‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 108 sur 113 · SUR LES VRAIES LUMIÈRES ET LES ILLUSIONS · texte numérisé non relu

SUR LES VRAIES LUMIÈRES ET LES ILLUSIONS

... Ce que c'est que V illusion. — L'illusion, à proprement parler, se prend en diverses manières. Les gens de justice ont coutume de se servir de ce mot dans leurs plaidoyers, d'où vient que l'on dit qu'ils sont illusoires, trompeurs. Or ce n'est pas en ce sens que notre règle l'entend : elle entend comme un faux jour, une fausse lumière, que l'esprit met dans l'imagination dont les espèces vont à l'entendement, et les influences et réflexions à la volonté. Voilà la manière et le sens dans lequel il faut comprendre notre règle. — Mais, monsieur, que ditesvous, vous dites un faux jour? Quoi ! les choses paraissent d'une autre manière qu'elles sont? Vous dites que ce qui est blanc comme un cygne est noir comme un corbeau, et ce qui est noir comme un corbeau, est blanc comme un cygne? Oui, je dis un faux jour que produit le mahn esprit dans l'imagination, lui représentant des espèces différentes de la vérité des choses qu'elles doivent exprimer. Ces espèces donc entrent dans l'imagination, montent à l'entendement et se réfléchissent enfin sur la volonté ; de sorte que cet ange de ténèbres fait paraître blanc ce qui est noir, et vérité ce qui n'est que mensonge. — Mais, monsieur, que dites-vous? cela est bien étrange! cela

se troiivc-t-il ailleurs? — Oui-cla, la nature même a ses illusions : ceux qui ont été à Montniirail ont vu un tronc de bois se transformer en pierre : comment cela se fait-il? Je ne sais par quelle vertu le bois venant à se lier avec la pierre, il se fait une transformation de l'un à l'autre ; de sorte que ce qui était du bois paraît être de la pierre. Ses yeux disent que c'est du bois, la mousse qui est aux environs, les linéaments et les veines qui paraissent vous disent que c'est du bois : mais le tact vous dit que c'est de la pierre ; voilà une illusion, mes frères. Que fait la nature? On coupe un arbre, on ente dessus une greffe, et comme elle est prise, ils se fait une transformation du sauvageon en un arbre, en sorte que ce qui était auparavant un pommier est aujourd'hui un poirier. Qu'est-ce que cela? C'est illusion. J'ai vu un homme qui avait une certaine alêne pointue qui, à mesure qu'on la voulait enfoncer, se rétrécissait : cet homme se la mettait dans le gosier, et comme un chacun croyait qu'il la mettait dans sa bouche, tire-là, tire-là, quoique la pointe semblât entrer dans son gosier si est-ce pourtant qu'elle n'y entrait pas, et ainsi cet homme trompait le monde.

Qu'est-ce, à proprement parler, que l'éloquence? Illusion qui fait paraître le bon mauvais, et le mauvais bon ; la vérité pour la fausseté, et la fausseté pour la vérité ; qui, par une certaine comphcation et arrangement de mots, au même temps qu'elle flatte et charme l'auditeur, dans le même moment, le trompe. Or, s'il se trouve tant d'illusions dans l'univers, jugez, mes frères, si l'auteur du mensonge, si le démon, qui se transforme en ange de lumière, comme parle saint Paul, n'en peut pas faire? que si les hommes, dont toutes les connaissances sont très petites et hmitées, peuvent facilement se tromper les uns les autres, que ne peux pas faire, je vous prie, le malin esprit, qui sait tout et qui a l'industrie de faire paraître les objets en autant de différentes manières qu'il lui plaît? Voulez- vous savoir ce que c'est que le mahn esprit à notre égard? Il n'est qu'iUusion et que tromperie ; il nous persuade, ingénieux qu'il est, que nous serons heureux, si nous parvenons à cela, à cela ; il nous fait accroire qu'il y va même de la gloire de Dieu, de réussir avec applaudissement dans la prédicaiion, et qu'il faut faire figure dans une province. Ah ! Sauvem', que de pièges, que de tromperies, que d'artifices dont use notre ennemi pour perdi"e les créatures que vous avez rachetées par votre précieux sang!

Vous me direz : mais, monsieur, l'esprit mahn en sait bien ;

mais les hommes n'ont-ils pas pu nombrer les espèces et les individus des illusions dont le maUn esprit use? Eh ! qui le pourrait? Souvenez-vous pourtant que quand nous tombons dans le péché, ce sont des illusions, puisqu'en le commettant, nous quittons le souverain bien pour en prendre un imaginaire.

Ah ! mon Sauvem^ ! que de pièges pour les hommes ! de quelles lumières nous avons besoin pour éluder les artifices des démons ! Oh ! si le premier homme, que Dieu avait mis dans la sainteté, si le premier pas qu'il a fait a été de tomber dans le panneau ; si les anges, qui ont été créés comme autant de lumières, se sont écHpsés et sont tombés dans le panneau, et si, après avoir été combattus par saint Mchel pom' n'avoir pas voulu se soumettre aux ordres de Dieu, ils ont été précipités dans les enfers, ô ! mes frères, qui, après ces chutes, ne doit craindi'e et qui en sera exempt?

