Vie de M. Olier, t. Il, pp. 483 et suivantes
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velle, toute la ville' s'émut. Le roi, les deux reines, des évêques, des savants, toutes les classes de la société enfin voulurent entendre un prédicateur si renommé. Aussi la foule fut tellement compacte dans Téglise le jour du sermon, que l'orateur, arrivé après les autres, ne put entrer que par une fenêtre à l'aide d'une échelle qu'on lui fit passer. On s'attendait à un discours digne d'un tel auditoire et d'un tel orateur. Le saint, qui s'en aperçut, résolut aussitôt de tromper ce grand monde au profit de sa vertu, et il se borna à réciter simplement la vie de saint Martin, A peine descendu de chaire, il vint raconter cela à Vincent et à Madame de Chantai, et il leur dit avec son aimable sourire : « Oh! que j'ai bien humilié nos sœurs qui s'attendatient que je dirais merveille en si bonne compagnie! Il en est une qui a souffert particulièrement, car elle était assise auprès d'une demoiselle postulante qui disait pendant que je prêchais : « Voyez un peu ce maroufle et ce montagnard, comme il prêche bassement! Il fallait bien venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit, et exercer la patience de tant de monde *. »
Madame de Chantai et quelques sœurs de la Visitation étaient donc déjà à Paris. En effet, François de Sales y avait mandé la sainte fondatrice pour y établir une maison qui, à raison de mille obstacles, ne put être ouverte que le 1*' mai 1619, dans la rue Saint-Antoine. C'est Vincent que François en nomma le premier supérieur. Choix infiniment honorable de la part d'un homme qui avait coutume de répéter qu'il faut choisir un directeur entre dix mille; qu'il en est moins qu'on ne saurait dire qui soient capables de cet emploi. Il avait donc reconnu dans Vincent les qualités qu'il exigeait du bon directeur : beaucoup de vertu et une charité singulière, une science étendue et une grande expérience. Quelque rares que pussent être alors les bons prêtres, il y
1. Lettre de Vincent à Martin^ supérieur de la Mission de Turin, du 26 novembre 1655. — Vie de saint François de Sales, par M. (Hamon), t. II, p. 195.
hkk SAINT VINCENT DE PAUL.
avait néanmoins à Paris plusieurs ecclésiastiques savants^ vertueux, plus âgés que Vincent; il y avait des pasteurs vigilants et sages dans les paroisses ; des docteurs pleins de lumières dans les célèbres maisons de Sorbonne et de Navarre; des directeurs éclairés dans les communautés reKgieuses : à tous ceux-là François préféra Vincent de Paul. Après avoir consulté longuement Dieu et Madame de Chantai, il n'avait pas cru qu'aucun autre fût aussi capable d'assurer les fondements du grand ouvrage qu'il voulait établir à Paris. Mais plus il en revenait d'honneur à Vincent, plus l'humble prêtre y devait opposer de résistance. François l'avait deviné. Aussi pria-t-il Henri de Gondi, pi^emier cardinal de Retz et dernier évêque de Paris, de prévenir par un ordre formel ses délais et ses refus. L' évêque parla et fut obéi : pendant quarante ans, Vincent dirigea les Filles de la Visitation de Sainte-Marie avec le zèle et le succès que nous allons dire.
Les monastères de la Visitation se multiplièrent bientôt à Paris : il s'en établit un second au faubourg Saint-Jacques, un autre à Saint-Denis, un quatrième dans la rue Mentorgueil. Tous passèrent sous la direction de Vincent. Le saint évêque de Genève étant mort dès J 622, il devint comme le supérieur du nouvel ordre. Dieu lui-même sembla autoriser sa conduite par des miracles. Dans le monastère du faubourg Saint-Jacques , une religieuse était, depuis six ans, travaillée d'une tentation étrange. La sainte communion, les exercices de piété, ne lui étaient qu'une occasion de blasphème. A l'invitation de louer et de prier Dieu, elle ne répondait que par des malédictions. « Je n'ai pas d'autre Dieu que le diable, disait-elle ; je veux me tuer pour être plus tôt en enfer, où j'aurai la seule joie que je désire, de maudire Dieu éternellement. » On la fit voir à des prélats, à des religieux, à des médecins : conseils et remèdes, tout fut inutile. La supérieure eut alors l'inspiration de lui appliquer un fragment du rochet du saint évêque de Genève : en un instant, la paix revint à son âme, la force à son corps, et
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bientôt elle put exercer avec bénédiction les principales •charges du monastère.
