LA LISTE DES BÉNÉFICES
toute promesse extorquée sur un faux exposé, et bien plus encore quand on ne la peut remplir sans crime. — Un crime! Monsieur Vincent; est-ce donc que j'ai promis un •crime? — Non/certes, Madame, votre Majesté n'a ni voulu, ni cru promettre un crime : elle ne Ta, par conséquent, pas promis. Mais elle commettrait bien réellement un crime, et un très-grand crime, si* elle sacrifiait tout un diocèse à de^ scrupules exagérés, et je crois en mon âme et conscience que telle est en ce moment la situation où elle se trouve. » Et, poussé plus avant par son zèle, enhardi par les dispositions où il voyait la reine, il lui dévoila courageusement la vérité tout entière : « Cet abbé, Madame, dont on vous a proposé de faire un évêque, passe sa vie dans les cabarets ; il est habituellement plongé dans une telle crapule, qu'on le trouve presque tous les soirs ivre-mort au coin des rues , ne se souvenant plus de son propre nom; sa famille n'ignore pas sa conduite; elle veut avec raison l'éloigner de Paris; mais ce n'est pas un siège épiscopal qu'il faut lui assigner pour retraite. — Je retire ma parole, interrompit la reine «ffrayée, et je nomme à l'évêché de Poitiers le sujet que vous me désignerez vous-même. Mais, de ce pas, vous irez faire «aa paix avec la duchesse de N. .., et, en lui racontant notre <;onversation, vous lui ôterez non-seulement la pensée de se plaindre, mais de parler jamais de ce qui se vient de passer. »
Commission fâcheuse ! N'importe, n'ayant plus à craindre •que pour lui, Vincent se rendit gaiement à l'hôtel de la -duchesse. Il laissa dans l'antichambre le frère qui l'accompagnait toujours, et pénétra au salon où il fut reçu avec grande joie, comme l'évêché même. « Vous venez de chez la reine? lui demanda la duchesse. — Oui, Madame; je quitte à l'instant Sa Majesté, et je viens par son ordre vous soumettre quelques observations que je ne n'ai pas eu le bonheur de pouvoir vous faire entendre hier. » Et il raconta sa conférence avec la reine. « Par votre salut éternel, Madame, dit-il ensuite, n'allez pas, pour un tel fils, vous
imposer la responsabilité inséparable de la demande d'un évêché. Profitez plutôt de cette circonstance pour le faire rentrer dans le devoir. — Pardon, Madame, de vous parler avec cette liberté. La reine aussi est affligée du chagrin qu'elle vous cause; mais vous ne voudriez pas que, pour vous contenter, elle sacrifiât son âme. Elle compte sur votre religion; elle ne doute pas que, e» y réfléchissant, vous ne lui sachiez gré dans quelques jours, comme vous ferez éternellement, de vous avoir retiré sa parole. »
A ces mots, la duchesse, qui depuis longtemps ne se pouvait plus contenir, se lève et accable Vincent de ses outrages et de sa fureur. Et, ne se trouvant pas assez vengée, elle saisit un tabouret, le lui lance à la tête, et lui fait au front une blessure d'où le sang jaillit en abondance. Vincent, immobile pendant que grondait l'orage, est presque renversé à ce coup. 11 se retire sans se plaindre , couvrant de son mouchoir son visage ensanglanté. Au bruit qu'il avait entendu et à cette vue, le frère devina tout. Transporté d'indignation, il s'écria qu'on ne traiterait pas impunément de la sorte son père, un prêtre, un ministre du roi, et il s'élança vers l'appartement. Vincent se jeta au devant de lui : « Vous n'avez rien à faire là, mon frère; c'est par ici : allons-nous-en. » Et il l'entraîna, ce N'est-ce pas une chose admirable, ajouta-t-il en sortant, de voir jusqu'où va la tendresse d'une mère pour son fils ! » Ce fut toute sa vengeance. Restait à mettre à couvert son humilité. Dès qu'il fut monté en carrosse, il fit promettre au frère le secret le plus absolu sur la cause de la blessure qu'il ne pouvait cacher, et il laissa croire à Saint-Lazare qu'elle provenait d'une chute.
