‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 105 sur 113 · EN DISTRIBUANT LES RÈGLES · texte numérisé non relu

EN DISTRIBUANT LES RÈGLES

17 mai 1658.

En troisième heu, si nous eussions donné les règles du commencement et avant que la Compagnie se fût mise dans la pratique, l'on am'ait eu sujet de penser qu'il y aurait eu en cela de l'humain plus que du divin, que c'aurait été un dessein pris et concerté humainement et non pas un ouvrage de Dieu ; mais, messieurs, et toutes ces règles, et tout ce que vous voyez, s'est fait, je ne sais comment, car je n'y avais jamais pensé; tout cela s'est introduit peu à peu, sans qu'on puisse dire qui en est la cause. Or, c'est une règle de saint Augustin que, quand on ne peut trouver la cause d'une chose bonne, il la faut rapporter à Dieu, et l'en reconnaître le principe et l'auteur. Selon cette règle de saint Augustin, Dieu n'est-il pas l'auteur de toutes

nos règles qui se sont toutes introduites je ne sais de quelle manière et de telle manière qu'on ne saurait dire comment et pourquoi?

0 Sauveur ! quelles règles ! et d'où viennent-elles? Y avais-je jamais pensé? Point du tout. Car, messieurs, ni à nos règles, ni à la Compagnie, ni au mot de mission même, je n'y avais jamais songé ; c'est Dieu qui a fait tout cela, les hommes n'y ont point eu de part. Pour moi, quand je considère la conduite dont il a plu à Dieu de se servir pour faire naître la Compagnie en son Église, j'avoue que je ne sais oii j'en suis, et il me semble que c'est un songe que tout ce que je vois. Oh ! cela n'est pas humain, cela est de Dieu !

Appellerez-vous humain ce que l'entendement humain n'a pas prévu, et ce que la volonté n'a désiré ni recherché en manière quelconque? Le pauvre M. Portail (1) n'y avait point pensé ; je n'y avais point pensé non plus ; tout cela s'est fait contre toute mon espérance et sans que j'y songeasse en aucune façon. Quand je regarde cela et que je vois les emplois de la Compagnie, en vérité cela me paraît un songe et il me semble que je rêve. Je ne saurais vous dire, et c'est comme le pauvi'e prophète Habacuc, qu'un ange prend par le poil et le porte bien loin pour consoler Daniel qui était dans la fosse aux Kons ; ensuite l'ange le rapporte au même Heu oii il l'avait pris, et lui, se voyant au même endroit d'oii il était sorti, il pensait avoir rêvé et songé tout cela.

Appellerez-vous humain l'origine de nos missions? Un jour on m'appela pour aller confesser un pauvre homme dangereusement malade qui était en réputation d'être le plus homme de bien, ou du moins un des plus hommes de bien de son village ; il se trouve néanmoins qu'il était chargé de péchés et qu'il n'avait jamais osé les déclarer en confession. Ainsi il le déclara lui-même tout haut par après en présence de feu Mme la générale des galères, lui disant : « Madame, j'étais damné, si je n'eusse fait une confession générale à raison des gros péchés que je n'avais osé confesser. »

Cet homme mourut ensuite ; et madite dame ayant reconnu par là la nécessité des confessions générales désira que je fisse le lendemain une prédication sur ce sujet (2). Je la fis, et Dieu

(1) Premier compagnon de samt Vincent. Né à Beaucahe le 22 novembre 1590, mort à Paris le 14 février 1660.

(2) A FoUevillo, le 25 janvier 1617.

y donna tant de bénédiction, que tous les habitants du lieu firent ensuite confession générale et avec tant de presse, qu'il fallut faire venir deux Pères jésuites pour m'aider à confesser, prêcher et à catéchiser ; ce qui fut cause qu'on continua le même exercice dans les autres paroisses des terres de madite dame durant plusieurs années. Laquelle enfin voulut entretenir des prêtres pour continuer des missions, et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants où nous nous retirâmes, M. Portail et moi (1). Nous prîmes avec nous un bon prêtre, à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en allions tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant, nous donnions la clef à quelqu'un des voisins, ou nous le priions d'aller coucher la nuit dans la maison. Cependant je n'avais pour tout qu'une seule prédication que je tournais en mille façons, c'était de la crainte de Dieu. Voilà ce que nous faisions nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu'il avait prévu de toute éternité. Il donna quelques bénédictions à nos travaux, ce que voyant, de bons ecclésiastiques se joignirent à nous et demandèrent à être avec nous. 0 Sauveur ! qui eût jamais pensé que cela fût venu en l'état où il est maintenant? Qui m'eût dit cela alors, j'am^ais cru qu'il se serait moqué de moi. Et néanmoins c'était par là que Dieu voulait donner commencement à ce que vous voyez. Eh bien ! messieurs, eh bien ! mes frères, appellerez-vous humain ce à quoi nul n'avait jamais pensé? car, ni moi, ni le pauvre M. Portail n'y pensions point. Hélas ! nous n'y pensions point ! Hélas I et nous en étions bien éloignés !

Avions-nous jamais pensé aux emplois de la Compagnie, par exemple, aux ordinands (2), qui sont le plus riche et le plus précieux dépôt que l'Éghse nous pouvait mettre entre les mains? Cela ne nous était jamais tombé en l'esprit. Et la confrérie de la Charité (3), y avions-nous jamais pensé? Comment est-ce qu'on a pris soin de retirer les pauvres enfants trouvés (4)? Je ne sais comment tout cela s'est fait, pour moi je ne le sau-

(1) Collège doimé à saint Vincent par Mgr Jean-François de Gondi, archevêque de Paris, en mars 1624,

(2) L'œuvre des Ordinands fut commencée à la demande de l'évêque de Beauvais, en 1631.

(3) La Confrérie de la Charité fut établie à Châtillon en décembre

(4) Les Enfants Trouvés. Ce fut dans le commencement de l'année 1638 que samt Vincent s'occupa de cette œuvre.

rais dire. Voilà M. Portail qui peut vous témoigner que nous ne pensions à rien moins qu'à tout cela.

CONFÉEENCE DU 14 MAES 1659

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