SUR LA MORTIFICATION
De tout cela, nous devons conclure qu'il y a de graves inconvénients à retourner en son pays quand une fois nous en sommes sortis pour le service de Notre-Seigneur... Je m'appellerai moimême à témoin de cette vérité. Du temps que j'étais encore chez M. le général des galères et avant qu'il eût fait le premier étaiDhssement de notre CongTégation, il arriva que, les galères étant à Bordeaux, il m'envoya là pour faire mission aux pauvres forçats, ce que je fis par le moyen des rehgieux de la ville des divers ordi-es, deux en chaque galère. Or, avant que de partir de Paris pour ce voyage, je m'ouvris à deux amis de l'ordre que j'en avais reçu, et je leur dis : Messieurs, je m'en vais travailler proche le heu d'oti je suis, je ne sais si je ferai bien d'aller faire un tour chez nous; tous deux iilfele conseillèrent : Allez-y, monsieur, me dirent-ils, votre présence consolera vos proches, vous leur parlerez de Dieu, etc. La raison que j'avais d'en douter, c'est que j'avais vu plusieurs bons ecclésiastiques qui avaient fait merveille quelque temps éloignés de leur pays, et j'avais remarqué qu'étant allés voir leurs parents, ils en étaient revenus tout changés et devenaient inutiles au pubhc ; ils s'adonnaient entièrement aux affaires de leurs famiUes, toutes leurs pensées allaient à cela, tandis qu'auparavant ils ne s'occupaient qu'aux œuvi'es détachées du sang et de la nature. J'ai
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peur, disais-je, de ni'attaclier de même aux parents. En effet, ayant passé huit ou dix jours avec eux pour les informer des voies de leur salut et pom* les éloigner du désir d'avoir des biens, jusqu'à lem' dire qu'ils n'attendissent rien de moi, que quand j'aurais des coffres d'or et d'argent, je ne leur en donnerais rien, ])arce qu'un ecclésiastique qui a quelque chose le doit à Dieu et aux pauvres, le jour que je partis, j'eus tant de douleur de quitter mes pauvi'es parents, que je ne fis que pleurer tout le long du chemin ; à ces larmes, succéda la pensée de les aider et de les mettre en meilleur état ; de donner à tel ceci ; à telles cela ; mon esprit attendri leur partageait ainsi ce que j'avais et ce que je n'avais pas ; je le dis à ma confusion, et je le dis, parce que peut-être Dieu permit cela pour me faire nûeux connaître l'importance du conseil évangéhque dont nous parlons. Je fus trois mois dans cette passion importune d'avancer mes frères et mes sœurs ; c'était le poids continuel de mon pauvre esprit. Parmi cela, quand je me trouvais un peu hbre, je priais Dieu de me déh^Ter de cette tentation, et je l'en priai tant, qu'il eut pitié de moi, il ni'ôta ces tendresses pour mes parcaits...
CONFERENCE DU 16 MAI 1659 SUR l'indifférence
... Quant à l'état de l'indifférence, c'est un état oii se trouve une vertu par laquelle l'homme se détache des créatures pour s'unir au Créateur : ce n'est pas seulement une vertu, en quelque façon, c'est un état qui la comprend et oii elle agit ; c'est un état, mais il faut que cette vertu y soit active, et que, par elle, le cœur se détache des choses qui le tiennent captif. Oii est le cœur aimant? Dans la chose qu'il aime; par conséquent, là oii est notre. amour, là notre cœur est captif; il ne peut en sortir, il ne peut s'élever plus haut, il ne peut aller ni à droite ni à gauche ; le voilà arrêté. Là oii est le trésor de l'avare, là <>;st son cœur ; et là oii est notre cœur, là est notre trésor. Et ce qui est déplorable, c'est que les choses qui nous retiennent ainsi en servitude sont, pour l'ordinaire, des choses très indignes. Eh quoi ! un rien, une imagination, une parole sèche qu'on nous a dite, un manque d'accueil gracieux, un petit refus, la pensée
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seule qu'on ue fait pas grand compte de nous ; tout cela nous blesse et nous indispose au point qu'on n'en peut guérir ! L'amourpropre nous attache à ces blessures imaginaires, on ne saurait s'en tirer, on est toujours là dedans, et pourquoi? (''est que l'on est captif de cette passion.
