‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 62 sur 87 · SAINT-LAZARE · texte numérisé non relu

SAINT-LAZARE

dépense à cent mille. Dès lors on y reçut tous les ans, outre trois ou quatre cents malades, plus de vingt mille passants. Aux approches de la fête de sainte Reine et de la Trinité, 00 y vit jusqu'à 1,500 pauvres pèlerins, auxquels on distribuait tous les jours du pain et du potage ; et s'ils étaient exténués par la fatigue du voyage, ils y recevaient pendant neuf jours l'hospitalité. Tous trouvaient là, pour le corps et pour l'âme, les soins les plus charitables; car Vincent, à défaut de ses prêtres, étrangers à de telles fonctions, pourvut l'hôpital de bons ecclésiastiques et lui donna des Filles de la Charité. Aussi les guérisons morales n'y étaient pas moins nombreuses que les guérisons physiques.

Gomme toutes les œuvres auxquelles Vincent a mis la main, l'hôpital de Sainte-Reine existe encore dans les mêmes conditions qu'il y a deux cents ans. Les baigneurs indigents y sont toujours reçus gratuitement, et aux passants on continue à donner de la soupe, du pain et de la viande. On y élève même aujourd'hui seize orphelines. Et encore une fois c'est à Vincent, c'est à ses. conseils toujours béniâ de Dieu, à ses aumônes, à ses sollicitations auprès des personnes puissantes, que cette œuvre doit ses commencements, ses progrès et sa durée. Aussi est-ce à Vincent que Gabriel de Roquette, évêque d'Autun, dans sa lettre à Clément XI, en attribue tout l'hoaneur*.

Saint-Lazare.

Toutes ces œuvres, Vincent les avsût en quelque sorte réunies sous ses yeux et sous sa main dans la maison de

1 . « Servus Dei auctor fuit piis hominibus , ut publicum accipiendis hoc locomiseris valetudioarium extrueretur, in quo nosocomio ejus congregatioais alumosB , multis abhinc annis servientes, corporum sanitatem procurant, duDi inteati in animœ saluteoi idonei qui ibi praesto suut praesbyteri^ spirituale remedium^ supra cœtera multo magis necessariumi sedulo^ sub epiâcopaii auctoiilate , mixûattanl. »

Saiût-Lazare, afin d'entretenir et d'exercer par là sa charité et d'y former ses disciples. Saint-Lazare, en effet, n'était pas seulement séminaire interne, maison mère de la congrégation, lieu de conférences et de retraites; c'était encore un hôpital et une prison. Jusqu'à la Révolution française, on continua d'y recevoir, suivant sa destination première, les quelques malades de la ville et des faubourgs qui étaient encore atteints de la lèpre. Un quartier spécial y fut affecté aux prêtres convalescents. On se rappelle les deux ou trois pauvres fous qu'y avait retirés le prieur Adrien Le Bon, et que Vincent, menacé par les religieux de Saint-Victor d'être évincé du prieuré, aurait regrettés plus que le prieuré lui-même : substitué en la place de Le Bon, non-seulement il conserva le soin de ces malheureux, mais, moyennant une pension modique, il reçut un grand nombre d'autres aliénés qu'il fit servir avec une charité admirable. Enfin il recueillit, avec l'autorisation et le concours du lieutenant de police, des jeunes gens de condition, vrais enfants de douleur qui, par leur libertinage incorrigible, étaient la honte et le tourment de leurs familles. Conduits de nuit et avec mystère à Saint-Lazare, et connus de nom et de famille du seul supérieur, ces jeunes débauchés n'étaient vus de personne du dehors, sinon du consentement de leurs parents; et, au dedans même, ils n'avaient de rapports qu'avec ceux qui étaient préposés à leur service. Des frères prenaient soin de leur nourriture et pourvoyaient à tous leurs besoins matériels; des prêtres se chargeaient de leur âme, et, par de fréquentes visites, par des considérations prises soit de Dieu, soit de leurs familles, soit de leur intérêt personnel, ils tâchaient de les ramener à l'honneur et à la vertu. Ces jeunes gens restaient à Saint- Lazare jusqu'à ce qu'on vît en eux des marques d'une conversion solide et durable. Avant de les rendre à leur liberté et à leurs familles, on leur faisait faire les exercices spirituels, et on les préparait par la confession générale et la sainte communion à mener une vie

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chiétiennô. Tant de charitables efforts étaient âouvent couronnés de succès. Pendant que les aliénés recouvraient souvent l'esprit, parmi les jeunes libertins, les uns sortaient de l'école de la pénitence pour reprendre des études abandonnées ; les autres rentraient dans leurs familles dont ils faisaient la joie par leur soumission après les avoir affligées par leurs révoltes; un grand nombre, ayant renoncé à leurs habitudes d'ivrognerie et d'impudicité, de vol et de brigandage, honoraient par une vie sainte les charges publiques, et même se consacraient à Dieu dans des religions austères ou dans le sacerdoce séculier.

