PREMIERE FORMATION
Béarnais, cette langue vive, alerte, spirituelle, un peu drue et surchargée encore, sans fausse pruderie comme sans fausse élégance, dont Fénelou et La Bruyère regretteront plus tard la disparition.
Quels étaient à ce moment-là les sentiments de Vincent de Paul? Assurément il était un prêtre vertueux et pieux ; partout où il passait, il imposait par la dignité de sa vie et par sa bonté. On le voyait dans les hôpitaux soigner les malades et assister les mom^ants. Mais son idéal était limité. Assez humble pour ne pas employer ses hautes relations à obtenir un évêché, il songeait plus simplement à demander, dans sa Gascogne, un modeste bénéfice qui lai permît de faire une fc honnête retirade » et d'aller se consacrer au service de Dieu, près de sa famille, qu'il se promettait d'aider et d'élever.
Déjà cependant l'expérience qu'il avait de son temps lui avait montré la pressante nécessité d'un apostolat nouveau, et la rencontre d'hommes de Dieu comme Bérulle et François de Sales réveillait et exaltait en lui le désir de se donner tout entier. Pour chercher sa voie, il se décide à faire une retraite avec Bourdoise, chez le cardinal de Bérulle, retraite sans paroles, où les trois prêtres réfléchissent en présence de Dieu. C'est en 1611, et le moment est solennel dans l'histohe rehgieuse de la France. De Concile de Ti'ente et ses décrets salutaires ont été un ébranlement pour la conscience cathohque; en France, le protestantisme et les guerres de rehgion ont démontré avec évidence la nécessité de cette réforme ordonnée par le concile. Le règne de Henri IV a donné l'exemple dans r administration de ce que peuvent l'esprit d'ordre et la volonté du bien ; la littérature elle-même, s'épure, s'assagit et s'organise. Le moment est venu pour l'Église de France de faire elle aussi sa grande réforme. C'est ce besoin universel que sentent les trois hommes qui font leur retraite en 1611, et comme ils ont l'esprit décisif, quand ils ont vu ce qui doit être, aidés de Dieu, ils affirment qu'ils le feront. Quand ils sortirent de leur retraite, Bérulle déclara qu'il allait établir en France l'Oratoire de Saint-Philippe-dc-
Néri, Boiirdoise qu'il allait fonder son association de prêtres des paroisses, et Vincent qn'Jl se dévouerait a.ii saint des pauvies gens des clianips.
A partir de ce moment, il n'appartient plus aux ambitions ni aux désirs de fortune. Il est à son œuvre. Mais réaliste avant tout, comme il n'en voit pas encore les conditions, il attendra de l'expérience qu'elle lui en découvre une plus claire vue ; pendant dix ans encore, il cherchera sa voie en étudiant son époque dans tous ses aspects. C'est le moment de lire ses premières lettres et de nous rendre compte de son premier état d'esprit.
PREMIERES LETTRES DE SAINT VINCEiNT DE PAUL
1. — A Monsieur de Cornet, avocat en la Cour présidiale d'Acqs, à d'Âcqs.
Il raconte comment, dans un voyage par mer de Marseille à Narbomie, il est pris par des pii-ates turcs, vendu à un pêcheur, puis à un alchimiste, enfin à un renégat qu'il convertit, et avec lequel il rentre en France.
Avignon, ce 24 juiUet 1607 (1).
Monsieur,
L'on aurait jugé, il y a deux ans, à voir Fapparence des favorables progi'ès de mes affaires, que la fortune ne s'étudiait, contre mon mérite, qu'à me rendre plus envié qu'imité ; mais
(1) La lettre suivante, du frère Ducourneau, datée du mois d'août 1658, et adressée à M. de Samt-Martin, chanoine à Dax, nous fait savoir comment ce touchant récit de la captivité de saint Vmcent est parvenu jusqu'à nous.
« Monsieur, j'ai joçu commandement de vous écrii-e de la part de MM. Portail, d'Horgny et Aimeras, que vous connaissez, en attendant (ju'ils puissent le faire eux-mêmes, pour vous remercier très humblement des lettres que vous leur avez communiquées. Ils ne voudraient pour rien au monde ne les avoir pas reçues, parce Cj[u'elles contiennent
hélas ! ce n'était que pour représeuter en moi sa vicissitude et inconstance, convertissant sa gTâce en disgrâce et son heur en malheur.