Mais, monsieur, comment fait-il? Il sait les humeurs qui contribuent à faire soulever telle ou telle passion ; il sait les moyens de les exciter; de sorte que, par de faux jours, qu'il met dans la fantaisie, il fait que l'on tombe. Il sait toutes nos humeurs ; il connaît nos actions propres et particuhères ; il voit celles qui peuvent donner un faux jour; il sait mettre ces hu^neurs ensemble et en composer un jour qui, de l'imagination, passe à l'entendement; de là, se présente à la volonté pour l'induire à donner son consentement. Mais comment fait-il cela, ou bien ne fait-il que cela? Il nous tente, d'un autre coté, par des créatures dont il se sert, comme d'autant de pièges, pour nous faire trébucher. Vous savez l'histoire de saint Antoine, et comment il fut tenté par des représentations de créatures impudiques que le démon formait dans son imagination, les espèces de certaines femmes d'une beauté parfaite, qui paraissaient toutes nues. Le diable a encore l'artifice de former de l'air certains corps, de sorte que la créature, voyant ces objets, se laisse très souvent emporter. Ajoutons à cela les mauvais songes qui sont assez orchnairement les effets du démon. A ce sujet, je vous rapporterai une histoire que je vous ai rapportée souvent : c'est du pape Clément VIII, que j'ai eu l'honneur de voir. Vous savez les troubles qui s'élevèrent dans la France, au sujet d'Hemi IV ; ce prince avait été hérétique et relaps, ce qui obhgea ses sujets de se départir de l'obéissance eju'ils lui auraient rendue, s'il ne se fiit déclaré, pour une seconde fois, l'ennemi de la refigion cathofie^ue. Ce roi, se sentant pressé par sa conscience de quitter ses erreurs, et voyant que les peuples refusaient de se soumettre

h ses lois, il envoya tout aussitôt à Kome pour se réconcilier. Le pape dit qu'il était relaps et que, par conséquent, il n'y avait pas d'apparence qu'il se changeât, et que le désir de régner l'obligeait plutôt à se réconcilier, que non point l'amour de se convertir. Là-dessus, le roi renvoie ses ambassadeurs, le pape refuse comme auparavant ; cependant, comme il appréhendait que le roi ne les renvoyât pour une troisième fois, il jeûne, il prie Dieu pour savoir s'il doit dispenser le peuple auquel il avait défendu de rendre aucune soumission au roi pendant qu'il demeurerait dans son opiniâtreté. Enfin, après avoir fait beaucoup de pénitences et de mortifications, après avoir prié Dieu pour ce sujet, il résolut de le recevoir à pénitence et d'obhger ses sujets à lui rendre obéissance. De là à quelques jours, ce saint homme fut appelé pendant la nuit devant le tribunal de Dieu, où il lui fut reproché d'avoir exposé à un bouc le peuple de Dieu, d'avoir ordonné aux catholiques de se soumettre à un bourreau. Cette vision affligea son esprit, et quelques-uns ont voulu dire qu'il ressentit les mêmes peines que l'on dit qu'a eues saint Jérôme, qui fut fouetté ! Ce saint pape se trouvant dans cet état, et craignant d'avoir été trop facile pour accorder au roi [sa demande], envoya quérir des personnes très spirituelles, pour savoir leur avis; mais personne ne le contenta, jusqu'à ce que son confesseur, qui était le cardinal Tolet, lui dit que ce qui l'affligeait était illusion; lui disant qu'après qu'il s'était comporté avec toute la prudence que demandait l'affaire dont il s'agissait, qu'après avoir fait tout avec conseil et ensuite de beaucoup de prières, il devait demeurer en paix et croire que tout ce qui s'était passé était selon la volonté de Dieu. Cela lui ôta sa peine. Qu'était-ce donc tout ce qui se passa? une illusion, dans le pape, dont le malin esprit le voulut troubler, non seulement pendant le jour, par l'assemblage des espèces et en faisant paraître des créatures, mais encore pendant le sommeil, il fit cela. L'illusion donc ne se fait pas seulement de la première et de la deuxième manière, mais encore de la troisième, à savoir en dormant, c'est pourciuoi nous examinerons ces illusions, quoiqu'elles arrivent en dormant.-

n y a une autre illusion des choses extraordinaires, un faux jour : il viendra vers vous une personne qui vous dira qu'elle a un mouvement, qu'elle entend conmie une voix intérieure cjiii lui crie sans cesse qu'il faut quitter sa femme. Comment appelezvous cela? Mes frères, c'est extravagance : c'est en ces idées extravagantes que nous avons besoin des lumières du ciel pour

donner des avis salutaires à ces sortes de gens (juand elles s'adressent à nous. Nous en avons encore besoin pour conseiller des personnes qui auront de hautes pensées pour mener une vie hors du commun,. et qui voudront changer d'état et de condition. Il faut donc être informés, théoriquement et pratiquement, de la nature et de la diversité des illusions, pour ne point manquer et pour éviter les écueils et les pièges du mahn esprit, qu'il faut surmonter avec l'aide de Dieu...

... Des moyens. — Mais comment pourrons-nous aller plus avant pour nous mettre en état de nous garder des illusions et aider les autres qui en sont attaqués?