C'est à ce prix que Vincent de Paul mérita le témoignage que lui rendit Fléchier quarante-cinq ans après sa mort; « A lui le clergé de France doit sa splendeur et sa gloire; » et le témoignage plus honorable encore du pape Clément XII, dans la bulle de canonisation : « Quand des nobles lui recommandaient leurs fils, et le sollicitaient par des prières
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OU par des menaces, il dédaigna leurs offres comme il foula aux pieds leurs menaces. Jamais cette âme forte et robuste ne voulut, au détriment de l'héritage du Christ et aux dépens de la croix, se faire des amis puissants, ou conjurer par peur les maux dont le menaçaient ses ennemis. »
Services rendus à l'épiscopat.
Ces évêques à la promotion desquels Vincent avait contribué, ces abbayes qu'il avait fait dignement pourvoir, il continuait à leur rendre toute sorte de services.
Outre son amour général pour l'Église, son respect affectueux pour l'épiscopat lui faisait un devoir de mettre à leur disposition sa personne, ses prêtres et son crédit. En eux il ne voyait ni des hommes qui, la plupart, lui devaient leur dignité, ni les défauts qui auraient pu quelquefois lui voiler leur sacré caractère, mais seulement la puissance et la majesté du Dieu dont ils étaient les représentants. Plus Us lui témoignaient de gratitude et de confiance, plus il s'abaissait devatit eux. S'ils lui faisaient visite, il se jetait à leurs pieds, il ne leur voulait parler qu'à genoux, et il fallait user de violence pour le relever. Plus zélé pour leurs affaires que pour les siennes propres, il suivait leurs intérêts à la cour, au parlement, partout; il ne se lassait pas de les recommander à la reine, au cardinal, au chancelier, aux magistrats en crédit ; rien ne l'arrêtait quand ils lui commandaient, ni l'âge et les infnmités, ni les saisons et les affaires : comme le serviteur de l'Évangile, il allait et venait, selon qu'on lui disait d'aller et de venir. Il tâchait de rétablir la paix dans leurs diocèses, s'entremettant entre eux et leur clergé, portant les grands et les peuples à se soumettre et à obéir à leur autorité. Il les félicitait dans leurs joies, les consolait dans leurs peines. Avec autant de respect que d'habile prudence, il excitait leur zèle ou le portait à plus de modération : « Il est vrai , Monseigneur,
écrivait-il alors, que j*ai désiré votre modération, mais c'est afm que votre travail dure, et que l'excès dans lequel vous êtes continuellement ne prive sitôt votre diocèse et toute rÉglise des biens incomparables que vous leur faites. Si ce désir n'est pas conforme au mouvement que vous inspire votre zèle, je ne m'en étonne pas , parce que les sentiments humains dans lesquels je suis m'éloignent trop de cet état éminent où l'amour de Dieu vous élève. Je suis encore tout sensuel, et vous êtes au-dessus de la nature; et je n'ai pas moins sujet de me confondre de mes défauts, que de rendre grâce à Dieu, comme je fais, des saintes dispositions qu'il vous donne. Je vous supplie très-humblement, Monseigneur, de lui en demander pour moi, non pas de semblables, mais une petite portion, ou seulement les miettes qui tombent de votre table. »
11 s'employait à trouver de dignes successeurs à ceux que l'âge ou les infirmités, les fatigues ou la responsabilité de l'épiscopat portaient à se démettre de leurs fonctions. Quelquefois, cependant, il les engageait à rester à leur poste : « Vous n'avez pas plus de difficultés en votre épiscopat, Monseigneur, que saint Paul en a trouvé dans'le sien, et néanmoins il en a soutenu le poids jusqu'à la mort; et aucun des apôtres ne s'est dépouillé de son apostolat et n'en a quitté l'exercice et les fatigues, que pour en aller recevoir la couronne au ciel. Je serais un téméraire. Monseigneur, de vous proposer leurs exemples, si Dieu, qui vous a élevé à leur dignité suprême, ne vous invitait lui-même à les suivre, et si la liberté que je prends ne procédait du grand respect et de l'incomparable affection que Notre-Seigneur m'a donnés pour votre sacrée personne. » Un autre évêque de ses amis lui avait protesté plusieurs fois qu'il ne quitterait jamais son épouse, c'est-à-dire son Église, pour une autre, si belle et si riche qu'elle pût être; et, en signe de sa fidélité, il lui avait montré son anneau pastoral en disant: Oblivioni detur dextera mea^ si non meminero tut! A quelque temps de là, l'évêque se laissait séduire par l'offre d'un
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riche et grand archevêché. Vincent le rencontre alors par hasard : « Monseigneur, lui dit-il après les premières civilités et les yeux fixés sur sa main droite, je vous prie de vous ressouvenir de votre anneau. » — a Ahl Monsieur Vincent, répondit en riant Tévêque, vous m'y prenez! »
