REPETITION D'ORAISON DU 2 JUILLET
Il recommande de prier pour la paix. — A la vue de la misère générale, il mvite les missionnaires à la mortification, et encourage au zèle et au dévouement par le récit des œuvres des missionnaii'es.
M. Vincent dit : Je renouvelle la recommandation que j'ai faite et qu'on ne saurait assez faire, de prier pour la paix, afin qu'il plaise à Dieu de réunir les cœurs des princes clirétiens. La guerre est par tous les royaumes catholiques : guerre en France, en Espagne, en ItaUe, en Allemagne, en Suède, en Pologne attaquée par trois endroits ; en Hibernie, jusque dans les pauvres montagnes et rochers presque inhabitables ; l'Ecosse n'est guère mieux; l'Angleterre, on sait l'état déplorable où elle est : guerre partout, misère partout. En France, tant de gens souffrent ! 0 Sauveur ! ô Sauveur ! Si pour quatre mois que nous avons eu ici la guerre, nous avons eu tant de misère au cœur
de la France, où les vivres abondaient de toutes parts, que peuvent faire ces pauvres gens des frontières qui sont dans ces niiscres depuis vingt ans ; oui, il y a bien vingt ans qu'ils ont toujours la guerre; s'ils ont semé, ils ne sont pas assurés de recueillir ; les armées viennent qui pillent, qui enlèvent ; et ce que le soldat n'a pas pris, les sergents le prennent et l'emportent. Après cela, que faire? que devenir? Il faut mourir. S'il y a une vraie religion... Qu'ai-je dit, misérable? S'il y a une vraie religion! ! Dieu me le pardonne! je parle matériellement; c'est parmi eux, c'est en ces pauvres gens que se conserve la vraie religion ; une foi vive, ils croient simplement sans éplucher ; soumission aux ordres, patience dans l'extrémité des misères à souffrir tant qu'il plaît à Dieu ; les uns par les guerres, les autres à travailler tout le long du jour à la grande ardeur du soleil : pauvres vignerons qui nous donnent leur travail, qui s'attendent à ce que nous prierons pour eux, tandis qu'ils fatiguent pour nous nourrir! On cherche l'ombre, on ne voudrait pas sortir au soleil, nous aimons si fort nos aises. En mission, du moins, on est dans l'éghse, à couvert des injures du temps, de l'ardeur du soleil, de la pluie, auxquelles ces pauvres gens sont exposés ; et nous crions à l'aide si l'on nous donne un tant soit peu plus d'occupation qu'à l'ordinaire. Ma chambre, mes hvres, ma messe. Encore pour cela, baste, est-ce là être missionnaire, avoir toutes ses aises? Dieu nous sert ici de pourvoyeur, il nous fournit tous nos besoins et plus que tous nos besoins ; il nous donne la suffisance et au delà; je ne sais si nous songeons assez à le remercier. Nous vivons du patrimoine de Jésus-Christ, de la sueur des pauvixs gens. Nous devrions toujours penser, quand nous allons au réfectoire : Ai-je gagné la nourriture que je vais prendre? J'ai souvent cette pensée qui me fait entrer en confusion : Misérable, as-tu gagné le pain que tu vas manger, ce pain qui \ient du travail cïes pau^Tes? Au moins, si nous ne le gagnons pas comme eux, prions pour leurs besoins. Bos cognovit possessorem suum. Les bêtes reconnaissent ceux qui les nourrissent. Les pauvres nous nourrissent, prions Dieu pour eux, et qu'il ne se passe pas de jour que nous ne les offrions à Notre- Seigneur, afin qu'il lui plaise leur faire la grâce de faire bon usage de leurs souffrances. Je disais... Que dis-je, misérable! On disait dernièrement que Dieu s'attend aux prêtres pour arrêter sa colère ; il s'attend à ce qu'ils se mettent entre lui et ces pauvres gens comme d'autres Moïses pour l'obhger à les déhvrer des maux causés par leur ignorance et par leurs péchés,
CONFEREiNGES — 269
et cjuïls ne souffriraient peut-être pas s'ils étaient instruits et si l'on travaillait à leur conversion. C'est aux prêtres à le faire. Ces pauvres gens nous donnent leur bien pour cela, tandis qu'ils travaillent, qu'ils bataillent contre les misères. Nous sommes les Moïses qui devons continuellement lever les mains au ciel pour eux. Nous sommes les auteurs, s'ils souffrent-pour leur ignorance et pour leurs péchés ; c'est donc nous qui sommes coupables de tout ce qu'ils souffrent, si nous ne sacrifions toute notre vie pour les instruire.