des choses qui donneront un jour un surcroît de lustre à la samte vie de la personne qui les a écrites. Aucun de nous n'avait jamais su d'une manière certame cju'il eût été en Barbarie, et encore moms qu'il eût converti son patron. Pour moi, monsieur, j'admne la conversion de cet apostat, l'humihté de son esclave, l'assurance cju'il sentait en son âme d'avoir la hberté, et la grâce qu'il avait de se fane aimer des Turcs qui sont inhumams, particuhèrement du médecin qui lui enseigna tant de beaux secrets. Mais je vous avoue que j'admire encore plus la force qu'il a eue de ne jamais dire un seul mot de toutes ces choses à pas un de la Compagnie, quoiqu'il ait eu cent et cent fois l'occasion d'en parler en conférant de l'assistance des captifs, qu'il a entreprise depuis douze ou qumze ans. Il nous a dit bien souvent qu'il était fils d'un laboureur, qu'il a gardé les pourceaux de son père, et fait d'autres choses humiliantes ; mais il s'est toujours tu devant nous sur celles qui pourraient tourner à son homieur, comme d'avoir été esclave, pour n'avon pas l'occasion de dire le bien qui s'en est suivi. Enfin, monsieur, j'admire la sagesse de Dieu, cpii, voulant se servir de ce sien serviteur pour secourir les pauvres chrétiens qui gémissent sous la cruauté des mahométans, a permis qu'il fût tombé lui-même entre les mains de ces barbares pour lui faire toucher au doigt les maux que souffrent les captifs, les dangers où ils sont de se perdre, et l'obligation qu'on a de les assister.
« Peut-être ne savez-vous pas, monsieur, cju'entre les œuvres importantes que cet homme de Dieu a faites, et dont le nombre et les fruits étomrent ceux qui les considèrent, il a trouvé moyen d'établir des missionnaires à Tunis et à Alger, où ils assistent spirituellement et corporellement les pauvres esclaves.
« Donc, la captivité de cet homme charitable lui ayant acquis la connaissance de l'alchùnie, il s'en est servi plus heureusement que ne font ceux cpii entreprennent de changer la nature des métaux ; car il a converti le mal en bien, le pécheur en juste, l'esclavage en hberté et l'enfer en paradis ; et cela d'autant de manières que sa Compagnie a d'emplois et que le zèle d'un homme apostolicpie peut avoir d'mvention. Il a trouvé la pierre philosophale, car sa charité, enflammée d'un feu divm, convertissait tout en or pur, semblable à celui dont est faite la samte cité décrite par saint Jean.
« ]\Ionsieur, vous nous avez découvert ini trésoi' caché en nous eu voyant ces lettj'es, et vous consolerez grandement ces messieurs, si \'ous pouvez leur eu envoyer encore d'autres, quand bien menu; elles ne contiendraient rien de fort remarquable. Ils voudraient bien savoir comment il se sépara du légat d'Avignon qui le mena à Rome, ce qu'il fit à cette cour-là, où il aUa en sortant d'Italie, en c[uel temps
Vous avez pu savoir, monsieur, comme trop averti de mes affaires, comme je trouvai, à mon retour de Bordeaux, un testament fait à ma faveur par une bonne femme vieille de Toulouse ; le bien de laquelle consistait en quelques meubles et quelques terres, que la chambre mi-partie (1) de Castres lui avait adjugé pour trois ou quatre cents écus qu'un méchant mauvais garnement lui devait. Pour retirer partie duquel, je m'acheminai sur le Heu, pour vendi'e le bien, comme conseillé de mes meilleurs amis et de la nécessité que j'avais d'argent, pom" satisfaire aux dettes que j'avais faites, et gi'ande dépense que j'apercevais qu'il me convenait fane à la poursuite de l'affaire que ma témérité ne me permet de nommer (2). Étant sm* le heu, je trouvai
il vint à Paris, et pourquoi ; en quelle aimée et en quel Ueu il a été fait prêtre. Et si vous savez, monsieur, quelques autres particularités de sa jeunesse, vous nous obhgerez de nous en informer. Il ne nous parle jamais de lui-même que pour se confondre, et jamais pour manifester les grâces c|ue Dieu lui a faites, ni celles que sa divine bonté a départies à d'autres par son moyen. Si ces deux lettres étaient tombées entre ses mains, jamais personne ne les aurait vues. Et ces messieurs ont jugé à propos de les retenir et de ne pas lui en parler, et même, afin qu'il ne sache pas cpie nous les avons, ils ont supprimé la vôtre, estimant que vous n'en aurez pas de déplaish, comme ils vous en supphent très humblement. Que s'il vient à vous demander de nouveau les siemies, vous pourrez alors lui écrire que vous les lui avez adressées, et que vous êtes bien fâché qu'il ne les ait pas reçues. Nous sommes nous-mêmes bien fâchés de le priver de la consolation qu'il aurait de lue ses anciennes histohes et de se voir jeune en sa vieillesse ; mais il a faUu se résoudre à cela, ou à perdre les originaux, ce qui aurait été encore plus fâcheux.