On voit avec quel mélange de respect, d'adresse, et quelquefois de grâce, il savait donner aux évêques quelque sage avis. L'un d'eux était en procès avec son clergé. Vincent ne demandait pas mieux que de l'y aider, mais il l'aurait voulu faire par voie d'accommodement, et l'évêque refusait de s'y prêter; alors il lui écrivit : « Il y a une chose, Monseigneur, qui m'afflige grandement : c'est que l'on vous a dépeint au conseil comme un prélat qui a grande facilité à plaider; en sorte que cette impression y est entrée fort avant dans les esprits. Pour moi, j'admire Notre-Seigneur Jésus-Christ qui a improuvé les procès, et qui néanmoins a bien voulu en avoir un et le perdre. Je ne doute pas, Monseigneur, que, si vous en avez quelques-uns, ce n'est que pour soutenir et défendre sa cause : et de là vient que vous conservez une grande paix intérieure parmi toutes les contradictions du dehors, parce que vous ne regardez que Dieu, et non pas le monde ; vous cherchez uniquement de plaire à sa divine Majesté, sans vous soucier de ce que les hommes diront; dont je remercie sa divine bonté, parce jque c'est une grâce qui ne se trouve que dans les âmes qui lui sont intimement unies. Mais je vous dois dire aussi. Monseigneur, que cette fâcheuse opinion du conseil pourra vous nuire en l'instance présente, et empêcher qu'on ne vous accorde ce que vous demandez. »
Il se confondait en excuses lorsqu'il se trouvait dans l'impossibilité de rendre aux évêques quelque bon office, et en humilité lorsqu'ils le consultaient, a Je rougis de honte , Monseigneur, écrivait-il en ces rencontres, toutes les fois que je lis la dernière lettre que vous m'avez fait l'honneur de m* écrire, et même toutes les fois que j'y pense, voyant à quel point votre Grandeur s'abaisse devant un pauvre porcher de
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naissance et un misérable vieillard rempli de péchés. » Ou bien : « Hélas! Monseigneur, que faites- vous, de coramuni quer tant d'affaires importantes à un pauvre ignorant comme je suis, abominable devant Dieu et devant les hommes, pour les innombrables péchés de ma vie passée et pour tant de misères présentes, qui me rendent indigne de Thonneur que votre humilité me fait, et qui, certes, m'obligeraient de me taire, si vous ne me commandiez de parler? »
Il s'efforça surtout de bannir de l'épiscopat tout ce qui en pouvait troubler la paix. Le diocèse de SaintrPol-de- Léon, en Bretagne, donna un exercice particulier à son ' zèle. René de Rieux, qui en était évêque, avait été impliqué dans le procès de ceux qui, après avoir favorisé l'évasion de la reine-mère Marie de Médicis, l'avaient suivie à Bruxelles. Eu effet, pendant que la reine s'échappait de Compiègne, Tévêque se trouvait, avec le jeune de Vardes, à Capelle, par où elle devait passer. Mais, sur l'ordre de Richelieu, le marquis de Vardes le père les en avait chassés, et la reine avait dû, au lieu de s'arrêter à Capelle, aller droit à Avesnes, d'où elle avait franchi la frontière. Compromis en France, Févèque de Léon était resté longtemps à l'étranger sans l'agrément du roi. On lui fit son procès, et il fut déposé, le 31 mai 1635, par quatre évêques que le Saint-SIége avait commis à l'examen de cette affaire. Après une longue vacance, Robert Cupif prit sa place en. 1639. Quelques années plus tard, en 1645, il était rétabli à la prière du clergé de France, réuni en assemblée générale à Paris. Mais Robert Cupif, qui avait fait du bien dans le diocèse de Léon, qui y avait été placé par le concours des deux puissances, et qui d'ailleurs n'avait été ni déposé ni interdit, crut et s'efforça de prouver que la sentence qui rétablissait son compétiteur ne pouvait préjudicier à ses droits, et que René de Rieux n'en devait tirer avantage qu'en cas de survivance : le conseil d'État du roi rendit un arrêt favorable à ses prétentions. René de Rieux ne s'y résigna pas. Soutenu d'une bonne partie du clergé qui
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venait de faire casser par de nouveaux coramissaires du pape la sentence portée contre lui, il usa de toutes armes pour reconquérir son siège. De son côté, Robert Gupif recourut à de semblables moyens de défense. Les mémoires, les factums des deux partis se croisèrent avec les Mazarinades et les autres libelles de la Fronde. C'était un scandale religieux au milieu des troubles politiques. Vincent en gémissait, en entretenait sans cesse le conseil. Il réussit enfin. On proposa à Robert CupifTévêché de Dôle, qu'il accepta, et René.de Rieux rentra en paisible possession de son diocèse.
