‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 67 sur 87 · Summ,y p · texte numérisé non relu

Summ,y p

serais plus toléré longtemps dans mon emploi ; mais mes péchés sont cause qu'il en a été autrement, et qu'il n'a pas plu à Dieu d'agréer les sacrifices que je lui ai offerts à cet effet. Au nom du Seigneur j'espère, et ne serai pas confondu. »

La reine n'avait pu consentir à se priver des services du saint prêtre, et le vertueux cardinal de La Rochefoucault * lui avait fait une obligation, au nom de Dieu et du bien de l'Église de France, de rester au conseil ecclésiastique. Les dix ans qu'il y demeura marquent le point culminant de sa vertu, de son influence et de ses services. Nous allons voir éclater son humilité et sa patience dans les honneurs et les persécutions, son zèle et sa fermeté à soutenir les intérêts de Dieu et de l'Église, son respect pour l'épiscopat, sa charité pour les ordres religieux, son désintéressement ^our lui et pour les siens. Désintéressement admirable dont Le Tellier disait, au rapport du ministre Le Pelletier * : « En qualité de secrétaire d'État, j'ai été à portée d'avoir un grand commerce avec M. Vincent. Il a fait plus de bonnes œuvres en France pour la religion et pour l'Église que personne que j'aie connu : mais j'ai particulièrement remarqué qu'au conseil de conscience, où il était le principal agent, il ne fut jamais question ni de ses intérêts, ni de ceux de sa congrégation, ni de ceux des maisons ecclésiastiques qu'il avait établies. » Désintéressement d'autant plus digne d'éloges, que ses maisons, presque toutes fort pauvres, étaient grevées encore de la gratuité de leurs principales fonctions, ïi' annexion de quelques bénéfices les aurait mises à l'aise : il n'y pensa jamais; et si quelquefois on en a réuni à ses Séminaires, ce n'a été qu'aux instantes prières de leurs possesseurs ou de leurs coUateurs légitimes. Encore était-il difficile d'obtenir son agrément sur ce point, la seule part pourtant qu'il y ait jamais prise. Au moins imposait-il la loi

i. Témoignage de Louis de RocheclioiLart de Cbandenier, summ., p. 125. 2. Summ,, n* 42^ p. 194.

d'en consacrer les revenus non au service des maisons ni k Tavantage des siens, mais à l'éducation des jeunes ecclésiastiques. Apprenait-il que la reine lui destinait quelques grâces? aussitôt il les détournait sur autrui. Quel ne fut pas son effroi, lorsque le bruit se répandit qu'elle voulait demander pour lui un chapeau de cardinal ! Plus volontiers il eût écouté sa sentence de mort que les compliments qui lui furent adressés alors par quelques-uns de ses amis. La pourpre romaine eût été vraiment pour son humilité la pourpre du martyre.

Est-il nécessaire d'ajouter que ce désintéressement fut invincible à toute corruption ? Un de ses plus intimes amis vint lui offrir un jour 100,000 livres, au nom de quelques personnes, pour obtenir son appui au Conseil en faveur de certaines propositions qui n'avaient rien d'onéreux pour les peuples, mais qui pouvaient blesser les intérêts du clergé. Vincent aurait pu lui dire, comme Pierre à Simon (Act., Tiii, 20) : (( Que ton argent périsse avec toi... car ton cœur n'est pas droit devant Dieu ! » 11 se contenta de répondre avec plus de douceur : a Dieu m'en préserve I J'aimerais mieux mourir que de dire une parole sur ce sujet. »

Désintéressement pour les biens et pour les faveurs; désintéressement plus difficile peut-être pour la réputation, pour la reconnaissance et pour les amitiés. Non que sa bonté naturelle ne le portât, lorsqu'il le pouvait en conscience, à obliger tout le monde, l'homme du plus bas étage aussi bien et mieux que le duc et pair; mais demandait-on contre les règles? il opposait un refus inexpugnable comme un mur de fer. En vain la brigue, la cupidité, l'ambition livraient assaut à sa vertu ; sans consulter ni Tespeir ni la crainte, il les écartait impitoyablement, autant qu'il était en lui, du sanctuaire. Longtemps même il lutta, comme nous le verrons, contre le ministre, de plus en plus puissant, qui, oubliant son caractère ecclésiastique, pour n'obéir qu'aux calculs de son ambition personnelle ou à ce qu'il croyait être la raison d'État, voulait se faire des amis, non de l'ar-

gent de l'iniquité, suivant le root de l'Évangile, mais des biens sacrés de l'Église.

