de personnes lui donnent abondamment, et d'autres s'y emploient volontiers. On a déjà dix mille chemises, et du reste à proportion. Le roi et le parlement l'ont puissamment appuyé, 3t, sans m'en faire parler, ont destiné les prêtres de notre congrégation et les Filles de la Charité pour le service des

1. Ètvde* sur Botmtt, par M. Flocquet, tom. I, pp. 40S et suiTantei. in. ^«

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pauvres, soasle bon plaisir de Mgr rarcbe^éque de Paris. Nous ne sommes pourtant pas eneore résolus de noms engager à ees emplois, pour ne pas assez connaître ai le bon Dieu le veut; mais si nous les entreprenons, ce ne sera d'abord que pour essayer. »

C'était la duebesse d'Aiguillon qui avait travaillé plus que personne à procurer aux Missionnaires la direction spi? rituelle du nouvel hôpital. Mais Vincent, comme il vieirt de nous le dire, voulut, avant d'accepter une telle charge, consulter Dieu et ses frères. Il pria donc d'abord; puis il réunit les prêtres de Saint- Lazare en assemblée délibérante. Suivant son usage , il présenta les raîsoqs pour el contre; celles-ci l'emportèrent, et il fut résolu qu'on déclinerait l'obligation. Mais comme c'était un droit, aussi biea qu'une charge, que les lettres patentes du roi attribuaient aux prêtres de Saint-Lazare, ceux-ci durent y reneodcerpar un acte authentique. Cependant, pour ne pas suspendre le bien spirituel des pauvres et y coopérer indirectement, Yi»cent de Paul pria Louis Abelly, son futur historien, Y m . des meilleurs ecclésiastiques de sa conférence, d'accepter U charge de recteur de l'Hôpital-Général. A la voix de sob Père, Abelly se courba sous le fardeau. Pour le mieux porter, il s'adjoignit quelques autres prêtres zélés, dont plusieurs, appartenant comme lui à la conférence des mardis, avaient été formés sous la même discipline, et tous ensemble, outre leurs fonctions ordinaires, firent, dans les diverses maisons de l'hôpital, des Missions qui y répajH dirent l'esprit d'ordre et de pénitence. Mais les travaux immodérés d' Abelly ayant bientôt épuisé ses forces, il se démit de son emploi entre les mains des vicaires généraux du cardinal de Retz, archevêque de Paris , qui lui aubsti^ tuèrent un docteur de Sorbonne, autre élève de Vincent de Paul.

C'est ainsi que le saint prêtre continuait la direction de l'hôpital par des hommes animés de son esprit, s'il ne pouvait s'en charger ni par lui-même ni par ses Missionnaires!

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Su effet, um telle œuvre était étraogëre au but de sa con^ ^régaUoQ, Tcmée exclusivement au 8alut du pauvre peupk des champs et à rinatruction des ecclésiastiques, but dont lés auiaôneries d'hôpitaux l'auraient détourné bien vite* 6'il accepta la charge d'aumônier de l'hôpital cle Marseille^ ce fut en faveur de ces pauvres foirçats que sa charité, la première, avait recueillis, et au milieu desquels, du reste, les fonctions spirituelles consistaient en une sorte de Mission permanente.