L'année même (1648) que Vincent mettait fin à ce scandale, il en prévenait un autre. Depuis la prise de La Rochelle, on songeait à y transférer le siège épiscopal de Maillezais. C'était le moyen de ramener la foi et la piété catholique dans cette ville si longtemps désolée par l'hérésie. Louis XIII mourut avant d'avoir accompli ce dessein, dont l'exécution était réservée à la régence d'Anne d'Autriche et aux conseils de Vincent. On procéda avec prudence dans cette affaire très-délicate. Henri de Béthune, évêque de Maillezais, fut d'abord nommé à l'archevêché de Bordeaux, et il y fut remplacé par Jacques Raoul, évêque de Saintes, de qui dépendait alors La Rochelle. C'était un acheminement. En effet, au bout de quinze mois, Jacques Raoul fut transféré à La Rochelle, où il réalisa toutes les espérances que Vincent de Paul, depuis plusieurs années en relations avec lui, avait conçues de sa capacité et de sa vertu. Restait à prévenir les contestations qui auraient pu naître entre les évêques de La Rochelle et ceux de Saintes, dont le diocèse était démembré par l'établissement de ce nouvel évêché. Vincent chercha donc pour Saintes un évêque ami de la paix et de la justice, qu'il crut trouver en Louis de Bassompîerre. En effet, les deux évêques s'abouchèrent à Maillezais, et,*par une transaction homologuée en parlement, ils étouffèrent en germe toute dissension.
De tous les évêques, ceux à qui Vincent, si zélé contre
Terreur, était le plus disposé à rendre service, c'étaient ceux dont le ministère était troublé par l'hérésie. Il s'opposait à tous les empiétements des huguenots, et les repoussait au delà des bornes que leur avaient marquées les édits. Apprenait -il qu'ils voulaient s'assembler et faire leurs prêches dans des lieux interdits, il recourait aussitôt an roi, au chancelier, et les refoulait dans leurs villes de tolé^ , rance.
A plus forte raison leur fermait-il les fonctions publiquesqu'ils cherchaient à envahir. Pour donner au parti crédit et autorité en plusieurs villes du royaume, bon nombre d'entre eux, riches et puissants, y achetaient des charges bien au delà de leur valeur, et, à force d'argent encore, puis de soUicitations et d'intrigues , ils en prenaient possession contre toutes les dispositions de la loi. Informé par le* évoques^ Vincent portait aussitôt leurs réclamations au pied du trône, et, joignant à leur autorité celle des ordonnances, des derniers vœux de Louis XIII, il obtenait de la régente refus, d'agrément, et il faisait écrire de la part du roi aux intendants des provinces, qu'ils eussent à contenir les religionnaires dans les limites des lois.
Autant qu'il dépendait de lui, il les repoussait encore dea familles catholiques, où ils cherchaient à s'introduire par des mariages obtenus au moyen de conversions feintes; et, toutes les fois que la justice le permettait, il ne négligeait rien pour les faire échouer dans leurs procès et leurs différends avec les catholiques.
Que ne fit-il pas pour arrêter le désordre des appels comme d'abus, qui, introduits primitivement pour mainte* nir dans sa vigueur l'observance de la discipline ecclésiastique et la pureté des saints canons, ne servaient plusqu'à favoriser l'intrigue et la corruption des mauvais prêtres, et l'immixtion de l'autorité^civile dans des causes toutes spirituelles? Condamnés justement parleurs évêques, lesprêtres coupables réussissaient trop souvent à faire infirmer leur sentence par les cours séculières et à arrêter contre
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eux toute procédure. Bien plus, les rôles étaient quelquefois intervertis, et, d'accusateurs légitimes, les évèques se voyaient, à la requête d'ecclésiastiques scandaleux, accusés à leur tour et condamnés par les parlements.
