A Madame de Chantai
Il lui témoigne sa satisfaction pour la lettre qu'il a reçue d'elle. — Il lui parle des moyens qu'on prend pour l'affermissement des maisons de ]a Congrégation. — Sentiments d'humilité.
15 août 1639.
Ma très chère et digne Mère,
J'ai reçu la vôtre sans date, que M. le commandem^ de Sillery m'a fait l'honneur de me rendre, et vous pouvez penser, ma très digne Mère, avec quelle révérence et affection c'a été, puisque c'est une lettre de mon unique Mère, et qu'elle est pleine de l'odeur et de la suavité de son esprit. Jésus, ô ma chère Mère, qu'elle a embaumé mon pauvre cœur! Oh sus, béni soit Celui pour l'amom- duquel votre bonté s'offre à nous recevoir, à nous loger et à nous meubler ! Je ne vous en remercie point, ma chère Mère, parce que je n'en suis pas digne ; mais je prie Dieu qu'il soit lui-même votre remerciement et votre récompense. A ce que votre charité me dit touchant la mission (qu'on l'étabhsse de telle sorte qu'elle ne manque point dans la suite, faute d'argent), je vous dirai quant aux hommes, que l'affermissement de la Compagnie que je vous ai dit que nous moyennons à Rome, par celle que je vous ai écrite de Ti'oyes, est l'affernussement des heux particuliers oii elle sera étabhe, moyennant l'aide de Dieu que je vous prie de lui demander à cet effet ; et pour le regard du bien, M. le commandeur m'a fait l'honneur de me dire que s'il vend de son bien, il nous l)aillera le fonds de la rente qu'il ]U)us a assignée, et que nous eu emploierons, eu fonds d'héritages en vos quartiers, autant <jiCil faudra pour rentretien de ces deux missiouhaires et d'un frère; et cela étant, s"il plaît h Noti'e-Seigneur de donner sa bénédiction. à cette ))onne œuvjc, elle ne manquera point fante d'hommes, ni faute (riii-i-ent. M. le (^onmiandeur semble n'en
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vouloir point rester à ce nombre-là ; qne le saint nom Dieu en soit béni ! Je vous ai dit quantité de choses h l'avantage d(^ cette ])etite Compagnie. Certes, ma chère Mère, cela me fait peur : c'est pourquoi je vous supphe d'en beaucoup diminuer et de ne dire cela à personne ; la trop grande réputation nuit beaucoup, et fait d'ordinaire, par un juste jugement de Dieu, que les effets ne répondent point à l'attente, soit parce que l'on tombe en délation d'esprit, ou parce que le pubhc réfère aux hommes ce qui n'est dû qu'à Dieu seul. C'est pourquoi je supphe derechef très humblement votre charité de ne point souffrir en votre esprit les pensées que ce que M. le commandeur vous dit de nous vous pourraient donner, et moins encore d'en parler à personne. Hélas ! ma digne Mère, si vous saviez notre ignorance et le peu de vertu que nous avons, vous auriez grand'pitié de nous ! Vous le verrez néanmoins, en effet, par ces deux que nous enverrons ; et c'est ce qui me console : parce que vous prierez Dieu pour nous avec plus de compassion de notre misère ; et parce que je vous dis ceci les larmes aux yeux, en la vue de la vérité de ce que je vous dis, et des abominations de ma pauvre âme. Je vous supphe donc, ma chère Mère, d'offrir à Dieu la confusion que j'en ai, et la confession que je vous en fais en la présence de sa divine Majesté, et de me pardonner si j'abuse de votre patience en vous disant ainsi mes pauvres sentiments, qui suis à ma très digne et très unique Mère, son très humble et obéissant serviteur.
P.-S. — Ma digne Mère, M. le commandeur a désiré que je vous envoie un mémoire des petits ameublements qu'il nous faut et que sa charité nous doit fournir.