Le premier moyen, vous le voyez, est qu'il faut une lumière surnaturelle de Dieu, qui nous fasse le discernement des vraies lumières d'avec les fausses. H faut la demander à Dieu. Je suis frère ; je n'entends pas ce que c'est qu'illusion ; vous m'avez fait prêtre, je n'en connais pas la dignité, je n'en ai pas les lumières, je ne sais comment je dois assister mon prochain qui est dans les illusions, si vous, ô mon Dieu, ne me donnez les vraies clartés pour discerner les fausses ! C'est la grâce. Seigneur, que nous vous demandons.

En second heu, c'est de n'avoir pas trop de curiosité de vouloir discerner ces faux jours, parce qu'elle fait que nous réfléchissons sur nos actions, que nous les regardons en diverses manières ; d'où il arrive que le mahn esprit, qui voit cet entortillement de savoir, prend occasion d'inquiéter une pauvre âme, la tourne jusqu'à ce qu'elle soit tombée dans le panneau. Pour Tordinaù-e, ceux qui veulent savoir des miracles et pénétrer ce qui devi'ait leur être caché, Dieu châtie leur cmiosité par de fausses illusions. Ah ! messieurs ! ah ! mes frères ! fuyons toute curiosité et ne nous étudions qu'à nous humiher ; n'avoir aucune estime de soi, se croire indigne de* voir le jour, se persuader qu'on mérite d'être abandonné de tout le monde, ne voir en soi qu'exercice de la justice de Dieu. Une personne faite comme cela n'est pas sujette aux illusions. Il faut donc s'abaisser devant Dieu, ne voir que pauvreté et misère en nous, rejeter toutes les pensées qui contredisent à cela, éloigner de nous toute singularité, désir de réussir, bon succès en toutes nos actions ; et nous aurons après cela le discernement des faux jours ; mais si nous cherchons le contraire, qu'est-ce que cela? Fin orgueil, mes frères ; si nous étudions bien, si nous nous considérons enfants d'Adam, enfants d'ire et de malédiction, ah ! que nous sommes heureux ! Humihté donc, non seulement à notre égard, mais encore con-

294 = s VINT VINCENT DE PAUL. — GHAP. VU =

seilloiis-la aux personnes avec lesquelles nous aurons Thonneur de converser. L'humilité, vouloir savoir : ad sohietaiem, vouloir faire ce que Dieu veut que nous fassions, et admirer comme sa bonté nous supporte, après tant de péchés que nous avons commis. Hélas ! mes frères, si nous ne nous connaissons point, c'est que nous ne nous étudions point. Savez-vous bien que nous sommes pires que les démons ! Oui, pire que les démons ; car si Dieu leur avait fait la dixième partie des grâces qu'il nous a données, mon Dieu ! quel usage n'en auraient-ils pas fait? Ah ! malheureux que vous êtes ! vous avez été rachetés par le sang précieux d'un Dieu incarné, vous avez eu des gTâces actuelles pour vivi'e de la vie de Jésus-Christ, et cependant vous les avez méprisées ! Quel châtiment ne méritez-vous pas? Sus donc, étudions-nous bien, et quand nous aurons fait tout ce que nous devons, concluons que nous sommes des servitem's inutiles : oui, des serAdteurs inutiles, et souvenons-nous qu'après que nos actions auront été examinées, quant à leur substance, quant à leurs quahtés et circonstances, nous verrons que dans toute notre vie nous n'avons rien fait qui vaille ; et si nous voulons voir cette vérité plus profondément, regardons comme nous avons fait notre oraison ce matin, comme nous avons dit nos petites heures, comme nous avons passé la matinée, et ainsi du reste de la journée ; remontons, s'il vous plaît, aux autres jours, et examinons devant Dieu toutes nos actions et la manière dont nous les avons pratiquées. Pour moi, je ne sais comment sont faits les autres, mais je sais que je mérite justice; je sais que vous êtes bons, que vous aimez Dieu, que vous allez de bonne foi et que vous marchez di'oit devant sa divine majesté ; mais, hélas ! je ne vois rien en moi qui ne soit digne de châtiment ; toutes les actions que j'ai jamais faites sont entachées de péchés, et c'est ce qui me fait appréhender les jugements de Dieu. J'en dirais bien davantage, mais, à proprement parler, j'irais m' engager trop avant. Quoi qu'il en soit, disons qu'après que nous am'ons accomph de point en point nos règles, nous sommes des serviteurs inutiles ; n'en doutons pas, car c'est le Fils de Dieu qui l'a dit lui-même...

CHAPITEE VIII

SAINT VINCENT DE PAUL CHEZ MADEMOISELLE LE GEAS, CHEZ LES DAMES DE LA CHARITE ET A LA VISITATION.

Toute l'activité extérieure de Vincent de Paul, si variée pourtant, était toujours inspirée par un principe unique, celui de la Mission : sauver matériellement et moralement le peuple chrétien. Voilà pourquoi il ne consentit jamais à permettre à ses prêtres de s'occuper d'oem^es scientifiques, de l'éducation de la jeunesse, de la direction des religieuses. Sur ce dernier point en particulier, il était intraitable, et il mécontenta par sa sévérité plus d'un couvent illustre. Cependant, il faisait une exception pom la Visitation : il' n'avait pas encore fondé la Mission lorsque François de Sales lui demanda et lui fit promettre de diriger ses Visitandines ; par respect pour la mémoire de son saint ami, il ne les abandonna jamais. Toutes les semaines, il se rendait chez elles pour présider la conférence et donner ses conseils. Les entretiens de Vincent de Paul furent transcrits et conservés ; nous les avons recherchés avec soin, mais il nous a été impossible d'en découvi'ir le moindi-e fragment.