M. Duval, grand doctem' de l'Église, disait qu'un ecclésiastique doit avoir plus de besogne qu'il n'en peut faire ; car dès que la faitai'dise (1) et l'oisiveté s'emparent d'un ecclésiastique, tous les vices accourent de tous côtés ; tentations d'impureté et tant d'autres, oserai-je dire... Il y faut penser, cela se présentera peut-être quelque autre fois. 0 Sauveur ! ô mon bon Sauveur ! plaise à votre divine bonté de délivi'er la mission de cet esprit de faitardise, de recherclie de ses propres aises, et lui donner un zèle ardent pour votre gloire, qui fera embrasser tout avec joie et qui ne lui fasse jamais refuser l'occasion de vous servir ! Nous sommes faits pour cela. Tout est bon à Dieu, et un missionnaire, un vrai missionnaire, un homme de Dieu, un homme qui a l'esprit de Dieu, tout doit lui être bon et indifférent ; il embrasse tout, il peut tout, à plus forte raison une Compagnie, une congrégation peut tout, étant animée et portée par l'esprit de Dieu. Nos missionnaires de Barbarie et ceux qui sont à Madagascar, qu'ont-ils entrepris, qu'ont-ils exécuté, qu'ont-ils fait, qu'ont-ils souffert? Un homme seul entreprend une galère oii il y a quelquefois deux cents forçats : instructions, confessions générales, aux Scdns, aux malades, de jour et de nuit pendant quinze jours ; et au bout de ce temps il les traite, il va lui-même acheter un bœuf, il fait cuire cela : c'est leur régal. Un homme seul fait cela. Tantôt il s'en va dans les fermes oii l'on met des esclaves et va trouver" les maîtres pour les prier de lui permettre de travailler à l'instruction de lem*s pauvres esclaves ; il prend leur temps et leur fait connaître Dieu, les rend capables de participer aux sacrements, et à la fin il les traite et leur fait un petit régal. j ^
(1) Fainéantise.
270= SAINT VINCENT DE PAUL.— CilAP.Vn-=
RÉPÉTITION D'ORAISON DU ler .^UT 1655
Il exhorte la communauté à garder le silence. — Il cite l'exemple des retraitants, ce qui se passe à la cour, chez les grands personnages, à la Sorbonne. — Exemple des enfants de Raab. — Il invite la Compagnie à agir- de telle sorte que nos successeurs puissent imiter notre conduite.
Saint Benoît met, ce me semble, pom" le premier point d'humilité, le silence : Te decet Jiymnus, Deus, in Sion; et un docteur a tourné ce verset et dit : Te decet silentium, Deus, in 8ion. Nous avons vu dans les ordinations oîi il y avait des cinquante ou soixante ordinands que cela se faisait sans bruit. Par exemple, au collège des Bons-Enfants, là où, au commencement, on recevait les ordinands, on voyait tout cela dans ce petit lieu resserré avec un silence merveilleux. Par la grâce de Dieu, il y en a dans la Compagnie qui sont à gxand exemple. Oh ! oui, il y en a, et plusieurs par la grâce de I)ieu. Il y avait, il y a quelque temps, un bon docteur, qui est mort à présent, lequel avait coutume tous les ans de venir faire la retraite céans, et lecpel j'avais toujours Phonneur de servir. Un jour, lorsqu'il me faisait sa communication^ je lui demandai quelle passion il reconnaissait le phis en lui ; il pensa un peu, et puis me répondit : monsieur, vous me donnez bien à penser ; néanmoins, je vous répondrai que nous autres qui sommes de la partie septentrionale, nous sommes fort peu sujets aux passions ; ce n'est pas qu'il n'y en ait quelquesunes, mais non pas communément parlant.
