DU 13 NOVEMBRE
Il raconte la perte du navii'e qui devait transporter les missionnahes à Madagascar, et fait ressortir la bonté de Dieu qui a préservé les missionnaires. — Ce désastre ne doit pomt décourager, Dieu ayant eu ses desseins que l'horume ne peut pénétrer.
M. Vincent donna le signal pour faire approcher de lui la Compagnie comme pour faire répéter l'oraison à l'ordinaire ; alors il lui dit que ce n'était pas pour faire répéter l'oraison parce qu'on l'avait répétée les deux jours précédents ; mais c'est,
dit-il, poiir vous faire part d'une grâce que Dieu, par sa bouté infinie, vient de faire à quelques-uns de la Compagnie afin de l'en remercier ; et d'autre part pour vous dire le désastre arrivé à d'autres personnes. Je reçus hier au soir une lettre que m'écrit M. Bousordet, par laquelle il me mande que le vaisseau qui devait faire voile pour Madagascai', et sur lequel il devait s'en aller, a péri, et voici conmient : Vous savez le grand vent qu'il fit le lendemain de la Toussaint dernière, qui était si grand, qu'il rompit même une des fenêtres de ce bâtiment et fit tomijer une pallie de la cheminée du bâtiment neuf de céans. Cette lettre porte que ce vaisseau, comme je vous disais, ces jours passés, étant prêt à partir, en fut empêché par le changement de vent qui arriva tout à coup.
Le jom' de la Toussaint, MM. Herbron et Bousordet dirent la messe dans le vaisseau qui était à la rade ; ils eurent gTand'peine à dii'e la sainte messe à cause du vent qu'il fit ce jom'-là ; le lendemain, qui était le jour des Morts, la tempête augmenta ; et, poiu' é\qter le péril, on fit descendre le vaisseau ^is-à-^is Saint-Nazake, dans la grande ri^aère de Nantes : étant là, ces messieurs lesquels avaient gi-and désir de célébrer ce jom'-là qui était le jour des ^lorts et qui peut-être avaient la pensée que leurs parents et amis qui sont peut-être dans le pm'gatoire, criaient : Miseremini mei, saltem vos amici mei; cela fit, avec la dévotion qu'ils pouvaient avoir de célébrer ce joiu'-là et le besoin qu'eut M. Herbron de mettre pied à terre, à ce que porte la lettre ; quoi qu'il en soit, cela fit, dis-je, qu'ils prirent résolution de sortir du na\àre et s'en allèrent à Saint-Nazah'e, qui était environ à un quart de heue de là, pour y dire la messe. Les voilà allés : ils dirent leur messe à Saint-Nazaire ; leur messe dite, ils s'en re^dment pour repasser au navire avec le capitaine du vaisseau qui avait aussi mis ])ied à terre. Conmie ils furent au bord de la grande rivière de Nantes, là où était le vaisseau, ils ne trouvèrent personne qui les voulût mener jusqu'au nawe, à cause que la tempête était trop grande, les mariniers n'osant s'exposer par ce temps-là; en sorte que les voilà demeurés à terre sans pouvoir passer : comme ils voient cela et que la tempête continuait tout le jour, ils retournent à Saint-Nazaii'e où ils couchent. Or, voilà la nuit, environ les onze heiu'es, la tempête redoublant poussa le na^nre sur un banc de sable où il se brisa ; Dieu cependant donna l'instinct et la pensée à quelquesuns du navire de faire coimne un échafaud : ce sont des planches qu'ils hèrent ensemble ; comment cela se fit, je ne le sais pas
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encore, et se mirent seize ou dix-sept personnes là-dessus, à la merci de la mer et à la miséricorde de Dieu ; de ces seize ou dixsept personnes était notre pauvi^e frère Christophe de Launay, lequel, ayant le crucifix à la main, commença à encourager ses compagnons qui étaient avec lui : Courage, leur disait-il, ayons une grande foi et confiance en Dieu, espérons en Notre-Seigneur, il nous tirera de ce danger ; et commence à étendre son manteau pour servir de voile, je ne sais pas si c'est que les autres n'en avaient pas ; quoi qu'il en soit, il étendit le sien, lequel peut-être il donna à tenir d'un bout par un de ceux qui étaient avec lui, et l'autre bout à un autre, et arrivèrent à terre de cette façon, Disu par sa bonté et particuKère protection les ayant garantis du danger oii ils étaient, et ils sont arrivés à terre, tous en vie, excepté un qui mourut de froid et de peur qu'il avait eue en ce danger (1).