Vincent conférait de ces désordres avec les magistrats chrétiens, noj;amment avec Mathieu Mole, procureur général, puis premier président du Parlement de Paris. « Il est vrai, lui répondait MoIé, que, lorsque les évêques ou les ofliciaux manquent aux formalités qui leur sont prescrites pour Fadmiûistration de la justice ecclésiastique, la cour est exacte à corriger leurs abus; mais, quand ils les observent bien, elle n'entreprend rien contre leur procédé. Ainsi nous savons que M. l'official de Paris est habile en sa charge, et qu'il n'y a rien à redire en ses jugements. C'est pourquoi, lorsqu'on 30U8 apporte-des appels comme d'abus des sentences par lui ^endues, nous n'en recevons aucun; et nous en userions de nême à l'égard de tous les autres, s'ils se comportaient de a même façon. » Vincent transmettait cette réponse aux évèques qui se plaignaient à lui, et leur représentait que, jour parer le coup que ces sortes d'appellations portaient à A discipline, il fallait établir un bon ordre dans leurs cours ecclésiastiques, et n'y mettre que des ofliciaux vertueux, avants dans l'un et l'autre droit, également inflexibles et expérimentés dans l'administration de la justice, et attenifs jusqu'au scrupule à observer les formalités en usage Sans le royaume.
Mais, chez Vincent de Paul, la justice ne faisait jamais tort à la miséricorde. Aussi n'était-ce qu'à toute extrémité )u' il voulait qu'on employât les censures. Louis Abelly, son futur historien, alors oflicial de Bayonne, le consulta de la part de François Fouquet, évêque de cette ville avant de levenir archevêque de Narbonne, sur la conduite à tenir envers des religieux , infidèles surtout à leur vœu de pauvreté. Fallait-il leur retrancher tous pouvoirs , leur interiire le dfoit de quête, les frapper même d'excommunicadon en cas de contumace ?
« Hélas! Monsieur, lui répondit Vincent, que vous faites confus le fils d'un pauvre laboureur, qui a gardé les brebis et les pourceaux, qui est encore dans l'ignorance et dans le vice, de lui demander ses avis ! Je vous obéirai néanmoins dans le sentiment de ce pauvre âne qui a d'autrefois parlé par l'obéissance qu'il devait à celui qui lui commandait, à condition que, comme on ne fait point d'état de ce que disent les fous, pour ce qu'ils le disent, qu'aussi Monseigneur ni vous n'aurez aucun égard à ce que je dirai, sinon autant que mondit Seigneur le trouvera rapportant à ses meilleurs avis et aux vôtres. »
Après ce début ordinaire, il ouvre le sien. « En général, dit-il, il faut traiter avec les religieux déréglés comme Jésus- Christ a traité avec les pécheurs de son temps. Un évêque et un prêtre, obligés, comme tels, d'être plus parfaits qu'un religieux, considéré purement comme religieux, doivent, pendant un temps considérable, n'agir que par la voie du bon exemple, et se souvenir que le Fils de Dieu n'en suivit pas d'autre pendant trente ans. Il faut, après cela, parler d'abord avec charité et douceur, ensuite avec force et fermeté, sans cependant user encore ni d'interdit, ni de suspense, ni d'excommunication , censures terribles que le Sauveur n'employa jamais.