Tel est, en abrégé, le récit de Vincent lui-même; mais ce qu'il ne dit pas, c'est que cette guérison merveilleuse s'opéra le jour même où, par l'ordre de l'archevêque de Paris, il faisait sa première visite au monastère; c'est qu'à la vue de cette malheureuse, touché d'une tendre compassion, il s'était mis à genoux et avait prié ardemment pour elle -, que sa prière avait été comme la formule de l' attouchement de la relique sacrée : d'où l'on doit croire que les <ieux saints amis s'entendirent encore des deux côtés de la tombe, pour obtenir de Dieu la délivrance de cette pauvre fille.
Du reste, telle était la pensée des religieuses mêmes de Sainte-Marie. Elles attribuaient à ses visites des effets <( presque miraculeux. » Elles lui reconnaissaient particulièrement le don d'éclairer, de consoler et de pacifier les âmes les plus affligées. Il suffisait de s'ouvrir à lui pour que toutes peines et toutes- tentations s'évanouissent aussitôt. En lui seul, des souffrances intérieures, qui ne peuvent être comparées qu'à une sorte d'agonie morale, trouvaient leur remède. Lui-même avait conscience du don de Dieu, et il se prêtait à toutes les âmes qui recouraient à lui. Craignait-on de lui être à charge, il répondait : « Pas d'affaire <jui me paraisse aussi importante que celle de servir une âme éprouvée. » C'est pourquoi il souffrait sensiblement lorsque ses propres infirmités l'empêchaient d'aller voir et consoler les pauvres malades. Mais, dès qu'il le pouvait, il y courait aussitôt, et alors, exhortations tendres et animées, prières ferventes, paroles mêmes d'une sainte gaieté, il mettait tout en usage, a Je serais bien aise de mourir, lui dit un jour une sœur domestique. — 0 ma sœur, il n'est pas encore temps, » répliqua-t-il ; et, faisant sur elle le signe de la croix, il la guérit à l'instant même.
Comme celui qui a voulu passer par toutes nos infirmités pour nous servir de modèle, il citait quelquefois l'exemple
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de ses divers états de vie et de ses propres tentations, pour consoler celles qui se trouvaient en cas semblable ; mais il recommandait toujours le secret, tant il aimait à cacher les grâces qu'il avait reçues de Dieu et que la charité seule le pouvait porter à révéler. Il était plus empressé à saisir toute occasion de s'humilier. Ainsi, une sœur domestique lui dit un jour qu'elle avait l'esprit trop grossier pour s'appliquer aux choses spirituelles, ayant été employée autrefois à garder les troupeaux de son père : « Eh ! ma sœur, lui répondit-il ; c'est là le métier que j'ai fait; mais pourvu que cela serve à nous humilier, nous n'en serons que plus propres au service de Dieu. Courage ! »
On voit sa charité. Il écoutait la dernière novice avec autant de patience qu'il eût fait la plus ancienne professe. Sur la fin de sa vie, accablé d'infirmités et d'affaires, il fit plusieurs voyages à Saint-Denis afin de détourner une pauvre tourière du dessein qu'elle avait de renoncer à ses vœux pour se marier.