« Je rends grâces à Dieu, monsieur, de l'occasion qu'il me donne de vous offrir mon obéissance, comme en effet je le fais avec tout le respect que je vous dois. Je ne prendrais pas cette liberté, n'ayant pas l'honneur d'être connu de vous, si je n'avais celui d'être de la Mission, et par conséquent obUgé de vous honorer et servir parfaitement à l'exemple de notre très honoré père, votre parfait ami ; grâces à Dieu, j'en ai la volonté tout encore ; mais n'étant qu'un pauvre frère, inutile à tout le monde, je crains de ne pouvoir jamais vous témoigner par les effets jusqu'à cjuel point je suis, en l'amour de Notre- Seigneur, votre, etc. »
(i) Chambre de justice composée d'ecclésiastiques et de laïques, et devant laquelle se jugeaient les cpiestions mixtes, c'est-à-dire moitié ecclésiastiques et moitié civUes ; elle était mi-partie ecclésiastique et mi-partie laïque.
(2) Le bruit courait que M. le duc d'Épemon voulait le faire nom-
que le galant avait quitté son pays pour une prise de corps que la bonne femme avait contre lui pour les mêmes dettes, et fus averti comme il faisait bien ses affaires à Marseille, et qu'il y avait de beaux moyens. Sur quoi mon procureur conclut, comme aussi à la vérité la nature des affaires le requérait, qu'il me fallait acheminer à Marseille, estimant que, l'ayant prisonnier, j'en pourrais avoir deux ou trois cents écus. N'ayant point d'argent pour expédier cela, je vendis Iq^cheval que j'avais pris de louage à Toulouse, estimant le payer au retour, que l'infortune fit être aussi retardé que mon déshonneur est grand pour avoir laissé mes affaires si embrouillées ; ce que je n'aurais fait si Dieu m'eût donné aussi heureux succès en mon entreprise que l'apparence me le promettait. Je partis donc, sur cet avis, attrapai mon homme à Marseille, le fis emprisonner, et m'accordai à trois cents écus qu'il me bailla comptant.
Étant sur le point de partir par terre, je fus persuadé par un gentilhomme avec qui j'étais logé, de m' embarquer avec lui jusqu'à Narbonne, vu la faveur du temps qui était ; ce que je fis pour plutôt y être, et pour épargner, ou, pour mieux dire, pour ne jamais y être et tout perdre. Le vent nous fut aussi favorable qu'il falait pour nous rendre ce jour à Narbonne, qui était faire cinquante Heues, si Dieu n'eiit permis que trois brigantins turcs, qui côtoyaient le golfe de Léon (pour attraper les barques qui venaient de Beaucaire, où il y avait (1) foire que l'on estime être des plus belles de la chrétienté), ne nous eussent donné la chasse et attaqué si vivement que deux. ou trois des nôtres étant tués et tout le reste blessé, et même moi qui eus un coup de flèche qui me servira d'horloge tout le reste de ma vie, n'eussions été contraints de nous rendre à ces filous et pires que tigres, les premiers éclats de la rage desquels furent de hacher notre pilote en cent mille pièces pour avoir perdu un des principaux des leurs, outre quatre ou cinq forçats que les nôtres leur tuèrent. Ce fait, nous enchaînèrent, après nous avoir grossièrement pansés, poursuivirent leur pointe, faisant mille voleries, donnant néanmoins hberté à ceux qui se rendaient sans combattre, après les avoir volés ; et enfin chargés de marchandises, au bout de sept ou huit jours, prirent la route de Bar-
mer évêque ; ce mot est donc une allusion à ce que ce bruit pouvait avoir de fondé.
(1) Elle était commencée du 22 juillet.
