‹ Saint Vincent de Paul, sa vie, son temps, ses œuvres, son influenceChapitre 77 sur 87 · II · texte numérisé non relu

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h^U SAINT VINCENT DE PAUL.

dance ni liaison. Je trouvai un jour M. le garde des sceaux en sa bibliothèque» lequel me dit qu'il était en la recherche de l'origine et du progrès de cet ordre en France, et qu'il n'en trouvait aucun vestige. En un mot, ce n'est qu'une chimère de religion, qui sert de retraite aux religieux libertins et discoles, lesquels, pour secouer le joug de l'obéissance, s'enrôlent en cette religion imaginaire, et vivent dans le dérèglement. C'est pourquoi j'estime que telles personnes ne sont point en sûreté de conscience, et je prie Notre-Seigneur qu'il vous préserve d'une telle légèreté. »

On voit que ce n'était pas aux communautés seulement, mais encore aux particuliers, que Vincent aimait à rendre ses bons offices. Tous le consultaient, qu'ils voulussent entrer dans une religion ou en sortir pour passer dans une utre. Rarement, à moins de désordre dans une communauté, il permettait le changement. Par la lettre suivante on peut juger des autres, et aussi des humbles et charitables précautions à l'aide desquelles il faisait passer le» reproches ou les conseils sévères : « J'ai vu votre lettre, mon révérend Père, avec respect et, certes, avec confusion, de ce que vous vous adressez au plus sensuel et au moins spirituel des hommes, et reconnu tel d'un chacun. Je ne laisserai pas néanmoins de vous dire mes petites pensées sur ce que vous me proposez, non pas par manière d'avis, mais par la pure condescendance que Notre-Seigneur veut que nous rendions à notre prochain. J*ai été consolé de voir les attraits que vous avez à l'union parfaite avec Notre- Seigneur; votre fidèle correspondance pour cela, et les caresses dont sa divine bonté vous a souvent prévenu; les grandes difficultés et contradictions que vous avez rencontrées dans les divers états par lesquels vous avez passé, et enfin le singulier amour que vous avez pour cette grande maîtresse de la vie spirituelle, sainte Thérèse.

(( Or, encore que tout cela soit ainsi, je pense néanmoins, mon révérend Père, qu'il y a plus de sûreté pour vous de demeurer dans la vie commune de votre saint

SERVICES RENDUS AUX ORDRES RELIGIEUX. i!»35

ordre et de vous soumettre entièrement à la direction de votre supérieur, que de passer à un autre, quoique saint : 1" parce que c'est une maxime que le religieux doit aspirer à s'animer de Tesprit de son ordre, car autrement il n'en aurait que l'habit; et comme votre saint ordre est reconnu des plus parfaits de l'Église, vous avez une plus grande obligation d'y persévérer et de travailler pour en prendre l'esprit, en praj;iquant les choses qui vous y peuvent faire entrer; 2** c'est une autre maxime que l'esprit de Notre- Seigneur agit doucement et suavement, et celui de la nature et du malin esprit, au contraire, âprement et aigrement; or, il paraît, par tout ce que vous me dites, que votre manière d'agir est âpre et aigre, et qu'elle vous fait tenir avec trop d'arrêt et d'attache à vos sentiments contre ceux de vos supérieurs, à quoi même votre complexion naturelle vous porte. Selon cela, mon révérend Père, je pense que vous devez vous donner de nouveau à Notre- Seigneur pour renoncer à votre propre esprit, et pour accomplir sa très-sainte volonté dans l'état auquel vous avez été appelé par sa providence. »

C'est dans le même sens qu'il répondit à un religieux docteur en théologie, qui, mécontent de sa religion, en voulait porter plainte à Rome par son entremise : <c Je compatis, mon Révérend Père, à vos peines, et je prie Notre- Seigneur qu'il vous en délivre bu qu'il vous donne la force de les porter. Comme vous les endurez pour une bonne cause, vous devez vous consoler d'être du nombre de ces bienheureux qui souffrent pour la justice. Prenez patience, mon révérend Père, et la prenez en Notre-Seigneur qui se plaît à vous exercer : il fera que la religion où il vous a mis, qui est comme un vaisseau agité, vous conduira heureusement au port. Je ne puis recommander à Dieu, selon votre souhait, la pensée que vous avez de passer dans un autre ordre, parce qu'il me semble que ce n'est pas sa volonté. Il y a des croix partout, et votre âge avancé vous doit faire éviter celles que vous trouveriez en changeant d'état. Quant

à l'aide que vous désirez de moi pour procurer le règlement dont il s'agit, c'est une mer à boire. C'est pourquoi je vous supplie très-humblement de me dispenser de faire présenter à Rome vos propositions. »

La charité de Vincent de Paul s'étendait au temporel comme au spirituel des communautés religieuses. A lui encore elles s'adressaient, et il s'y employait avec empressement, pour percevoir leurs rentes sur le domaine du roi, si difficiles à recouvrer dans les temps de troubles politiques. Il se faisait leur solliciteur auprès de la reine et du cardinal; il les protégeait, particulièrement sur les frontières, contre les entreprises des gens de guerre ; il les maintenait toutes en la jouissance des dons et des privilèges qui leur avaient été accordés en des temps meilleurs.