En effet, j'ai pris garde depuis, et j'ai vu par expérience que ce qu'il m'avait dit était vrai, que ceux qui sont du septentrion sont beaucoup moins sujets à se laisser emporter à la passion, aux mouvements de colère ; et que ceux du côté du Midi et de ces pays plus chauds le sont davantage : de là, vous voyez que dans certaines villes, comme par exemple dans Constantinople, il y a une pohce, c'est-à-dire des gens qui s'en vont par toute la ville, par les marchés et les foires, avec des archers, sergents, pom' visiter et remarquer ceux qui parlent trop haut et font trop de bruit (tout ainsi que vous voyez par Paris ces marchands jurés qui vont visiter de boutique en boutique), et s'ils en
trouvent quelqu'un qui s'emporte et parle trop haut, sans autre forme de procès et sur-le-cliamp ils le font coucher sur le pavé étendu, et là lui font donner vingt, trente coups de bâton. Or, si ces gens-là, ces Turcs, font cela par pm^e pohce, à combien plus forte raison le devons-nous faire, nous autres, par principe de vertu? Une des résolutions entre autres que ce bon docteur, dont je vous viens de parler, prit dans sa retraite, ce fut de tâcher d'imiter en quelque chose un autre docteiu* de Sorbonne, qui est maintenant évêque, et qui est à bien grand exemple, et un prélat doué d'une bien haute vertu, lequel je voyais tous les jours, et avec lequel je conversais. Notre-Seigneirr Jésus-Christ est le vrai modèle et ce grand tableau invisible sur lequel nous devons former toutes nos actions ; et les hommes les plus parfaits qui sont ici-bas vivant en terre, sont les tableaux visibles et sensibles qui nous servent de modèles ici-bas sur la terre pour donner une bonne règle à toutes nos actions, et les rendre agréables à Dieu.
Je voudrais, messieurs, que vous eussiez vu le silence qu'il y a au Louvre, et la manière de se parler les uns aux autres ; vous y verriez quelquefois quarante, cinquante, quatre-vingts, cent personnes qui attendent, s'entretenir les unes avec les autres en parlant bas, en sorte que vous entendriez une mouche bruire d'un bout de la salle à l'autre. Chez feu MgT le cardinal de Kicheheu, oii j'ai été plusieurs fois, il y avait un silence merveilleux ; et chez celui-ci aussi (1), vous voyez que chacun s'entretient honnêtement, civilement, modestement les uns avec les autres.
Si vous voyiez MM. de Sorbonne comme ils font leurs récréations ensemble, cela est si beau ! ils ont une allée oii ils se promènent trois à trois, quatre à quatre, et s'entretiennent ainsi les uns avec les autres cordialement, doucement et respectueusement. Pour moi, je vous avoue que je ne sais d'où vient que nos récréations vont si mal, vu que cela est contre la manière de bien converser, contre la civihté humaine, contre le sens commun même : nos frères les écohers sont ceux qui sont les plus coupables de cela, et moi premièrement qui ne donne pas le bon exemple que je de^Tais. L'on demande d'où vient que dans le parlement il y a quelques chambres qui sont en meilleure réputation que les autres, et l'on n'en donne point d'autre
(1) Chez le cardinal Mazarin.
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raison, sinon que les ])i'enners présidents et conseillers de ces chambres-là, ayant donné un bon comniencenient et établi une façon de traiter les matières des affaires solidement et avec toute la connaissance possible, les autres qui les ont sui\is par après ont conservé ce même esprit et cette même jm-isprudence et ceux-ci .Font communiqué à ceux qui sont venus après eux, et ceux-ci encore à ceux qui les oiit suivis ; et ainsi cette bonne estime et réputation s'est continuée et conservée jusqu'ici. Raab couchait sous des tentes et ne buvait jamais de \in ; ses enfants, voyant cela, dirent : Notre père ne couchait que sous des tentes et ne buvait point de vin; pourquoi ne ferions-nous pas de même? Sommes-nous meilleurs que lui? H nous a donné cet exemple, pourquoi n'en profiterions-nous pas? Us le firent ; et eisuite les enfants de ceux-là dirent : ]S;os pères ont fait ainsi, il les faut imiter. Et ainsi de génération en a:énération, pendant l'espace de trois cents ans, les enfants de Eaab gardèrent cette c nitume, laquelle plut si fort à Dieu, qu'il est dit dans la sainte Écriture qu'il bénit la fanulle de Raab. Ainsi, messieurs et mes frères, vous voyez ce que fait le bon exemple, et combien il est important clans le commencement de laisser un bon fondement, un bon exemple sur lequel ceux qui nous suivi-ont puissent s'appuyer. Oh ! que j'aurai un grand compte à rendre à Dieu, qui ne donne point à la Compagnie l'exemple que je de\Tais !...