« Je crois bien, Monsieur, que ce que je vous dis vous surprendra un peu; mais que voulez-vous? ce sentiment est en moi l'effet de celui que j'ai touchant les vérités que Notre-Seigneur nous a enseignées de parole et d'exemple. J'ai toujours remarqué que ce qui se fait selon cette règle réussit parfaitement bien. C'est en la suivant que le bienheureux évêque de Genève, et, à son exemple , feu M. de Comminges, se sont sanctifiés, et ont été la cause de la sanctification de tant de milliers d'âmes. Vous me direz, sans doute, qu'on méprisera un prélat qui en agira de la sorte. Cela sera vrai pour un temps, et cela est même nécessaire, afin que nous honorions la vie du Fils de Dieu en tous ses états par nos personnes , comme ïious l'honorons par la
condition de notre ministère. Mais il est vrai aussi qu'après avoir souffert quelque temps, et autant qu'il plaît à Notre- Seigneur, il nous fait plus faire de bien en trois ans que nous n'en ferions en trente. Certes, Monsieur, je ne pense pas qu'on puisse réussir autrement. On fera de beaux règlements, on usera de censures, on retranchera tous les pouvoirs; mais corrigera-t-on? 11 n'y a guère d'apparence. Ces moyens n'étendront ni ne conserveront l'empire de Jésus- Christ dans les cœurs. Dieu a autrefois armé le ciel et la terre contre l'homme; est-ce par là qu'il Ta converti? Hé! n'a-t-il pas fallu enfin qu'il se soit abaissé et humilié devant lui, pour lui faire agréer son joug et sa conduite? Ce qu'un Dieu n'a pas fait avec sa toute-puissance, comment un prélat le fera-t-il avec la sienne? Selon ces principes, je crois que Monseigneur de Bayonne a raison de ne pas fulminer Texcommunication contre ces religieux propriétaires, ni même d'empêcher sitôt ceux qu'il a examinés et approuvés une fois, de prêcher les Avents et les Carêmes dans les paroisses de la campagne où il n'y a point de station désignée. Que si quelqu'un abuse du ministère, votre sage conduite y saura bien remédiera »
YI
Services rendus aux ordres religieux.
On voit la charitable indulgence du saint pour les ordres religieux : nul, en effet, au xvii* siècle, ne leur fut plus utile ; mais indulgence qui ne dégénéra jamais en faiblesse, comme le va prouver la part qu'il prit à toutes les réformes.
De bonne heure il commença à faire du bien aux reli-
1. L'originil de cette lettre fut euvoyé à Gosme III, grand duc de Toscane, le 20 janvier 1704, par Watel, cinquième supérieur général de la Mission, avec le bâton du saint, un linge teint de son sang et de ses petits portraits sur papier. Le duc répondit de Pise, le 9 février suivant, qu'il conserverait ces objets comme les plus précieux de son palais, et qu'il travaillerait à obtenir la béatification pour laquelle on était alors en instance ( 9t«mm., p. 87).
/i26 SAINT VINCENT
«Hélas! Monsienv ^ ^ar général des
confus le fils d'ur , ^^^/accordA des lettre»
et les pourceaux , . ''^*^^'ea considération de
vice, de lui de .' -^'11 a rendus aux enfante
dans le sentî /. /i'/ait participant des prières,
par Tobéis '^■*^^ indulgences, et de toutes les
condidor 'V "^oa se feront à jamais dans toute
disent 1 ' /f- *[^: et cela, dit-il, pour unir de plus en
gneur * ■ <'\^Bion des mêmes grâces, ceux que la autp ""^r ^ '^^ 51 étroitement unis.
^^ ,i»'''^rg comment il aida le commandeur de Silfii^'^r^^Sirme des maisons et des terres de l'ordre de ^ 'fîlf^rtwseils, ses Missions et un projet de sémi-
^^ ifi fhtrdliers de Malte lui en témoignèrent leur re- . Èsu des comtes de Vintimille et des empereurs
^^^Ij^fce. Le 7 septembre 1687, le Grand-Maître Paul
']^^J^fe5U des comtes de Vintimille et des empereurs
. ^jypjOBtinople, lui écrivit : « Monsieur, on m'a donné avis
^ j^ rénérable bailli de Sillery vous avait choisi pour lui
^^â faire la visite des églises et paroisses qui dépendent
jg crand prieuré ; à quoi vous avez déjà commencé d'em^
^Tver utilement vos soins et vos fatigues : ce qui me convie
j vous en faire par ces lignes de bien affectionnés remer-
cîLuents, et à vous en demander la continuation, puisqu'elle