Chez les dames de la Charité, Vincent de Paul avait la joie de s'occuper d'œuvres d'assistance. Les dames de Charité étaient des femmes du grand monde qui s'étaient groupées autour de la présidente Goussault et de Mlle Le Gras pour visiter les malades de l' Hôtel-Dieu et les prisonniers, et pour subvenu' aux besoins des enfants trouvés. La reine Anne d'Autriche était leur présidente d'honneur. Il y avait là la princesse de Gonzague, futm'e reine de Pologne, la duchesse d' Aiguillon, nièce de Richelieu, Mme Fouquet, mcre du surintendant, la chancelière d'Ahgre, la présidente

de Herse, Mme de Lamoignon, Mme de BuUion, Mme Séguier, Mme Cornuel, Mme de Mkamion, Mme du Vigean, Mlle Dufais, Mlle Viole.

Les réunions étaient fréquentes et la parole de Vincent de Paul était attendue pour trancher toutes les difficultés. Dans cette réunion de femmes lettrées et titrées, Vincent de Paul ne fait aucun sacrifice à la préciosité ; il rappelle sa naissance pour s'humilier, et plus encore que partout ailleurs si c'est possible, il recherche la simpUcité ; mais il se prépare avec soin ; il écrit des canevas pour ses entretiens, il soumet ses idées à Mlle Le Gras ou à la présidente Goussaiilt, et quand son opinion est faite, il parle avec cet accent surnaturel et cette fermeté modeste qui emportent tout. Voilà un spectacle intéressant pour l'historien : Vincent de Paul au milieu d'une société choisie de femmes riches et distinguées ; il ne s'oublie pas à traiter des questions de mystique élégante ; il ne dit pas un mot des querelles politiques qui divisent le royaume ; il déclare simplement à ces aristocrates que, dans les temps d'angoisse où elles vivent, leur devok social est le premier de leurs devohs religieux. Kien n'égale la force de cet enseignement patriotique et chrétien.

L'histoire a conservé le souvenir d'une de ces harangues qu'il ne faut pas négliger de citer ici, bien qu'elle soit citée partout. Les troubles civils avaient tari la source des aumônes dont vivaient les enfants trouvés, et un jour vint où il fallut se résigner à supprimer une œuvi"e qui ne pouvait plus vivre. Vincent de Paul convoqua une assemblée piénière des Dames de Charité pour prendre leur avis ; et, après leur avoir exposé l'état précaire de l'œuvre des enfants trouvés, il leur adressa ces mots admirables :

Vous êtes hbres, mesdames, n'ayant contracté aucun engagement, vous pouvez vous rether dès aujourd'hui. Mais avant de prendi'e une résolution, veuillez réfléchir à ce que vous avez fait et à ce que vous aUez faire. Par vos charitables soins, vous avez jusqu'ici conservé la vie à un très grand nombre d'enfants, ([ui, sans ce secours, l'am^aient perdue pour le temps et pour réternité; ces innocents, en apprenant à parler, ont appris à

connaître et à servir Dieu. Quelques-uns d'entre eux commencent à travailler et à se mettre en état de n'être plus à charge à personne. De si heureux commencements ne présagent-ils pas des suites plus heureuses encore? Oh sus, mesdames, la compassion et la charité vous ont fait adopter ces petites créatures pour vos enfants. Vous avez été leurs mères selon la gTâce, depuis que leurs mères selon la nature les ont abandonnés, voyez maintenant si vous voulez aussi les abandonner.

Cessez d'être leurs mères, pour devenir leurs juges ; leur vie et leur mort sont entre vos mains. Je m'en vais prendre les voix et les suffrages. Il est temps de prononcer leur arrêt et de savoir si vous ne voulez plus avoir de miséricorde pour eux. Ils vivront si vous continuez d'en prendre un charitable soin, et au contraire ils mourront, ils périront infailhblement si vous les abandonnez, l'expérience ne permet pas d'en douter.

Chez Mlle Le Gras oii il se .rendait aussi souvent qu'il le pouvait, Vincent de Paul retrouvait une famille. Il s'attachait avec joie à façonner les âmes simples de ces bonnes filles, qui lui venaient des champs pour servir les pauvres. Choisies d'après ses indications, elles étaient de bonne santé, de bon sens, ignorantes, gaies et actives. Il leur apprenait patiemment leurs nouveaux devoirs.