Le propre de l'indifférence est de nous ôter tout ressentiment et tout désir; de nous déracher de nous-mêmes et de toute créature ; c'est son office, c'est le bonheur où elle nous mène, pourvu qu'elle soit active, qu'elle travaille ; et comment? Il faut s'étudier pour se connaître, il faut se dire : or ça, mon âme, quelles sont les affections? A quoi tenons-nous? Qu'y a-t-il qui nous captive? Sommes-nous en la hberté des enfants de Dieu? Ou sommes-nous hés aux biens, aux aises, aux honneurs? Il faut nous examiner pour découvrir nos hens, afin de les rompre. En vérité, messieurs, l'efficace de Foridson doit tendre à bien connaître ses incHnations et ses attaches, à prendre la résolution de les combattre et de s'amender, et puis à bien exécuter ce que l'on a résolu. S'étudier premièrement, et quand on se sent attaché à quelque chose, travailler à s'en détacher et à se mettre en hberté par des résolutions et des actes contraires. Certes nous devons bien craindre de tomber dans ces liens misérables dont nous ne saurions sortir. 0 Sauveur ! ô Sauveur ! quelle misère 1
J'ai connu un gentilhomme, je l'ai dit autrefois, un gentilhomme de Bresse, nommé M. de Rougemont, qui avait été grand éclaircisseur : c'était un homm3 grand, bien fait, qui s'était trouvé souvent aux occasions (de duel), en étant prié par d'autres gentilshommes qui avaient des querelle?, ou luimême appelant en duel ceux qui n'allaient pas droit avec lui. Il me l'a dit, et il n'est pas croyable combien il a battu, blessé et tué de monde : enfin. Dieu le toucha si efficacement, qu'il rentra en lui-même ; et connaissant sa faute et l'état malheureux où il était, il résolut de changer de vie, comme il fit. Depuis ce changement, ayant demeuré quelque temps dans la façon commençante, et en son progTès il aUa si avant qu'il demanda à Mgr de Lyon de tenir le Saint Sacrement dans sa chapeUe pour y honorer Notre-Seigneur et mieux entretenir sa piété, qui était singuhère ei connue de tout le monde. Ce qui me donna un jour le désir de l'aller voir en sa maison, où il me raconta les pratiques de Sa dévotion, et entre autres celle de son détachement des créatures. Je suis assuré, me disait-il, que si je ne tiens à rien, je me porterai à Dieu, qui est mon unique
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prétHution ; t't pour cela, jo regarde si raiiiitié d'un tel seigneur, d'un tel })arent, d'un tel voisin m'arrête ; si c'est l'amour de moi-même qui m'empêche d'aller ; si ce sont mes biens ou la vanité qui m'attachent ; si ce sont mes affaires ou mes plaisirs qui me retardent : et quand je m'aperçois que quelque chose me détourne de mon souverain bien, je prie, je coupe, je tranche, je me débarrasse de ce lien ; ce sont là mes exercices. Il me dit particuhèrement ceci : je m'en suis toujours ressouvenn, qu'un jour allant en voyage, comme pour l'ordinaire il s'occupait de Dieu, il examina si, depuis qu'il avait renoncé à tout, il lui était resté ou survenu quelque attache ; il parcourut ses affaires, ses biens, les aUiances, la réputation, les gTands et les menus amusements du cœur humain : il tourne, il vire, enfin il tombe sur son épée ; pourquoi la portes-tu? pensa-t-il ; comment en souffrirais- je la privation? Quoi ! quitter cette chère épée qui m'a si bien servi en tant d'occasions, et qui, après Dieu, m'a tiré de mille dangers ! Si on m'attaquait encore, je serais perdu sans elle ! Mais aussi il peut t'arriver quelque querelle oii tu n'auras pas la force, portant une épée, de ne pas t'en servir, et tu offenseras Dieu derechef. Que ferai-je, ô mon Dieu, dit-il, un tel instrument de ma honte et de mon péché est-il capable de me tenir au cœur? Je ne trouve que cette épée seule qui m'embarrasse ; oh ! je ne serai plus si lâche que de la porter ; et en ce moment, se trouvant vis-à-vis une grosse pierre, il descend de son cheval, prend cette épée, bat sur cette pierre, et tic et tac, et tic et tac, enfin il la rompt et la met en pièces, et s'en va. H me dit que cet acte de détachement, brisant cette chaîne de fer qui le tenait captif, lui donna une hberté si grande que, bien que ce fût contre l'inchnation de son cœur qui aimait cette épée, jamais plus il n'avait eu affection à aucune chose périssable et il ne tenait plus qu'à Dieu seul.
Glrande leçon, messieurs, grande confusion pour un misérable comme je suis, qui demeure attaché tantôt à une chose, et puis à une autre : je n'y fais pas réflexion, ou, si j'y pense, je ne fais pas un suffisant effort pour m'en tirer. Grand sujet de confusion pour moi et pour ceux qui me ressemblent, qui ne s'examinent point pour voir à quoi ils tiennent, qui ne se demandent jamais qu'est-ce qui domine en moi? ei quels sont ces fatras d'objets et d'affections qui emportent inutilement mon temps et mes pensées? Ou bien, s'ils le font en quelques rencontres, ce n'est que pour en demeurer là ; et, au heu de se débarrasser de cette servitude, ils deviennent encore plus
esclaves, en sorte qu'ils ne peuvent plus s'en tirer. Quelle pitié, messieurs, qu'on nous voie toujours ramper en bas, le ventre contre terre, toujours croupissant dans nos défauts et dans nos misères? C'est ce qu'il faut dire de ceux qui ne travaillent pas à l'indifférence, qui ne font aucun progrès dans la vertu, qui ont toujours les mêmes obstacles et qui ne veulent pas les ôter. Qui ne craindra, messieurs, que Dieu ne nous abandonne? Qui a jamais vu un esclave comme ce gentilhomme? Pourquoi ]i'avons-nous pas la même affection pour la liberté? 0 Sauveur ! vous nous en avez ouvert la porte, enseignez-nous à la trouver ! Faites-nous connaître l'importance de cette franchise, faitesnous recourir à vous pour y parvenir. Éclairez-nous, mon Sauveur, pour voir à quoi nous sommes attachés, et metteznous, s'il vous plaît, in Uhertatem fUiorum Dei!