Mais, aliénés et jeunes libertins, qu'ils avaient d'abord coûté cher à la charité des prêtres et des frères de Saint- Lazare! Aussi, dans de fréquentes conférences, Vincent devait soutenir le courage de ceux qu'il appliquait à une œuvre si ingrate et si répugnante. « Elle est d'autant plus méritoire, leur disait-il, que la nature n'y trouve aucune satisfaction, et que c'est un bien qui se fait en secret, et à l'endroit de personnes qui ne nous en savent aucun gré. Les uns sont malades de corps, et les autres d'esprit; les uns stupides, et les autres légers; les uns insensés, et les autres vicieux; en un mot, tous aliénés d'esprit, ceux-ci par infirmité, ceux-là par malice. Que d'esprit de conduite il faut à nos prêtres pour les diriger! Que de grâce, de force, de patience à nos pauvres frères pour essuyer tant de peines et souffrir tant de travaux ! » Et il les encourageait par le souvenir de quelques souverains pontifes, condamnés par les empereurs païens à garder les bêtes du cirque. « Les hommes dont vous avez la*charge, leur disait-il, ne sont pas des bêtes; mais ils sont néanipoins en quelque façon pires que les animaux par leurs déportements et leurs débauches. » Il leur proposait surtout l'exemple de Notre-Seigneur qui a voulu éprouver sur lui toutes les misères, et il s'écriait : « 0 mon Sauveur, vous qui êtes la sagesse incréée, vous avez voulu être le scandale des Juifs et la folie des Gentils; vous avez voulu passer pour un insensé, » Et c'était encore par l'exemple

de Jéftii8*-Ghriii qu'il répondait à ceux des 6îeM qui Jtii disaient : « Nous n'avras point de r^Ie qui mus oblige à reoeviùr à Saiat-^Laïare des fous ou de jeunes démouSé » « Notre règle en eeci, répliquàit-il, est Notre-Seigpeur qui a Youlu ôtrQ entouré de lupatiquea, de démoniaques, de fous, de teutés et de possédés. De tous côtés on les lui amenait pour les délivrer et les guérir* comme il ikisait avee griinde bonté. Pourquoi donc im)U8 blâoier et trouver à redire de ce que nous tâchons de rimite^r en uue chose qu'il a témoigné lui être si agréable? S'il a reçu les aliénés et les obsédés, pourquoi ne les recevrions-nous pas 7 Nous , pe les aUous pa$ chercher : on nous les amène; et que savoQS-uous si sa Providence, qui l'ordoniie ainsi, ne se veut pas servir de nous pour remédier à l'infirmité de ces pauvres gens , en laquelle ce débonnaire Sauveur leur a voulu compatir, au point qu'il semble l'avcâr fait passer en lui-*mème? 0 mon Sauveur et mon Dieu ! faites-nous la grâce de regarder ces choses du môme œil que vous les avez regardées! »

Il était un autre motif par lequel il portait les siens à assister ces malheureux : c'est que Saint- Lazare devenait aiusi comme une grande école expérimentale où ils s'ouvraient à la coiopatissance pour tous les maux et s'exerçaient à toutes leurs fonctions charitables, u Bénissons Dieu, Messieurs et mes frères, disait-il en conséquence, et le remercions de ce qu'il nous applique au soin de ces pauvres gens, privés de sens et de conduite; car, en les servant, nous voyons et touchons combien sont grandes et diverses les misères humaines; et, par cette connaissance, nous serons plus propres à travailler utilement vers le prochain ; nous nous acquitterons de nos fonctions avec d'autant plus^d^ fidélité, que nous saurons mieux par notre expérience ce que c'est de souffrir. C'est pourquoi je prie ceux qui sont employés auprès de ces pensionnaires, d'en avoir grand soin, et la Compagnie de les recommander souv^t à Dieu, et de faire estime de cette occasion d'exercer la charité et la patience

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vers ces pauvres gens. Autrement, Dieu nous punirait. Oui, qu'on s'attende de voir tomber la malédiction sur la maison de Saint-Lazare, s'il arrive qu'on ^y néglige le juste soin qu'on doit avoir d'eux. Je recommande surtout qu'on les nourrisse bien, et que ce soit du moins aussi bien que la communauté. »

Ainsi Vincent se montrait le refuge des pécheurs, comme on l'appelait, en même temps que le refuge et le soutien de tous les misérables. Mais si vastes que soient les œuvres précédemment racontées, peut-être ne sont-elles rien en comparaison de ce qu'il va faire pour le soulagement de vastes provinces ruinées par la guerre. C'est ici qu'il va nous apparaître comme le représentant, comme une incarnation de la Providence. '

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