Dans la conférence qu'il préside, il ne dédaigne pas de prendre leur avis : avec adresse et avec bonhomie, il les provoque à parler, en commençant par les moins instruites : il s'extasie sm^ leurs bonnes paroles, il admire les pensées choisies que Dieu leur inspire ; puis quand il parle lui-même, c'est avec une simplicité presque enfantine qu'il se met à la portée de toutes. Son enseignement n'a rien de compliqué : les Filles de la Charité doivent servù: les pauvres et les malades pour l'amour de Jésus-Christ : tous leurs devoirs se résument dans cette formule et s'y ramènent. Ces entretiens de Vincent de Paul furent recueillis avec grand soin par les Fdles de la Charité ; elles avaient la mémoire bonne et un culte religieux pour les moindres mots de leur Père ; le texte qu'elles nous ont conservé reproduit donc assez fidèlement sa parole. Je me contenterai de citer trois de ces conférences et une allocution adressée aux Danies de la Charité.

CONFEEENCE DU 25 JANVIEE 1643 l'esprit des bonnes filles de village

Mes sœurs, je m'étais proposé de vous parler le jour de sainte Geneviève, et comme elle était une pau^^e fille de village, mon dessein était de vous entretenir de ses vertus et de celles des vraies filles de village, en ce que les premières qui sont entrées dans la Compagnie ont été des filles de village ; et puisque je n'ai pas pu vous faire la conférence ce jour-là, à raison de quelque empêchement qui m'est survenu, j'ai résolu de la faire aujourd'hui sur le sujet que je m'étais proposé, à savoir : de vous parler des vertus des bonnes filles de village, par le moyen desquelles sainte Geneviève est parvenue à une si haute perfection.

Mais vous saurez que, quand je vous parlerai des filles de village, je n'entends point parler de toutes les filles de village, mais seulement de celles qui ont les vertus des vraies filles des champs : vous saurez aussi que, quand je parle des filles des champs, je n'entends point exchu'e toutes les filles des villes ; car certainement il y a des filles des villes qui ont les vertus des filles des champs, et, sans aller plus loin, il y a dans la Compagnie des filles de ville que je ne puis voir sans une grande consolation : Dieu en soit béni, mes sœurs, oh ! Dieu en soit béni ! Au contraire, il n'y a que trop de filles de village qui ont l'esprit des -filles des villes, surtout lorsqu'elles en sont assez proches, car l'air des villes a je ne sais quoi de contagieux pour elles ; et la fréquentation des unes et des autres fait qu'elles

prejiiieiit les mauvaises inclinations de celles avec qui elles conversent.

Je vous parlerai volontiers des vertus des bonnes villageoises, à ca,use de la connaissance que j'en ai par expérience et par nature, étant l'enfant d'un pauvre laboureur et ayant demeuré à la campagne jusqu'à l'âge de quinze ans ; notre exercice depuis longues années a été parmi les villageois, et on peut dire qu'il n'y a guère de personnes au monde qui connaissent mieux les mœurs des villageois que font les prêtres de la Mission. Je vous dirai donc qu'il n'y a rien de meilleur que les personnes qui ont véritablement l'esprit des villageois : on ne voit rien qui soit plus rempli de foi, et qui ait plus de recours à Dieu dans leurs besoins, et de reconnaissance dans leurs prospérités.

Les vraies filles de village sont extrêmement simples ; elles n'usent ni de finesse, ni de paroles à double entente ; elles ne sont point entières dans leurs opinions, ni attachées à leur sens, et croient tout simplement ce qu'on leur dit. C'est en quoi vous les devez imiter; car vous serez de vraies filles de la Charité, si vous êtes toutes simples, et n'êtes point entières dans vos opinions, mais que vous vous soumettiez volontiers aux sentiments des autres, et si vous êtes candides dans vos paroles, en ne disant pas d'une façon et pensant d'une autre ; je veux croire cela de vous ; oh! Dieu soit béni, mes hlles !

On remarque une grande humihtô dans les vraies filles de village : elles ne se glorifient point de ce qu'elles ont, elles ne parlent point de leur paienté, eUes ne pensent point avoir de l'esprit, elles vont tout bonnement ; et quoique quelques-unes aient du bien, plus que les autres filles, elles n'en font pas pour cela plus les sufî&santes, mais vivent également avec toutes. Ordinairement il n'en est pas de même des filles de viUe, lesquelles parlent toujours de leur -maison, de leur parenté, de leurs commodités, et même se vantent souvent d'avoir ce qu'effectivement elles n'ont pas. Oh! les filles de la Charité doivent être bien éloignées de cet esprit des filles de viUe ; et il me sem.ble, par la grâce de Dieu, qu'il paraît assez qu'elles en ont beaucoup d'éloignement ; car, quoiqu'il y ait parmi vous des filles de toutes sortes de conditions, néanmoins on voit que tout y est égal et qu'il n'y a point de distinction ni de particularités.

C'est ainsi qu'il faut que vous en agissiez toujours, et que les filles de maison qui sont dans la Compagnie travaillent à

acquùrir le vrai esprit des bonnes \inage()ises, et s'efforcent de les imiter dans leui' manière de vivre.