Bt*4 d'autre objet que l'avancement de la gloire de Dieu, et
rhonneur et la réputation de cet ordre. Je supplie de tout
uion cœur la bonté de Dieu de vouloir récompenser votre
lèle et votre charité de ses grâces et de ses bénédictions, et
de me donner le pouvoir de vous témoigner combien je
m'en reconnais votre, etc. »
Mais ce fut surtout au temps de son crédit au conseil de conscience qu'il se montra le protecteur des ordres religieux. De toutes les communautés de France, pas une, a dit son premier historien, à qui il n'ait rendu des services soit généraux soit particuliers. Dans le recueil des lettres adressées au pape Clément XI en vue de sa canonisation, il en est plusieurs des généraux d'ordre, abbés de commu-
le, qui toutes témoignent du concours qu'il prêta
Jinal de La Rochefoucault pour les réformes dont
.i-ci avait été chargé parle Saint-Siège. Le cardinal Tap-
./elait son bras droit^ et, quand il parlait de lui et de Dom
Grégoire Tarrisse, il disait : Mes deux saints. Il le conjurait,
au nom du bien de TÉglise, de modérer ses mortifications,
«t il avait coutume de répéter : a Si l'on veut trouver la
vraie humilité, il faut la chercher dans M. Vincent. »
On conçoit donc que le cardinal l'ait forcé de rester au conseil de conscience, où il pouvait lui être à lui-même d'un* •si grand secours. En effet, Jean de Montenas, abbé de Sainte- <îeneviève, et les chanoines réguliers de sa Congrégation ; Henri de La Marche, abbé de Grandmont; Arnould Simon et Jean Gharton, abbés de Bonfay et de Rangeval, de l'ordre de Prémontré, reconnaissent, dans les lettres citées, que leurs ordres lui doivent, entre autres services, le rétablissement de la discipline. « Pendant, disent les abbés de Prémontré, que l'homme ennemi opposait de nombreux et graves obstacles à la réforme de l'ordre prescrite par les lettres des souverains pontifes, suivant les décrets du concile de Trente, et à sa diffusion dans les monastères de France, le vénérable serviteur de Dieu, par ses conseils, par «es soins, par le crédit dont il jouissait auprès des rois très- -chrétiens de son temps, se montra un aide et un défenseur «i puissant, qu'à lui se doit rapporter l'exécution des lettres pontificales. » En effet, quelques-unes de ces réformes furent ■si traversées, qu'à en juger par les réclamations et les mouvements de leurs adversaires, on aurait cru qu'il s'agissait de révolutions allant au renversement de l'Église et de l'État. Les grands, les princes, nombre de personnes d'autorité et de naissance, ils mettaient tout en jeu pour s'y opposer comme à un criminel attentat; et l'humble Vincent avait à combattre, outre les mauvaises passions, toutes les puissances du siècle. « 11 est bien nécessaire, lui écrivait à cette occasion un saint abbé, que Dieu vous donne une force extraordinaire pour un si grand ouvrage, à vous, dis-je, qui
défendez la cause de Dieu contre, la puissance du monde. Nous ne pouvons que prier Dieu et nous remettre à sa Providence et à votre zèle, Monsieur, qui êtes notre unique refuge en terre , et le seul support de notre ordre désolé. »
Les évêques, dans les diocèses desquels se trouvaient des abbayes réformées, rendirent de Vincent au souverain Pontife Clément XI un semblable témoignage. Ainsi, Henri de Briqueville de la Lucerne, évêqiie de Gahors, rappela d'abord qu'Alain de Solminihac, l'un de ses plus saints prédécesseurs, ne fit jamais rien d'important sans avoir pris ses avis, qu'il s'en remit à lui pour le choix d'un digne coadjuteur; puis il ajouta que ce fut Vincent encore qui l'aida à rétablir l'ancienne discipline dans les monastères du diocèse de Cahors, et qui le soutint et à Rome et en France dans la réforme de l'ordre des chanoines réguliers de Chancellade, dont il était abbé et premier supérieur.
Vincent appuya de même les réformes des ordres de Saint-Antoine et de Saint-Bernard, et, au rapport de Dom Simon Bougis, il aida son ami Dom Grégoire Tarrisse à réformer l'ordre de Saint-Benoît et la Congrégation de Saint- Maur.