Que dirons-nous de ceci, meîoieurs et mes frères? Kien autre chose, sinon que les conduites de Dieu sont incompréhensibles et cachées aux yeux des honmies qui ne sauraient les comprendre. Quoi ! Seigneur, il s amble que vous vouMez étabhr votre empire dans ces pays de delà, dans les âmes de ces pauvres infidèles, et cependant voilà que vous permettez que ce qui semblait devoir y contribuer soit ruiné et périsse au port !../ Non, messieurs, non, mes frères, que cela ne vous étonne pas, et que ceux à qui sa divine Majesté a donné le désir d'aller en ces pays-là n'en soient point, pour cet accident, décom^agés, parce que les conduites de Dieu nous sont si cachées, que nous ne les voyons pas ; et cela ne veut pas dire qu'il ne veuille la conversion de ces pauwes gens de delà, encore bien qu'il ait permis ce désastre, il le fait pour des raisons que nous ne savons pas ; peut-être y avait-il quelques péchés qui se commettaient dans ce vaisseau, que Dieu n'a pas voulu supporter davantage ; aussi M. Herbron me manda, il y a quinze jours ou trois semaines, que le désordre y était si grand, les jurements, blasphèmes et viiem'es qui s'y commettaient, si horribles, que cela était pitoyable : il y en avait plusieurs là dedans que l'on avait pris par "force pour les mener de delà. Enfin, que savons-nous de la raison de cet accident? Il ne faut pas pour cela en accuser celui-ci ou celui-là ; ce que nous devons faire, ce doit être d'adorer la conduite de Dieu. Hélas ! parce que cela est arrivé
(1) On a dit qu'ils firent bien envhon deux lieues en cet état pour se sauver avant d'arriver à terre.
de la sorte, cela serait-il bien capable de faire que ceux à qui Dieu avait donné le désir de s'en aller de delà, fissent la poule maintenant, parce que voilà un vaisseau qui a péri ! Non, je ne veux pas croire qu'il y en ait aucun dans la Compagnie. Voyezvous, les grands desseins sont toujoui's traversés par diverses rencontres et difficultés qui ne manquent point d'arriver. Dieu le permettant ainsi. Mais quoi donc ! est-ce point qu'il ne veut pas que la Compagnie continue cette œuvre qu'elle a commencée? Oui-da, messieurs, il veut que la Compagnie continue ; et d'oii vient qu'il ruine ainsi, ce semble, ce qui y pouvait contribuer?...
Non, non, ne pensez pas cela ; au contraire. Ne vous disais-je pas hier, en patiant de l'Église, comme quoi tant de papes,* même jusqu'à trente-cinq, ont été martyrisés les uns après les autres? Et pourquoi cela, sinon pour faire voir que ce que Dieu avait une fois résolu, il fallait qu'il fût accompli, et que son Eglise subsisterait nonobstant toutes les calamités, nonobstant toutes les persécutions qui étaient si grandes, que les clu'étiens n'osaient paraître sur la terre et étaient cachés dans des cavernes, qui d'un côté, qui d'un autre. A voir cela, il semblait que Dieu ne voulait pas que son Église subsistât, et cependant c'est tout au contraire, car le sang de tant de martjTs que l'on faisait mourir était autant de semence pour servir à l'affermissement de son Éghse. Voyez-vous, Dieu ne change jamais dans ce qu'il a une fois résolu, quelque chose de contraire qu'il nous semble qu'il arrive ; et nous le voyons en Abraham : Dieu avait promis à Abraham qu'il multiplierait sa semence comme les étoiles du ciel ; Abraham n'avait qu'un fils, et cependant voilà que Dieu lui commande de le sacrifier, de lui couper la tête, lui de la race duquel devait prendre naissance la mère de son propre fils : Abraham n'avait-il pas sujet de dire : Eh quoi ! Seigneur, vous m'avez promis que ma semence serait multiphée comme les étoiles du ciel ; et cependant vous savez que je n'ai qu'un fils, et vous me commandez de le sacrifier! Cependant Abraham espère contre toute espérance, se met en devoir de sacrifier son fils, et Dieu, comme je viens de vous dire, qui ne change jamais de résolution dans les desseins qu'il a une fois résolus, arrête le coup ; de même, mes frères. Dieu veut éprouver notre foi, notre espérance et notre zèle, par cet accident qui vient d'arriver.
Dieu veut châtier tout le monde, il envoie le déluge universel pour châtier les horribles péchés qui se commettaient ; néanmoins, que fait-il? Il donne la pensée à Noé de bâtir une arche,
et il fut cent ans à la bâtir; pourquoi pensez-vous que Dieu voulut qu'il fût si longtemps à bâtir cette arche, sinon pour voir si le monde se convertirait, s'il ferait pénitence, et si les hommes feraient profit de ce que Noé leur disait par la fenêtre de son arche, criant à pleine tête, selon quelques auteurs : Faites pénitence, demandez pardon à Dieu ! Cela nous fait voir encore comme quoi Dieu, quoiqu'il semblât vouloir que tout le monde fût noyé dans les eaux, néanmoins son dessein était autrement, ayant voulu que Noé et toute sa famille fussent exempts du naufrage, afin de peupler le monde, et que ce qu'il avait résolu de toute éternité, touchant la naissance de son fils, s'accomplît.
