LA SIMPLICITÉ ET LA PRUDENCE
... La simplicité est si agréable à Dieu ! vous savez que FEcriture le dit : que son plaisir est de s'entretenir avec les simples de cœur qui vont bonnement et simplement (1). Voulez-vous trouver Dieu? H parle avec les simples. 0 mon Sauveur ! 0 mes frères ! qui sentez le désir d'être simples, quel bonheur ! quel bonheur! courage, puisque vous avez cette promesse que le ])laisir de Dieu est d'être avec les hommies simples.'
Une autre chose qui nous recommande merveilleusement la simphcité sont ces paroles de Notre-Seigneur : je reconnais mon Père et je vous en remercie, que la doctrine que j'ai apprise de votre divine Majesté et que je répands parmi les hommes n'est connue que des simples, et que vous permettez que les prudents du monde ne l'entendent pas ;. vous leur avez caché, sinon les paroles au moins l'esprit (2).
0 Sauveur ! 0 mon Dieu ! cela nous doit épouvanter, nous courons après la science, comme si tout notre bonheur en dépendait ; malheur à nous si nous n'en avons ! il faut en avoir, mais en suffisance, il faut étudier, mais sobrement. D'autres affectent l'inteUigence des affaires, de passer pour des gens de mise et de négociation au dehors ; c'est à ceux-là que Dieu ôte la pénétration des vérités chrétiennes, aux savants et aux entendus du monde. A qui la donne-t-il donc? au simple peuple, aux bonnes gens. Nous voj^ons cela vérifié dans la différence que l'on remarque en la foi des paysans et la nôtre. Ce qui me reste de Pexpérience que j'en ai, est le jugement que j'ai toujours fait, que la vraie rehgion, la vraie rehgion, messieurs, la vi^aie rehgion est parmi les pauvres. Dieu les enrichit d'une foi vive, ils
(1) Cum simpliciius sermocinaiio ejus. (Prov., cliap. ht. v. 32.)
(2) Conflteor tibi, Pater, quia abscondisii hœc a sapientihus et prudentihus et revelasti ea parvulis. (Saint Matthieu, chap. xi, v. 25.)
croient, ils touchent, ils goûtent les pcxroles de vie. Vous ne les vo3^ez jamais en leurs maladies, afflictions, disettes, etc., s'emporter d'impatience, murmurer et se plaindre ; point du tout ou rarement. Pour l'ordinaire, ils conservent la paix parmi les troubles et les peines. Qui est cause de cela? la foi. Pourquoi? parce qu'ils sont simples ; Dieu fait abonder en eux les grâces qu'il refuse aux riches et aux sages du monde.
Mais ajoutons à cela, que tout le monde aime les simples, les gens candides qui n'usent de finesse ni de tricherie, qui vont bonnement et parlent sincèrement ; de sorte que tout ce qu'ils disent répond à leur cœur. Us sont estimés à la cour, quand il y en a, d'une estime universelle ; en une com.pagnie réglée, chacun leur porte une affection singulière ; car, bien que tous n'agissent pas candidement, néanmoins ceux-là même qui n'ont pas la candeur en eux, ne laissent pas de l'aimer en autrui...
H y en a qui disent qu'il y a deux sortes de simplicités : l'une purement naturelle et niaise, qui se trouve en certaines personnes sans jugement ni discernement, qui tient plutôt de la... (je n'oserais le dire) que de la raison. Parlez-leur, a^ous voyez qu'ils sont stupides ; c'est une simphcité qui ne vaut rien, ou du moins qui n'est pas vertu. Il y en a une autre qui a quelque rapport avec Dieu : Oh ! la belle vertu ! Dieu est un être simple, qui ne reçoit aucun être, une essence souveraine et infinie, qui n'admet aucune agi'égation avec elle ; c'est un Etre pur, qui jamais ne souffre d'altération. Or, cette vertu du Créateur se trouve en quelques créatures par communication et se prend en elles, en la manière portée en la règle...