11 fut surtout le conseil et le guide de Charles Frémont, le réformateur de Grandmont. Dès 1640, Frémont, étant venu à Paris pour ses études théologiques, était allé trouver Vincent de Paul pour le consulter sur ses projets de réforme. Le saint l'introduisit dans sa chambre, le fit asseoir et l'écouta. Mais à peine avait-il entendu ses premières paroles, qu'il se mit à genoux et lui dit : « Quoi, c'est à un fils de villageois, à un gardeur de porcs que vous venez demander conseil! » Surpris et confus, Frémont voulut tomber aussi à genoux devant ce vieillard; mais Vincent ne le lui permit pas, et il resta prosterné jusqu'à ce qu'il eût reçu sa bénédiction. — Du reste, ainsi faisait- il pour tous les religieux. A force d'humilité et de persévérance, il leur arrachait toujours leur bénédiction. « J'ai remarqué, disait-il,
SERVICES RENDUS AUX ORDRES RELIGIEUX. U^i
que tout me réussit aux jours où quelqu'un de ces serviteurs de Dieu m'a biea voulu bénir. »
Après avoir pris les conseils de Vincent, Fréraont demanda qu'on lui abandonnât une maison de son ordre pour y rétablir l'ancienne observance. Le cardinal de Richelieu, qui vivait encore, appuya sa réclamation, et, après plusieurs refus, Frémont obtint le prieuré d'Époisses, en Bourgogne; il s'y retira, et y fut suivi par quelques religieux et par des hommes de tout état qu'y attirait l'exemple de sa vie pénitente. Bientôt il fut mis en possession du prieuré de Lodève, en Languedoc, et les habitants de Thîers, en Auvergne, lui donnèrent un monastère qu'ils avaient fait bâtir dans leur ville en l'honneur de leur compatriote saint Etienne, fondateur de Tordre de Grandmont.
Dans ce temps, \incent de Paul était chef du Conseil de conscience. Il convoqua à Saint-Lazare une assemblée de tous les supérieurs réguliers de l'ordre pour y arrêter les bases de la réforme; et comme Frémont était toujours l'âme et l'agent de cette grande entreprise, il fit écrire de la part du roi en sa faveur à Georges de Barri, supérieur général de Grandmont. Il écrivit lui-même, le 24 jarfvier 1652, en envoyant la lettre du roi :
« Mon révérendissime Père, la raison pour laquelle Sa Majesté écrit à Votre Révérence, est que cela fut ainsi résolu dans le conseil des affaires ecclésiastiques, lorsqu' ayant vaqué un prieuré de votre ordre au diocèse de Lodève, on considéra un de vos bons religieux, nommé le Père Frémont, pour une pension, à condition d'y rétablir rancienne régularité, ainsi qu'il a fait en quelque autre de vos maisons, laquelle pension passerait de lui à ses successeurs, en l'observance de cette règle : de quoi ayant fait rapport à la reine, Sa Majesté en témoigna une grande joie, et nous commanda de tenir la main à l'expédition. Il y a lieu d'espérer que le bon Dieu veut se servir de vous, mon révérend Père, pour relever un ordre si saint que le vôtre, qui a été très-célèbre en l'Église, et à bénédiction à ce royaume,
puisque, sous votre gouvernement, il commence à prendre la même odeur qu'il a répandue en sa première façon dévie, de laquelle les gens de bien souhaitent le rétablissement. Le roi y veut contribuer; et il semble que c'est le dessein de Dieu, en tant qu'il vous a donné ce bon religieux comme un instrument fort propre, duquel Votre Révérence se peut servir; ce qu'elle fera très-utilement, si elle a agréable de lui donner son grand vicariat pour régir les maisoDs d'Époisses, de Thiers et de Lodève, avec pouvoir d'y recevoir des novices et des profès en ladite ancienne observance, le tout sous votre autorité et sainte conduite. Je ne doute pas que Votre Révérence ne réponde aux intentions de Sa Majesté en chose si raisonnable, qui tend à la gloire de Dieu et à la manutention d'un corps dont vous êtes le chef, et sur lequel Notre -Seigneur influera, par vous et par vos ministres, son esprit religieux pour y régner dans les siècles à venir, et, par ce moyen, rendre votre personne et votre zèle recommandables à la postérité, outre le mérite que Votre Révérence en aura devant Dieu*. »
Cette lettre eut son effet : la réforme de Frémont s'introduisit, non-seulement dans les trois prieurés d'Époisses, de Thiers et de Lodève, mais dans quelques autres maisons ; il en dressa lui-même les règles, et exerça, pendant trente ans, à Thiers, les fonctions de supérieur, avec autant de zèle et de persévérance que de douceur et de charité.
Là ne s'arrête pas Faction de Vincent dans la réforme des communautés. 11 empêcha la reine de confirmer l'élection d'un religieux qui se refusait à l'introduire dans une abbaye chef d'ordre; et comme l'élu était appuyé de beaucoup de personnes puissantes, il sollicita l'évêque du lieu de venir à Paris pour balancer son crédit. « Je sais, lui écrivit-il, que Sa Majesté, qui vous estime beaucoup, l'aura fort agréable, et M. le garde des sceaux a trouvé bon que je vous supplie, comme je le fais très-humblement, d'y