Mais ne voyons-nous pas encore que le Père éternel, ayant envoyé son Fils en terre pom* être la lumière du monde, cependant nous le voyons paraître parmi le monde comme un autre petit garçon. Il paraît, comme vous pourriez dire, un de ces petits pauvres que vous voyez qui viennent à cette porte. Eh quoi ! Père éternel ! vous avez envoyé votre Fils pour éclairer et enseigner tout le monde, et cependant le voilà qui ne nous paraît rien moins que cela ! Mais attendez un peu, et vous verrez le dessein de Dieu, et comme, ayant résolu de ne pas perdre le monde mais en ayant compassion, ce même Fils donnera sa vie pour eux.
Mais, messieurs et mes frères, si nous considérons d'autre part la gi'âce qu'il a faite à ceux de la Compagnie de les tirer d3 ce naufrage, ne faut-il pas que vous demeuriez d'accord que Dieu a en sa protectioi^ particuhère la pauvi^e petite et chétive Compagnie? Et c'est, messieurs, ce qui la doit encourager de plus en plus à se donner à sa divine majesté de la meilleure manière qu'il lui sera possible pour parachever son grand œuvre, car, aller à Madagascar, et qui est-ce qui y pensait? Quoi ! aurions-nous bien eu la témérité de vouloir de nous-mêmes entreprendre cet gTand œuvre ! voire même de penser que Dieu se fût adi'essé à la plus pauvre et chétive Compagnie qui soit dans son Eghse ! Non, messieurs, non, mes frères, nous n'y pensions pas, et jamais nous n'avons demandé à aller à Madagascar ; c'est Mgr le nonce du pape qui nous en parla le premier et nous pria de vouloir fournir quelques prêtres de la Compagnie pour y envoyer, en suite de la prière qui lui en fut faite par un de ces messieurs les marchands qui y envoyaient, estimant qu'ils ne pourraient mieux s'adresser pour avoir des prêtres tels qu'il leur fallait en ce pays-là, qu'à mgi* le nonce
du pape, lequel jeta les yeux sur nous ; et ainsi voilà que nous y envoyâmes MM. Nacquart et Gondrée.
Mais n' admirez-vous pas la force de l'esprit de Dieu en ce jeune garçon, notre bon frère Cluistophe, lui qui est un enfant timide, humble, doux ; oui, c'est le plus humble et le plus doux jeune homme que je connaisse ; le voilà, le crucifix à la main, qui crie à ses compagnons pour les encourager : Courage, leur dit-il, espérons en la bonté et miséricorde de Dieu, et il nous tirera de ce danger. Je vous dirai en passant, mes frères, que cela vous doit apprendi'e que vous ne devez jamais être sans un crucifix. Ce n'est pas lui, mes frères, qui a fait cela, c'est Dieu tout seul qui agissait par lui qui a fait cela; mais après tout quand ils y seraient morts à la tête de tous ceux qui étaient là, il y a sujet de croire qu'ils eussent été bienhem^eux de mourir dans le dessein de servir Dieu à la tête de leurs ouailles ; car tous ces gens-là leur étaient commis pour le spirituel pendant toute la navigation.
Il me souvient sur cela de ce qui m'a été raconté il y a quinze ou dix-huit ans par M. Lumagne (c'était le père de Mlle Polalhon), que quand Dieu voulut ruiner la ville de Tivoh, qui est vers la Lombardie, c'était une viUe qui était située sm- une côte de mon agne (ceci m'a été raconté par plusieurs et diverses fois par ledit sieur Lumagne, qui était de cette ville-là, et oii sa femme mourut), il arriva quelque temps auparavant un grand tremblement de terre qui faisait remuer cette montagne et déracinait les arbres ; cela donna la pensée à quelques-uns que Dieu était irrité contre cette viUe à cause des désordres, des péchés qui s'y commettaient, et entre autres à un bon cm'é du heu, qui était très savant et homme de bien, de faire sonner la cloche pour appeler les paroissiens ; ils entendent cette cloche, ils viennent à l'éghse ; ce bon curé monte en chaire, les prêche, les excite à se convertir, à demander pardon à Dieu. Parmi ceux qui étaient à cette prédication, il y avait un homme qui était un fort homme de bien, auquel pendant cette prédication Dieu donna la pensée de sortir de la viUe et de se retirer pour éviter le danger dont elle était menacée ; il sort, s'en va chez lui, prend en dihgence sa femme et ses enfants, et avec eux tout ce qu'ils avaient de plus précieux qu'ils purent emporter et sortent et s'en vont : comme cet homme était déjà un peu loin de la \àlle, il se souvint qu'il avait oubhé de fermer sa boutique, et dit à son petit garçon qu'il avait avec lui : Écoute, va, retourne fermer ma boutique, j'ai oublié de la fermer ;
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ce garçon rctoimie, et voilà la ville en nn instant a])îni('e, tout est renversé sens dessus dessous.
Ceci, messieurs et mes frères, nous fait voir comme quoi Dieu a soin des hommes, et que, s'il les punit, ce n'est qu'à la dernière extrémité et après les avoir, par divers moyens, portés à se convertir à lui ; et comme il a un soin particulier de ceux qui le servent, comme vous voyez qu'il fit à l'égard de cet homme auquel il commanda, comme il fit autrefois à Loth, lorsqu'il voulut abîmer les villes de Sodome et de Gomorrhe, de sortir de la ville.