Je vous dirai qu'il y en a parmi vous qui ont cet esprit, et qui me donnent bien de la consolation toutes les fois que je les vois ; et lorsque je les rencontre, ayant par les rues la hotte sur le dos, je ne puis vous exprimer la joie que cela me cause, tant elle est grande ; oh ! Dieu en soit béni 1

L'humihté des bonnes filles de village fait qu'elles sont sans ambition, je vous dis des bonnes, car je sais qu'elles ne sont pas toutes si vertueuses, et qu'il y a des ambitieuses aux champs comme en ville : je parle donc toujours des bonnes, qui n'ont rien contracté de l'esprit des liUes de \àlle. Ces bonnes filles de village sont contentes de ce que Dieu leur a donné ; elles ne désirent ni plus de richesses ni plus de grandem^s que C8 qu'elles en ont, elles ne souhaitent antre chose que d'avoir le vivre et le vêtir : l)ien moins songent-elles à dire de beaux mots ; leur parler est humble ; si on leur donne des louanges, elles ne savent ce que c'est ; et aussi ne les écoutent-elles point : leur parler est tout simple et tout véritable. 0 mes sœurs, aimons la sainte humihté, qui fait que nous ne nous mettons guère en peine qu'on nous méprise, qui fait même que nous nous réjouissons d'être méprisés ; les apôtres tenaient à gloire d'avoir reçu quelques confusions pour le nom de Jésus-Christ ; saint Paul se regardait comme la balaym^e du monde.

Vous serez vraies filles de la Charité, si vous êtes bien humbles, sans ambition ni présomption, et si vous ne vous estimez pas plus que ce que vous êtes, ni plus que les autres, ou pour le corps, ou pour l'esprit, ou pour votre famille, ou pour les biens, ou même pour la vertu ; car, de vous estimer plus vertueuses, ce serait la plus dangereuse ambition. Servez-vous bonnement des dons de Dieu, mais attribuez-lui toute la gloire, et si le peu de bien que vous faites vous vient dans Fesprit, comportezvous comme les \Taies filles des champs, qui font et disent tout bonnement tout ce qu'elles savent, sans regarder ce qu'elles font ou ce qu'elles disent. Une des marques plus assurées que vous avez de ] 'humihté est d'aimer le mépris, car vous ne manquerez pas d'être méprisées ; et pourquoi ne seriez-vous pas méprisées puisque le Fils de Dieu l'a bien été? aussi disait-il que son royaume n'était pas de ce monde. Le royaume des filles de la Charité devi-a-t-il être de ce monde? oh! nenni, mes filles. Dieu en soit béni ! oh ! qu'elles sont éloignées de cette pensée !

Les bonnes filles xle village ont une gTande sobriété pour le manger : souvent la plupart se contentent de pain et de potage, bien qu'elles ne cessent point de travailler, et en des ouvi'ages pénibles ; c'est ainsi qu'il faut que vous fassiez, si vous voulez être de vraies filles de la Charité. Il ne faut pas regarder ce qu'on donne, encore moins faut-il prendre garde s'il est bien apprêté ; il ne vous faut manger que pour vivre, et non poi;r satisfaire à votre sensualité, et il faut que celles qui ne sont point de village, et qui veulent être filles de la Charité, se résolvent à embrasser ce geme de vie et de nourriture.

Ne pensez pas que vous soyez les seules qui ayez une pauvre nourriture : en quantité d'endroits les pauvres gens mangent rarement du pain ; dans le Limousin, ils n'ont le plus souvent que du pain de châtaignes ; au pays d'où je suis, savez-vous de quoi se nourrissent les bonnes gens, durant une bonne partie de l'année? ils se nourrissent de millet, qu'ils mettent cuire dans un pot ; oh ! que la sobriété est nécessaire aux filles de la Charité ! En cela, vous connaîtrez que vous êtes de vi-aies filles de la Charité, si vous imitez les filles de village dans lem- sobriété, surtout celles qui se sont consacrées les premières au servir e des pauvres, et qui. ont été très sobres.

Je ne dis pas que vous mangiez peu de pain, oh! non, n es chères sœurs. Saint Bernard dit qu'il faut manger du pa'n suffisamment; mais je vous dis que, pour le reste, il faut se contenter de peu. Il semble, par la grâce de Dieu, que vous êtes déjà en cet usage, Dieu en soit béni ! ayez soin de vous y maintenir, si voulez avoir l'esprit des vraies filles de village, dans lequel vous avez été appelées pour y servir les pauvres : hélas ! ne croyez pas être les seules qui soyez mal nourries ; il y a bien des personnes obligées au travail, qui ont de plus pauvre nourriture que la vôtre.

Il y a quelques jours que notre frère Matlueu m'a écrit nue lettre toute baignée de ses larmes, par laquelle il me mande les misères de la Lorraine, et en particulier de plus de six cents rehgieuses ; voici les termes de sa lettre : « Monsieur, la douleur de mon cœur est si gTande que je ne puis point vous la témoigner sans pleurer, pour la grandissime pauvi^eté de ces bonnes rehgieuses que votre charité fait secourir ; je ne suis point capable de vous en représenter la moindre partie : elles ne sont ]n'esque ])as connaissables ])ar leurs habits, qui sont rapetassés de tous côtés, de vert, de gTis, de rouge, enfin de tout ce qu'elles [)euvent avoir ; pour du pain, oh ! qu'elles n'ont garde d'en

avoir à leur suffisance ; et il leur a fallu prendre des sabots. » Voyez-vous, mes filles, ce sont toutes personnes de maison, qui ont eu beaucoup de bien.