... La simphcité qui regarde les paroles consiste à dire les choses comme nous les avons au cœur, remarquez ceci comme elles sont au cœur, comme on les pense. Ce qui n'est pas cela, s'appelle finesse, cachette et duphcité, qui sont contraires à la vertu dont nous parlons, laquelle veut que l'on dise les choses comme elles sont, sans tant de réflexion à ceci ou à cela, et que l'on parle ingénument et tout bonnement ; et outre cela, avec une pure intention de plaire à Dieu. Ce n'est pas que ce soit simplicité de découATir toutes sortes de pensées, car cette vertu est discrète et n'est jamais contraire à la prudence qui nous fait discerner ce qui est bon à dire d'avec ce qui ne l'est pas. Les choses donc que l'on dit, il faut que la langue les exprime au dehors, de même que nous les avons au dedans, sinon il s'en faut taire. Voilà l'occasion en un entretien d'avancer un propos qui est bon en sa substance et en ses circonstances, il le faut pro-
iiuncer tout simplement ; mais quelquefois il se présente do bonnes choses à dire qui peuvent être vicieuses par quelques circonstances, et alors si on dit la substance, il en faut retrancher la circonstance. La sainte Écriture est de soi toute pure, et on ])eut s'en servir utilement en toutes sortes de discours ; mais si on la prend par raillerie, cela est mauvais ; ou si on s'en sert pour abuser cpielqu'un, cela est défendu ; quand ce que nous en rapportons va accroître notre élévation, cela est vain. Employons toujours les bonnes choses pour de bonnes fins, ou n'en disons mot. La pauvre feue Mme la générale des galères m'a demandé plus de cent fois ce que c'était que la simphcité ; c'était la personne du monde la plus simple que j'aie jamais connue, elle ne pouvait omiir la bouche, ni faire aucune action qu'en simphcité de cœur ; mais elle avait l'adresse de séparer de la nature des choses les circonstances nuisibles et inutiles, car elle était aussi des plus prudentes. Elle avait la simphcité et la prudence dans un haut degré, et néanmoins elle ne les connaissait p3.s. Il y a ainsi des personnes qui ont des vertus et Dieu les leur cache, parce qu'il le juge expédient ; et tel est \Tainient simple qui n'en sait rien ; et au contraire tel pense l'être qui ne l'est pas. De sorte, messiem's, pour revenir aux actes de la simphcité, que si nous parlons, il faut que ce soit simplement et jamais à la double entente, jamais pour quelque utilité propre, sensuelle ou temporelle, ni pour attirer quelqu'un à notre parti, ni jamais pour quelque proposition à notre louange ou avantage, mais toujours pour plaire à Dieu. Cela sera beau, mes frères, si la Mssion est faite de la sorte, beau devant Dieu, beau devant le monde. Tlien n'est plus agréable que cela pour attirer les gens de bien ; voilà ce qui regai'de le parler.
Quant à l'autre partie de la simphcité cjiui touche les actions, elle a cela de propre, comme nous avons dit, qu'elle fait agir bonnement, droitement et toujoiu's en vue de Dieu, dans les affaires, dans les emplois et dans les exercices de piété, à l'exclusion de toutes sortes d'hypocrisie, d'artifice et de vaine prétention. Par exemple, une personne fait mi présent à quelqu'un et feint que c'est par affection, c'est néanmoins afin qu'il lui en donne quelque autre de plus grande valeur ; selon le monde, cela est permis et peut-être selon Dieu. Toutefois cela est contre la simphcité c{ui ne peut souffrir que Ton témoigne une chose et que l'on en regarde une autre... Si cette vertu nous fait parler selon les sentiments intérieurs, elle nous fait aussi agir de même dans la franchise et droiture chrétienne ; et cela pom' Dieu,
car il faut avoir cette fiii. Suivant cela, cette simplicité n'est pas clans les personnes, qui, par respect humain, veulent paraître autres qu'elles ne sont, non plus que leurs habits ne sont pas simples quand ils sont doublés ou couverts de parures et de passements. C'est aussi contre cette vertu, d'avoir des chambres bien ajustées, parées d'images, de tableaux, de meubles superflus, d'avoir quantité de hvres pour paraître, de se plaire dans les choses vaines ou inutiles et dans la diversité des nécessaires quand une seule suffit ; d'avoir des prédications peignées, d'un style enflé, et enfin, d'avoir d'autres vues que Dieu en nos exercices, tout cela est contraire à la simphcité chrétienne dans les actions.