Mais nous avons indiqué un autre motif, secondaire quoique très-réel, de ses refus : son oppositian à quelquesunes des idées qui prévalurent dans l'établissement de riiôpital-Général. Il nous en reste un curieux témoignage dans une suite de cahiers manuscrits rédigés par le frère IHicourneau, son secrétaire pédant dix-sept ans, en vue, sans doute, de sa Vie et du procès, pressenti déji, de oano*ni^&tion. Dans un de ces cahiers,^ intitulés : Acii(ms et pa-" iH>le^ d'humilité y... de simplicité*., y de prudmee^ etc. y ^ies et pratiquées par feu Monsieur de Pétuly notre trèshonoré père et fondateur -y dans le 10*, celui de la charité ^ miséricorde y frère Ducournean raconte un petit voyage qu'il fit, en compagnie du saint prêtre, un jour chaud de l'été 165A ou 1655, pour aller à ViUepreux voir le R. P. de (n)ndi. Us dînèrent à Saint-Gloud^ dans une hôtellerie, à la ûnème table, où Vincent ne manqua pas de servir lui-même te fr^^ et du meilleur. Après quoi, il dit au secrétaii^e de pnrendre plume et papier, et, durant plus de trois heures ^^^ 2e qui les fit arriver très- tard à ViUepreux — il lui dicta ^ raisons pour et contre l'enfermement des pauvres, au ^oins pendant la guerre, dans l'hôpital alors projeté, et les iioyens de les assister spirituellement et corporellement, Etendant tout le chemin il entretint encore le frère du même l^bjet, et lui fit l'honneur, suivant ^on humble coutume, de lai demanda son avis. Or, ce qui répugnait davantage au Éaritable prâtre, c'était, d'un côté, Tenfet^mement par ^oe; etf de l'autre, la résolution où l'on était alors de n'ou-^

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vrir l'hôpital qu'aux pauvres de Paris, et de refouler* dafiê les provinces les pauvres de la campagne. « Que devien-' dront ces pauvres gens? disait-il. Faire un hôpital général, y enfermer seulement les pauvres de Paris, et laisser là ceux des champs, c'est ce que je ne puis goûter. Paris est l'éponge de toute la France, et qui attire la plus grande partie de l'or et de l'argent. Et si ces pauvres gens n'y ont point d'entrée, encore un coup, que deviendront-ils? et particulièrement ces pauvres gens de Champagne et de Picardie, et des autres provinces ruinées par la guerre? »

On voit donc toute la théorie charitable de Vincent : il était partisan de l'extinction de la mendicité, mais à deux conditions : l'une de ne pas user de violence à l'égard des pauvres, si ce n'est par mesure de police ou de sûreté générale; l'autre, de pourvoir d'abord à leurs moyens d'existence. Oui, plus que personne, il voulait abolir la mendi- Jii cité, mortelle au corps, mortelle surtout à l'âme du pauvre. Rappelons-nous ce qu'il fit à Mâcon. Du reste, toutes ses œuvres charitables, ses confréries tendaient à ce but; toutes avaient pour principal objet le secours à domicile, seul remède efficace et chrétien contre la mendicité. Mais il préférait l'aumône manuelle à l'emprisonnement du pauvre, et il la voulait conserver jusqu'à ce qu'on eût disposé les mendiants à une vie disciplinée et qu'on leur eût procuré partout des secours suffisants. Aussi, fut-ce une peine cruelle pour lui, lorsque, après l'arrêt de 1657, il duj cesser les distributions qu'il faisait faire à la porte de Saint- Lazare, et que nous aurons ailleurs à raconter. Les pauvres s'en plaignaient à leur père : « Est-ce que Dieu, lui demandaient-ils, n'a pas commandé de faire l'aumône? — Oui, mes amis, mais il a aussi commandé d'obéir aux magistrats. » Ainsi il échappait à l'objection par une réponse qui ne devait satisfaire ni ses chers pauvres ni son cœur. 11 souffrait encore lorsqu'on le rendait responsable de la mesure cruelle qu'il réprouvait. Un jour, à la porte de Saint-Lazarei \\ un pauvre lui dit : « Voulez-vous bien que je vous répète

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ce qu'on dît de vous? — Oui, mon ami, dîtes. — C'est, mon père, qu'on vous injurie dans Paris, parce qu'on croit que c'est vous qui avez fait enfermer les pauvres'au grand hôpital. — Bien, bien, mon ami, je m'en vais prier Dieu pour eux. )) C'est pourquoi nous le verrons plus tard, pendant un hiver rigoureux, interpréter la loi , en suivre l'esprit plutôt que la lettre, et distribuer du pain et du potage à un grand nombre de pauvres familles réduites à une extrême indigence.