Combien il devait être éloquent pour exhorter à l'union des esprits et des cœurs, à l'obéissance aux supérieurs et aux règles, au support mutuel, à la douceur et à la déférence si bien recommandées et pratiquées par saint François de Sales! Lui-même prêchait d'exemple. Jamais un mot qui pût blesser la charité; pour tous déférence et respect; attention à dire du bien de tout le monde, égale à celle qu'il avait à dire du mal de lui-même. Fallait-il découvrir les défauts de quelqu'un : il ajoutait aussitôt tant de bien à sa louange, que la première impression en était presque effacée. Quand il voulait révéler les fautes, il disait : a Entrez en jugement avec Dieu et avec vous-même. » Mais il préparait avec tant de charité les esprits aux réprimandes, que l'on ressentait plutôt l'onction de ses paroles que l'amertume de la correction. Néanmoins, il devenait tout de feu, s*il s'agissait de quelque faute commise contre l'honneur de Dieu dans les saintes cérémonies. Malgré sa douceur, il reprenait avec fermeté, mais avec une fermeté réglée par
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la prudence et la sagesse. Pour corriger, il attendait l'heure favorable. Si l'esprit était troublé, il s'arrêtait et se taisait : « On ne donne pas, disait- il, sans grande nécessité, médecine à ceux qui ont la fièvre. » Mais il humiliait les superbes, quoique avec une adresse merveilleuse et comme en se jouant. Anéanties sous sa parole, elles se disaient : « Hé ! que deviendrons-nous donc, quand Dieu, au jour de son redoutable jugement, nous reprochera nos fautes, puisque la parole d'un homme nous atterre et nous réduit à rien? » Les hautaines seules tremblaient devant lui; les autres, malgré le grand respect qu'inspirait sa présence, sentaient à son approche leur cœur s'ouvrir au lieu de se resserrer. On était si bien récompensé de l'aveu des plus humiliantes faiblesses ! 11 les supportait avec bonté, il les excusait comme une mère bien tendre excuse celles de son enfant. S'il donnait des pénitences, il était aisé de voir qu'il lui aurait moins coûté de les faire que de les imposer.
Quel bien devaient faire ses visites fréquentes aux maisons de Paris et de Saint-Denis I En quelque ferveur qu'il les eût trouvées, il les laissait plus ferventes encore. La seule trace de ses pas exhalait une odeur de vertu qui embaumait la communauté jusqu'à la visite suivante. Ce n'est pas pourtant qu'il usât de discours étudiés, de maximes nouvelles, de principes de spiritualité outrée : ordinairement il parlait peu, pour honorer lui-même et apprendre aux autres à honorer le silence que le Verbe divin a si longtemps gardé sur la terre. Néanmoins, la sainteté de sa vie, l'esprit de Dieu qui parlait en lui et par lui faisaient plus que tous les discours. On lui découvrait une peine de conscience : il ne répondait que quatre mots, mais si justes, que la lumière et la paix se faisaient dans l'âme. Son thème habituel était de porter toutes les religieuses en général, et chacune en particulier, à reconnaître le don divin de leur vocation, à mener une vie conforme à l'esprit de leur institut, à estimer leurs règles soit de précepte soit de conseil, en quoi il mettait toute la perfection de leur état. En effet, il s'infor-
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mait sans cesse de ce qui était renfermé dans leurs constitu- ' tions , des sentiments qu'avaient eus sur chaque article leur bienheureux père et leur sainte fondatrice. Il n'usa jamais de son autorité pour y apporter le moindre changement; il ne s'attachait qu'à les confirmer, qu'à y rendre fidèle dans les petites comme dans les grandes choses. Tous ses commentaires, il les puisait dans les écrits de saint François de Sales et de sainte Chantai, qui l'attendrissaient, disait-il, jusqu'aux larmes. Une conseillait pas d'autre lecture à leurs Filles, tant il redoutait pour elles la curiosité de tout lire et de tout savoir, et surtout de lire les livres dangereux qui circulaient alors jusque dans les communautés de femmes.
On profitait de sa présence pour lui exposer les embarras de la maison , et il répondait avec une prudence, une netteté et une profondeur admirables. Son égalité inaltérable lui donnait une présence d'esprit qui embrassait tout. Quelquefois on avait inutilement consulté des directeurs de religieux et des docteurs fort éclairés : un seul mot de lui tirait souvent la communauté d'affaire, sans nuire à la charité due au prochain. Aussi telle sœur de grande naissance et de grande capacité était frappée de l'étendue de son esprit, et ne le quittait guère qu'avec le sentiment de la petitesse du sien, trouvant entre l'un et l'autre autant de disproportion qu'entre leurs vertus.
A la fin de la visite, on lui demandait sa bénédiction. Alors il se mettait à genoux et se recueillait dans un profond anéantissement. Ensuite il la donnait en souhaitant que Dieu y joignît la sienne, et qu'il la répandît sur les personnes et sur les emplois. Il prescrivait enfin de tenir note de ce qui avait été dit et fait de meilleur et de plus utile • pendant la visite, et de le lire de temps en temps dans le chapitre, parce qu'une telle lecture, disait-il, attire la grâce de Dieu. Les religieuses le reconnurent par expérience : en relisant le précis de ses visites, elles sentaient revivre en elles les saintes dispositions qu'il leur avait inspirées. C'est