Où nous en sommes de cette histoire, on doit assez connaître la vertu et le caractère de Vincent pour qu'il soit inutile de rien ajouter sur sa prudence et sa sagesse, sur toutes les qualités qu'il dut apporter au conseil de la reine. Sans passion autre que l'amour de Dieu et du bien de l'État, sans préjugés, sans aucune de ces émotions et de ces saillies qui blessent les personnes et gâtent les affaires, il gardait toujours dans son âme, dans ses gestes, dans ses paroles et jusque sur son visage, ce calme, cette sérénité qui, à l'épreuve de la bonne comme de lamauvaise fortune, laissent à l'esprit la liberté lucide de la réflexion, ga-» gnent les cœurs et les entraînent, sans qu'ils s'en doutent, au parti du vrai et du bien. Ferme ensemble et docile, il était inébranlable dans sa conscience et toujours prêt à céder à un avis meilleur. Qu'on se rendît au sien ou qu'on y résistât, jamais de plaintes ni d'invectives. Content d'avoir fait son devoir, il se taisait après la décision, laissant à Dieu la gloire du bien, et s'en remettant à sa Providence du succès des affaires. S'il se taisait au dedans, à plus forte raison en dehors du conseil. Jamais un mot, pas môme à ses plus intimes, de ce qui s'y était passé, ni des résolutions qu'on y avait prises. De retour à Saint-Lazare, il semblait être sorti de la cellule muette d'un chartreux, non du conseil bruyant de la royauté. Avec l'ange de Tobie, il se disait toujours : « S'il est honorable de révéler et de confesser les œuvres de Dieu, il est bon de cacher le secret du roi. » C'est par ces qualités et en suivant de tels principes, que Vincent de Paul fut regardé comme l'homme le plus sage et comme l'oracle de son siècle. Pendant toute sa vie, Saint-Lazare fut à la fois une sorte de concile permanent, un conseil d'État, un tribunal de direction, un grand bureau de charité. Hommes d'Église et hommes du monde, tous y venaient consulter sa sagesse : princes et évoques, magistrats et curés, abbés et religieux. Qu'il s'agît

des intérêts de Dieu ou de ceux du roi, du bien d'un diocèse ou d'un désordre social, de la paix à rétablir dans un monastère ou dans une famille, d'une œuvre à entreprendre ou à réformer : rien ne se commençait, ne se faisait que sur son avis et sous sa direction.. Hommage universel rendu en même temps à sa vertu et à sa prudence!

Cet homme, toujours prêt à s'accuser des prétendues fautes commises dans la direction soit de ses Missionnaires, soit des Filles de la Charité, ne s'est jamais rien reproché, que nous nous souvenions, de sa conduite au conseil de conscience, tant il y portait de maturité, de pureté d'intention et de courage. Lent à réfléchir, à examiner les choses, à se décider, son parti une fois pris, il marchait ferme et droit à l'exécution, sans avoir à se repentir jamais. Car il savait que l'intention seule est au pouvoir de l'homme, et le succès aux mains de Dieu. Or, de son intention pure et sainte il ne pouvait douter, et le succès, quel qu'il fût, ne le trou^ blait jamais, parce qu'il y voyait la volonté de la Providence.

Ainsi va-t-îl se montrer dans ses actes; ainsi l'ont vu tous ses contemporains. Dans sa lettre de 1706 à Clément XI, Fénelon écrivait : « Dans l'homme de Dieu brillaient un incroyable discernement des esprits et une fermeté singulière. N'ayant égard ni à la faveur ni à la haine des grands, il ne consulta que l'intérêt de l'Église, lorsque, dans le conseil de conscience, par l'ordre de la reine Anne d'Autriche mère du roi, il disait son avis sur le choix des évêques. Si les autres conseillers de la reine eussent adhéré plus constamment à cet homme, à qui l'avenir semblait dévoilé, on eût écarté bien loin de la charge épiscopale certains hommes qui ensuite ont excité de grands troubles *. » Tel était aussi l'avis de Victor de Méliand, ancien évoque d'Alet, qui parle en termes semblables de l'invincible fermeté et force d'âme par laquelle l'homme de Dieu, sans se

Page 1