Et toutefois, maintenons notre premier dire : Vincent était opposé en principe à la mendicité : il nous l'a dit luimême dans sa lettre de mars 1657, plus haut citée; car il se comprenait, sans doute, dans cette approbation universelle donnée au dessein de l'Hôpital-Général. Et comment eût-il eu une autre pensée ? Toutes les œuvres de la charité chrétienne sont pour le mendiant comme si. elles n'étaient pas, et toutes vont à le faire disparaître : la crèche, l'asile, l'ouvroir, l'atelier de charité, Thôpital. A tout cela le noendiant préfère l'apprentissage de la mendicité, l'enseignement de tous les vices, la vie d'oisiveté et de débauche. Le mendiant n'est pas le pauvre, il en est l'ennemi. Car l'aumône qui lui est faite, inintelligente et aveugle, est presque toujours un prélèvement fait sur les ressources qui devraient être réservées au vrai pauvre. Le mendiant, qui ordinairement participe déjà au fonds commun de la charité, cherche dans la mendicité, non le soulagement à des besoins réels, mais les moyens de vivre dans des habitudes d'oisiveté et d'aventure, dans une crapuleuse abondance. Un bâton et une besace lui sont un capital productif; s'il a une plaie, c'est une fortune. Heureux les pauvres! heureux ceux qui souIFrent ! il trouve le moyen de faire de ces paroles sacrées une réalité grossière, ou plutôt une abominable parodie! Une première honte surmontée, plus de charge pour lui; c'est l'indépendance de la vie sauvage, le salaire sans travail, la jouissance sans fatigue. Il a déserté le devoir, comme le soldat son drapeau. La mendicité est moins

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la fille que la mère de Findigeoce, car tSLlt est héréditaire avec tous ses vices. Le bâton du père se transmet aux enfants comme un sceptre; pas de dynastie plus durable.

Outre le mauvais emploi, le gaspillage de T aumône matérielle, pas d'aumône spirituelle pour le mendiant; elle ne saurait l'atteindre à aucune époque de sa vie, puisque, depuis le berceau de la crèche jusqu'au lit de l'hôpital, il déserte tous les postes où la charité chrétienne a si bien su les unirrune et l'autre. Alors, sans instruction et sans pratiques religieuses, sans Dieu et sans loi, sana école et sans église, il ne reste plus pour lui et ses enfants que la fainéantise et le vagabondage^ que la ruse et la duplicité, que Yi^Biorm:^ et le vice.

Funeste au pauvre, la mendicité est dangereuse pour la société. Elle ôte des bras au travail, consomme à pure perte une partie du capital social. Elle remet au hasard la vie d'un grand nombre d'individus qui, si le hasard les sert mal, entrent en guerre avec la société et peuplent ses piisons. Plaie et danger social, elle est un reproche soit à l'économie charitable du pays qui n'y sait pas remédier, soit à sa police qui la tolère. La société a donc le droit et le devoir de l'interdire. Mais, évidemment, c'est à la condition qu'elle procurera au pauvre travail et secours. « Pour ôter la mendicité, a dît Bossuet dans sa Politique sacrée, il faut trouver des remèdes contre l'indigence. » Donc, berceau à l'enfant exposé ou abandonné, hôpital à l'infirme, asile au vieillard ; secours accidentel au valide tombé dans la misère, en attendant qu'il puisse se relever par le travail.

Sans doute, bien des objections à cette théorie. N'est-oo pas allé Jusqu'à objecter les ordres mendiants, et les saints qui se sont réduits à une mendicité volonts^re? Mais qui ne voit là une exc^tion et non une règle? une exception pour honorer la pauvreté, non la mendicité ; pour venir à son aâde, non pour l'entretenir ?

Sans doute, au premier abord, l'interdiction de la neii^ dicité répugne à la charité chrétienne. U semble inhumain

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