PREMIEIIES LETTRES == il
l^arie, tannièro et spélongue (1) de voleurs sans aveu du Grand Turc, où, étant arrivés, ils nous exposèrent en vente, avec procès-verbal de notre capture, qu'ils disaient avoir été faite dans un navire espagnol, parce que, sans ce mensonge, nous aurions été déKvi'és par le consul que le roi tient de là pour rendre libre le commerce aux Français, Leur procédure à notre vente fut qu'après qu'ils nous eurent dépouillés tout nus, ils nous baillèrent à chacun une paire de brayes, un hocqueton de lin, avec une bonnette, nous promenèrent par la ville de Tunis, oii ils étaient venus expressément pour nous vendre. Nous ayant fait faire cinq ou six tom's par la ville la chaîne au col, ils nous ramenèrent au bateau, afin que les marchands \inssent voir qui pourrait bien manger et qui non, pour montrer comme nos plaies n'étaient point mortelles. Ce fait, nous ramenèrent à la place où les marchands nous viment visiter tout de même que l'on fait à l'achat d'un cheval ou d'un bœuf, nous faisant ouvrir la bouche pour visiter nos dents, palpant nos côtes, sondant nos plaies, et nous faisant cheminer le pas, trotter et courir; puis tenir des fardeaux et puis lutter pour voir la force de chacun, et mille autres sortes de brutalités. Je fus vendu à un pêcheur, qui fut contraint de se défaire bientôt de moi, pour n'avoir rien de si contraire que la mer, et, depuis, par le pêcheur à un vieillard, médecin spagirique, souverain tireur de quintescences, homme fort humain et traitable ; lequel, à ce qu'il me disait, avait travaillé cinquante ans à la recherche de la pien-e pliilosophale ; et en vain quant à la pierre, mais fort smement à autres sortes de transmutation des métaux. En foi de quoi je lui ai vu souvent fondre autant d'or que d'argent ensemble, le mettre en petites lamines, et puis mettre un ht de quelques poudres ; puis un autre de lamines, et puis un autre de poudres, dans un creuset ou vase à fondre des orfèvres, le tenir au feu vingt-quatre heures, puis l'ouvrir et trouver Targent être devenu or; et plus souvent encore, congeler ou fixer de l'argent vif en argent fin, qu'il vendait pour donner aux pauvres. Mon occupation était de tenir le feu à dix ou douze fourneaux, en quoi. Dieu merci, je n'avais plus de peine que de plaisir. Il m'aimait fort, et se plaisait fort de me discourir de l'alchimie, et plus de sa loi, à laquelle il faisait tous ses efforts de m' attirer, me promettant force richesses et tout son savoir. Dieu opéra toujours en moi une croyance de
(1) Speliinea, caverne.
d2 = SAINT VINCENT DE PAUL. — GHAP. V' =
délivrance par les assidues prières que je lui faisais et à la Vierge Marie, par la seule intercession de laquelle je crois fermement avoir été délivré. L'espérance et ferme croyance donc que j'avais de vous revoir, monsiem', me fit être assidu à le prier de m'enseigner le moyen de guérir de la gravelle, en quoi je lui voyais journellement faire miracle ; ce qu'il fit, voire me fit préparer et administrer les ingrédients. 0! combien de fois ai-je désiré depuis d'avoir été esclave auparavant la mort de feu monsieur votre frère et commecœnas (1) à me bien faire, et avoir eu le secret que je vous envoie, vous priant le recevoir d'aussi bon cœur que ma croyance est ferme que, si j'eusse su ce que je vous envoie, que la mort n'en aurait déjà triomphé, au moins par ce moyen, ores que l'on dit que les jours de l'homme sont comptés devant Dieu ; il est vrai, mais ce n'est point parce que Dieu avait compté ses jours être en tel nombre ; mais le nombre a été compté devant Dieu parce qu'il est advenu ainsi ; ou, pour plus clairement dire, il n'est point mort lorsqu'il est mort pour ce que Dieu l'avait ainsi prévu ou compté le nombre de ses jours être tel, mais il l'avait prévu ainsi et le nombre de ses jours a été connu être tel qu'il a été, parce qu'il est mort lorsqu'il est mort.
Je fus donc avec ce vieillard depuis le mois de septembre 1605 jusqu'au mois d'août prochain qu'il fut pris et mené au grand sultan (2) pour travailler pour lui ; mais en vain, car il mourut de regret par les chemins. H me laissa à un sien neveu, vrai anthropomorpliite, qui me revendit aussitôt après la mort de son oncle, parce qu'il ouït dire comme M. de Brève (3), ambassadeur pour le roi en Turquie, venait, avec bonnes et
(1) C'est-à-dire qui était avec vous mon Mécène, mon co-Mécène, mon co-protecteur.
(2) Achmet I®^, qui avait succédé à Mahomet III, son père, en 1603.