Ne serait-ce pas une honte que les filles de la Charité, qui se disent les servantes des pauvres, aimassent à fake bonne chère, pendant que lem'S maîtres souffriraient de la faim? H faut donc que vous soyez sobres, que vous ne cherchiez point d'appétits ni de ragoûts, et qu'il n'y ait point de distinction ni de paiticularité parmi vous, soit que vous soyez de pauvi'es villageoises, soit que vous soyez de grande condition. De quoi vivait la sainte Vierge, quand elle était sm" la terre? mais de quoi vivait Notre-Seigneur? c'était de pain. H est entré, chez le pharisien, dit l'Écriture, pour manger du pain : la même chose est répétée en plusiem's endroits, et nous ne voyons qu'un seul passage qui dise clairement qu'il ait mangé de la viande, et ce fut quand il mangea l'agneau pascal avec ses apôtres, et une autre fois, il mangea avec eux du poisson rôti. Oh ! Dieu soit béni !...

... Sainte Geneviève, comme bonne fille des champs, a encore beaucoup aimé la pauvi'eté ; et ainsi il le faut que vous vous affectionniez à la pratique de cette vertu, je vous dis à la pratique, car ce serait peu d'aimer cette vertu hors de nous. Il nous faut aimer les besoins qui peuvent survenir, ne se plainch'e des choses dont on manque, ni songer à les vouloir avoir. Les 'bonnes filles des champs sont contentes, soit pour le vêtir, soit pour la nourriture, de ce qu'elles ont ; si elles ont des biens, elles n'en font point d'état et n'y songent point; mais par l'affection qu'elles ont à la pauvreté, elles travaillent comme si elles n'avaient rien. En cela on connaîtra que vous êtes de vraies filles de la Charité, si vous n'avez d'ambition pour quoi que ce soit, et si vous vous contentez de ce que Dieu vous donne, ainsi que vos premières sœurs.

Quelle a été, je vous prie, la vie de Notre-Seigneur et celle de sa sainte mère? c'a été une vie d'une parfaite pauvreté, et il a voulu que tous ceux qui voulaient se mettre à sa suite, embrassassent la pauvreté. « Si vous voulez, dit -il, être parfaits, quittez tout et me suivez. »

Avez-vous jamais ouï dire que ceux qui ont mis leur confiance en lui aient été trompés? oh ! nenni, il est trop bon, et ses promesses sont véritables ; il a dit que ceux qui quitteront tout pour son amour, auront le centuple en ce monde et la vie éternelle en l'autre; n'avez-vous pas déjà, pour la plupart,

expérimenté la vérité de cette promesse? n'est-il pas vrai que, pour une mère et une sœur que vous avez quittées, vous avez trouvé des mères et des sœurs à centaines? (Toutes les sœurs ont répondu que oui.) N'est-il pas vi'ai que, dans quelque pauvreté que vous ayez été ces jours passés, vous avez trouvé, en la Compagnie, beaucoup plus de biens que vous n'en avez laissé dans le monde? Savez-vous que, suivant le compte qui vient d'être rendu, la dépense qui a été faite, depuis le commencement que les filles de la Charité se sont mises en commun, monte à la somme de vingt mille francs? et doii vous est venu tout cela, sinon de la Pro\adence divine en conséquence de ses promesses?

Otî ! qu'il fait bon se confier en sa bonté infinie ! aimez donc la sainte pauvreté, qui vous confirmera dans cette confiance, et qui fera que vous ne vous mettez point en souci de ce que vous aurez pour le vêtement et pour la nourriture : celui qui pourvoit aux petits oiseaux et aux fleurs des champ? ne vous manquera pas ; il s'y est engagé de paroles, et ses paroles sont très véritables. Avez-vous jam.ais vu des personnes plus rempMes de confiance que les bonnes gens des champs? ils sèment leurs grains, et ensuite ils attendent de Dieu toute leur récolte ; et si elle n'est pas bonne, ils ne laissent pas d'avoir confiance qu'ils auront leur nourriture pour toute l'année. S'il leur arrive des pertes, l'amour qu'ils ont pour leur pauvreté, par soumission à Dieu, leur fait dire : Dieu nous l'avait donné, Dieu nous l'a ôté, son saint nom soit béni ! ils ne se mettent point en peine pour l'avenir, pourvu qu'ils puissent vivre, comme cela ne leur manque jamais.

Vous savez que vos premières sœurs ont été des filles de village, en qui reluisait l'amour de la pauvreté, et c'est par cet amour qu'on connaîtra que vous êtes de vraies filles de la Charité ; et surtout il faut que vous pratiquiez cette vertu en ce point qui est de ne vous point soucier de l'avenir, mais de faire votre dépense durant le cours de l'année, selon votre coutume ; et, si vous avez du reste, l'apporter à la Maison, afin que cela serve à élever des sœurs pour le servie^ des pauvres. Vous devez croire que, sur la pension qu'on vous donne, vous n'avez droit de prendre que ce qui vous est nécessaire pour la nourriture et pour les vêtements, et que le surplus appartient à la communauté : ô mes filles, que vous serez heureuses de vivre ainsi ! Dieu soit béni des pensées et volontés qu'il vous donne de vivre de la sorte! Notre-Seigneur ayant témoigné

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tant d'affection poui- la pauvreté, il ne faudrait point d'antre motif pour vous animer à la pratit|ner.