De tous les points du monde on recourait à lui. Ainsi, en 1658, un capucin, nommé le P. Sylvestre, vint du Mont- Liban à Paris, pour y chercher secours contre les vexations que les chrétiens maronites avaient à souffrir des Turcs. Il s'agissait d'obtenir la déposition du gouverneur du Liban, homme avare et brutal, et la nomination d'un homme considéré dans le pays, favorable aux chrétiens. Pour en venir à bout, disait-il, il ne fallait que douze mille écus! et il les venait demander à la charité d'une ville elle-même épuisée.

Il s'adressa naturellement à Vincent de Paul, et lui remit un Mémoire. A la prolixité près, le saint trouva le Mémoire <( fort bien fait, affectif, et très-propre à inspirer des sentiments de compassion. » Lui-même, qui en ressentait pour tous les besoins, était fort désireux de venir en aide à un peuple si attaché à l'Église romaine au sein même de Tinfidélité. Mais, objecta-t-il au P. Sylvestre : « Les Turcs sont insatiables; plus on leur donne, plus ils demandent; quand les pauvres chrétiens ont bien payé une année, ils sont plus maltraités Tannée suivante, parce que leurs tyrans s'imaginent que ce qu'ils ont donné une fois. Ils le peuvent toujours donner; d'ailleurs, il n'y a rien de stable dans les

emplois qui dépendent du Grand Seigneur; partie de gré, partie de force, il dépose souvent ses vizirs, dont le changement est suivi presque toujours de celui des ministres inférieurs, surtout des ministres modérés, tels que celui qu'on propose pour le Liban ; et ainsi on court risque de faire une grande dépense et d'en tirer peu de fniit. Je ne vous dis ceci, mon Révérend Père, ajouta le saint, que parce que vous avez souhaité que je vous découvrisse mes sentiments ; je le fais pour les soumettre entièrement aux vôtres, et non pour me dispenser de vous servir: car je me ferais un plaisir de contribuer d'une drachme à votre pieuse entreprise; et cela pour notre consolation, pour le saJut de nos frères et pour la gloire de notre commun Maître.

En effet, Vincent proposa l'affaire à son Assemblée de Dames, et il le fit avec tant d'intérêt, que le P. Sylvestre emportait bientôt de Paris des lettres de change de la valeur des douze mille écus nécessaires au soulagement des chrétiens d'Asie.

On voit assez désormais son zèle et son affection pour les communautés, zèle humble et désintéressé qui, dans ses pensées, dans ses paroles et dans ses actes, les lui faisait toujours préférer aux siennes. 11 recommandait à ses prêtres et à ses Filles de la Charité estime et respect pour toutes, sans jamais ouvrir leur esprit à l'envie, à la jalousie et à la rivalité. « Parlez-en toujours, leur disait-il, avec toutes sortes de témoignages d'honneur; approuvez ouvertement tout ce qu'elles font, et ne condamnez rien à leur conduite; si Yous croyez avoir à vous en plaindre, n'en dites jamais de mal ni en chaire, ni en conversation, ne prenez pas parti contre elles, mais cherchez l'occasion de les servir, et témoignez-leur en toute rencontre votre bonne volonté. »

Ainsi il agissait pour sa part, nous l'avons vu plus d'une fois, et il aimait à faire retomber sur d'autres les honneurs et les avantages qu'on lui offrait à lui-même. Un ecclésiastique d'Anjou, voulant fonder une communauté de prêtres dans un de ses bénéfices, lui demanda quelques Mission-

naires pour l'aider à cet établissement : il le renvoya aux prêtres de Saint-Sulpice ou de Saint-Nicolas-du-Chardonnet : «Ce sont, lui répondit-il, deux saintes communautés qui font de grands biens dans TÉglise, et qui étendent beaucoup les fruits de leurs travaux... Elles sont plus propres et plus capables que nous pour commencer et perfectionner cette bonne œuvre que vous avez tant à cœur. »

C'est encore aux prêtres de Saint-Sulpice qu'il conseilla à une dame d'appliquer le revenu d'une fondation faite par les seigneurs ses ancêtres pour former de bons ecclésiastiques : « Si vous faites, Madame, cette application, vous devez tenir pour certain qu'elle sera exécutée en la manière que ces seigneurs ont désiré pour l'avancement de l'état ecclésiastique. Et s'il vous plaît pour cela vous informer des biens qui se font à Saint-Sulpice, vous pourrez en espérer de semblables, lorsque cette communauté sera établie en ce lieu-là, puisqu'elle est animée partout d'un même esprit, et qu'elle n'a qu'une seule prétention, qui est la gloire de Dieu. »