N'avez-vons jamais ouï dire que Dieu a choisi les panvres pour les rendre riches en la foi? et que savez-vons pourquoi Dieu a voulu que la plupart de celles qui entrent dans la Compagnie soient de pauvres filles de ^a]]ag■e, si ce n'est pour vous rendre riches en la foi? Jusqu'ici les filles qui quittaient le, monde pour entrer en des communautés étaient toutes de bonne maison : oh ! que la foi est une grande possession ! ayant une foi vive, vous obtiendrez tout ce que vous pouvez raisonnablement désirer, et aimant la pauvreté vous serez véritablement riches, puisque Dieu sera votre tout. Confiez-vous en lui, mes chères sœurs : il ne s'est jamais vu et il ne se verra jamais que ceux qui se fient en ses promesses soient trompés ; oh ! oui, il est fidèle en ses promesses, et il fait bon de se confier en lui. Toutes les richesses et l'assurance des filles de la Charité est de se confier en lui : oh ! que vous serez heureuses, si cette confiance ne vous manque jamais ! vous serez de vraies filles de la Charité, et participerez à l*fesprit des bonnes filles de village, qui ont été les premières appelées dans la Compagnie, et qui vous doivent servir de modèles. Oh ! que Dieu soit béni de ce qu'il nous a fait connaître en sainte Geneviève la bonté des vraies filles des champs ! oh ! que je suis consolé, quand j'en rencontre quelques-unes d'entre vous que je crois avoir cet esprit, quand je trouve par les rues des soeurs qui sont de bonne maison, portant une hotte sur le dos, avec une modestie qui inspire de la dévotion! oui, il y en a parmi vous qui sont à admirer et qui ont des vertus vraiment généreuses...

... Au nom de Dieu, faites attention à l'obhgation que vous avez de vous rendre vertueuses, afin que vous soyez de vraies filles de la Charité. Si vous étiez fortement pénétrées de l'étroite obhgation que vous avez de vous perfectionner, et quel malheur ce serait pour vous si vous vous rendiez indignes d'une si sainte vocation, vous répandriez des larmes de sang. Oui, je le répète, si, après avoir été appelées de Dieu pour une si sainte œuvre, vous ne vous mettiez point en la pratique de vos obhgations par reconnaissance de cette grâce, votre ingratitude mériterait d'être regrettée par des larmes de sang ; c'est une pensée qui m'est venue aujourd'hui dans mon oraison, à, moi, misérable, qui suis dans un état qui devi'ait me rendre si parfait. 0 mes sœurs, ayons ensemble une grande crainte, et ayons souvent cette pensée, et disons en nous-mêmes : Quoi ! Dieu a jeté les

yeux sur moi, qiii ne suis qu'une chétive créature, pour me mettre dans un état dont lui seul connaît quelle est la perfection, et j'aurais si peu de com-age que de ne pas travailler à acquérir les vertus requises !

Oh! quel malheur ce vous serait, si par votre faute vous perdiez votre vocation, ou si par lâcheté vous ne mettiez peine à acquérir la perfection requise. Pensez-y souvent, pensez-y sérieusement et comme à une chose de la dernière importance. Quoi! j'ai été choisie pour un si saint .dessein, et j'en ferai si peu d'état ! Si vous saviez ce que c'est que cette infidélité, vous en auriez bien de l'horreur. Prenez donc tout de nouveau de fortes résolutions d'estimer votre vocation, et de travailler plus fidèlement à vous perfectionner. (Toutes les sœurs de l'assemblée ont témoigné être dans ces dispositions.) Dieu soit béni, Dieu soit béni, mes sœurs !

Sachez que si je vous ai jamais dit chose d'importance et véritable, c'est ce que je viens de vous dire maintenant qui est que vous devez vous exercer et maintenir dans l'esprit des bonnes filles de village. Que celles qui ont naturellement cet esprit le conservent ; et que celles qui ne l'ont pas travaillent à l'acquérir en la manière que nous venons de l'enseigner : quant à celles qui sont de famiUes plus relevées, si elles ont désir d'entrer dans la Compagnie, il faut que ce soit à condition qu'elles vivent, selon l'esprit et le corps, comme les filles de viUage, qui ont les vertus que nous venons de remarquer, et qui ont éclaté en sainte Geneviève, qui est maintenant taut honorée à cause de la simpMcité, de l'humihté, de la sobriété, de la modestie et de l'obéissance qu'elle a pratiquées durant sa vie et, ce qui plus est, que Notre-Seigneur et la sainte Vierge, que vous vous proposez d'honorer, ont pratiquées sur la terre.

Je supphe le Saint-Esprit d'éclairer vos esprits de ses lumières, et de vous renipHr de ferveur pour la pratique de toutes ces vertus ; je le prie qu'il vous donne de l'estime et de l'affection pour votre vpcation, et qu'il vous fasse la grâce d'y persévérer jusqu'à la mort, et de servir les pauvres avec un esprit d'humilité, d'obéissance, de patience et de charité, afin qu'il vous comble de ses bénédictions. Au nom du Père, et du Fils, et du ?aint-Esprit.

Ainsi soit-il.

306 = SAINT VINCENT DE PAUL. — CHAP. YIII CONFÉRENCE DU 23 JUILLET 1656

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