On voit son estime et son affection pour Saint-Sulpice, dont, vers le même temps, il donna une preuve héroïque. Il s'était entremis avec succès, en 1642, pour faire conférer à l'abbé Olier la cure de Saint-Sulpice. Or, trois ans après» Julien de Fiesque, qui l'avait résignée, poussé par des amis et des parents avides, voulut revenir sur ses pas et rentrer en possession de sa cure. Il accusa, dans un factum, le résignataire d'en être l'injuste détenteur, en vertu d'une permutation nulle et obtenue par surprise. Munis de cette pièce, les ennemis d' Olier, c'est-à-dire les libertins et les femmes perdues, auxquels s'unirent, hélas! quelques anciens prêtres de la paroisse, ameutèrent contre lui là populace et une tourbe de laquais et de valets. Le jeudi après la Pentecôte, 8 juin 1645, les émeutiers envahirent le presbytère, se saisirent du curé, le chargèrent de coups et d'injures, et le traînèrent ainsi dans les rues voisines. Informé du tumulte, saint Vincent survient en toute hâte, résolu de dé-

fendre la vie de son ami au péril de la sienne. En effet, la fureur de la plèbe se détourne sur lui. On savait la part qu'il avait prise à la résignation ; les gens perdus de vices se rappelaient surtout qu'il avait été le promoteur et l'âme de cette Mission du faubourg Saint-Germain qui leur avait enlevé tant de complices et de victimes. Sans respect pour l'âge du saint vieillard, pour son caractère et sa vertu, sans reconnaissance pour les immenses services de ce père du peuple, on l'accable de reprochés, on va même jusqii'à le frapper, \incent ne profère pas une plainte, et se contente de répéter : « Frappez hardiment Saint-Lazare et épargnez Saint-Sulpice. » Il se réjouit de servir ainsi de paratonnerre à son ami ; il est heureux, il triomphe, quand il voit quelques amis d'Olier qui, profitant de cette dérivation delà fureur populaire, l'arrachent au tumulte et l'emmènent au palais du Luxembourg. Il se retire alors au milieu des huées du peuple, bénissant Dieu d'avoir affronté la persécution pour la justice et l'amitié. Mais il n'était pas au bout de ce rôle de chrétienne substitution. L'affaire fut portée au conseil d'État. Là, on rejeta sur lui tout le blâme de la sédition. Le souvenir de la Mission de Sàint-Sùlpice, le titre de Missionnaires que prenaient alors les Sulpiciens, la confusion qu'on faisait souvent entre les prêtres de la conférence et les prêtres de la Mission, tout cela donnait lieu à plusieurs de regarder Vincent comme le supérieur d'Olier, et les disciples de celui-ci comme des membres de sa propre congrégation. Aussi, la première fois que Vincent alla au Conseil de conscience après la journée du 8 juin, il y fut accueilli par des murmures et des reproches presque universels. Courtisans, ministres d'État, princes même, tous censurèrent vivement sa conduite. Il n'avait qu'un mot à dire pour se mettre à couvert de ce blâme : « Les prêtres -de Saint-Sulpice sont tout à fait étrangers à ma conduite et à ma Congrégation. » Avec quel empressement il l'eût dit ce mot, si on lui avait attribué le bien fait par Olier et ses disciples I Mais il s'agissait de prendre part à une persécu-

tioD : il se garda bien de décliner la solidarité qu'on faisait peser sur lui. Il embrassa donc la cause d'Olier et de ses prêtres comme sa cause personnelle, et il la défendit avec plus de chaleur qu'il n'eût fait les intérêts de sa Gongrégation. La vérité fut bientôt connue. Alors on s'étonna, oî) admira, et comme on . lui demandait comment il s'était exposé, contre toutes les règles de la prudence, à compromettre pour d'autres sa personne et les siens : « Je n'ai fait que mon devoir, répondit-il simplement. Tout chrétie» devait agir de la sorte en suivant les maximes de l'Évangile*. » Les saintes entreprises d'un bon prêtre ne lui paraissaient pas un ouvrage particulier, mais comme un bien public que tous devaient conserver et défendre.

Voilà pourquoi il fut fidèle à Olier jusqu'à la mort. Il le visita plusieurs fois pendant sa dernière maladie, et il lui ferma les yeux le 2 avril 1657. Quatre jours après, il écri-vait à JoUy, supérieur de la Mission de Rome : « Il a plu à Dieu de disposer de M. l'abbé Olier, qui a établi le séminaire de Saint-Sulpîce, et de qui Notre-Seîgneur s'est servi pour beaucoup de bonnes œuvres. J'ai eu le bonheur de me trouver auprès de lui lorsqu'il a rendu l'esprit : ce fut le lundi de Pâques. » bésormais, et jusqu'à sa propre mort, il l'invoqua comme un saint et demanda à Dieu plusieurs grâces importantes par son intercession. Nous le savons par une lettre qu'il écrivit à mademoiselle d'Aubray, fille du lieutenant civil et nièce d'Olier, qui l'avait consulté sur sa vocation. Cette lettre est du 26 juillet 1660, c'est-à-dire antérieure de deux mois seulement à la réunion des deux amis dans le sein de Dieu. En attendant, il tâcha de consoler les enfants de la perte de Jeur père, et l'on a tout lieu de croire que les paroles suivantes, recueillies de la propre main de l'abbé de Bretonvilliers, second supérieur de Saint- Sulpice, sont un fragment d'une de ses touchantes allocutions : « J'aurais voulu, mes chers frères, voyant l'affliction

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