(3) François-Savary de Brèves, né en 1560, mort en 1628, un des plus habiles négociateurs des règnes de Hemi IV et de Louis XIIL II fut attaché à l'ambassade de la Porte dès 1582 et fut ambassadeur en titre de 1591 à 1605. Le bruit dont parle saint Vincent était fondé. Le 20 mai 1604, de Brèves avait conclu, entre Henri IV et Achmet, un traité avantageux à la France ; et un an après, il partait de Constahtinople pour faire exécuter à Tunis et à Alger les ordres qu'U avait obtenus du Grand Seigneur pour la délivrance des chrétiens et surtout des Français, et pour la restitution des vaisseaux et .des effets pris par les corsahes de Barbarie. Il réussit à Tunis, au péril de sa vie ; mais il échoua à Alger, où il faillit encore être assassiné.
expresses patentes du Grand Turc, pour recouvrer les esclaves chrétiens. Un renégat de Nice en Savoie, ennemi de nature, m'acheta et m'emmena en son temat (ainsi s'appelle le bien que l'on tient comme métayer du grand seignem' : car le peuple n'a rien ; tout est au sultan). Le temat de celui-ci était dans la montagne, où le pays est extrêmement chaud et désert. L'une des trois femmes qu'il avait, comme Grecque et chrétienne, mais scliismatique, avait un bel esprit et m'affectionnait fort, et plus à la fin une natm^ellement Turque qui servit d'instrument à l'immense miséricorde de Dieu pour retirer son mari de l'apostasie et le remettre au giron de l'Éghse et me déhvrer de mon esclavage. Curieuse qu'elle était de savoir notre façon de vivi'e, elle me venait voir tous les jours aux champs oii je foss oyais, et. après tout, me commanda de chanter louanges à mon ï)ieu. Le ressouvenir du Quomodo cantaUmus in terra aliéna des enfants d'Israël captifs en Babylone me fit commencer, avec la larme à l'œil, le psaume Super flumina BaUlonis et puis le Salve Regina, et plusieurs autres choses en quoi elle prit autant de plaisir que la merveille en fut gi-ande. Elle ne manqua point de dire à son mari, le soir, qu'il avait eu tort de quitter sa religion qu'elle estimait extrêmement bonne pour un récit que je lui avais fait de notre Dieu, et quelques louanges que je lui avais chantées en sa présence, en quoi, disait-elle, elle avait eu un si divin plaisir, qu'elle ne croyait point que le paradis de ses pères et celui qu'elle espérait un jom- fût si glorieux, ni accompagné de tant de joie que le plaisir qu'elle avait pendant que je louais mon Dieu, concluant qu'il y avait quelque merveille. Cette autre Caïphe ou ânesse de Balaam fit par ses discours que son mari me dit le lendemain qu'il ne tenait qu'à commodité que nous ne nous sauvassions en France, mais qu'il y donnerait tel remède, dans peu de temps, que Dieu y serait loué. Ce peu de jours furent dix mois qu'il m'entretint en ces vaines mais à la fin exécutées espérances, au bout desquels nous nous sauvâmes avec un petit esquif et nous rendîmes le 28 juin à Aigues- Mortes, et aussitôt après, en Avignon, où MgT le vicelégat (1) reçut pubhquement le renégat avec la larme à l'œil et le sanglot au gosier, dans l'égMse de Saint-Pierre, à l'honneur de Dieu et édification des spectateurs. Mondit seigneur nous a retenus tous deux pour nous mener à Rome où il s'en va tout
(1) Il s'appelait Pierre j\ror.torio.
aussitôt que son successeur à la trienne (1), qu'il acheva le jour de la Saint-Jean, sera venu (2). ïï a promis au pénitent de le faire entrer à l'austère couvent des Fate Un fmtelli (3) où il s'est voué, et à moi, de me faire pourvoir de quelque bon bénéfice. Il me fait cet honneur de me fort aimer et caresser, pour quelques secrets d'alclnmie que. je lui ai appris, desquels il fait plus d'état, dit-il, que si io qli avessi dato un monte cU oro (4), parce qu'il y a travaillé tout le temps de sa vie, et qu'il ne respire autre contentement. Mondit seignem-, sachant comme je suis homme d'Église, m'a commandé d'envoyer quérir les lettres de mes ordres, m'assm-ant de me fane du bien et très bien pourvoir de bénéfice. J'étais en peine pour trouver homme affidé pour ce faire, quand un mien ami de la maison de mondit seigneur m'adi'essa M. Cantorelle, présent porteur, qui s'en allait à Toulouse, le quel j'ai prié de prendre la peine de donner un coup d'éperon jusqu'à Dacqs, pom* vous aUer rendre la présente et recevoir mesdites lettres, avec celles que j'obtins à Toulouse de bacheher en théologie, que je vous supphe de lui déhvrer. Je vous en envoie à ces fins un reçu. Ledit sieur CantoreUe est de la maison et a exprès commandement de monseigneur de s'acquitter fidèlement de sa charge et de m'envoyer les papiers à Rome, si tant est que nous soyons partis.
J'ai apporté deux pierres de Turquie que nature a taiUées en pointe de diamant, l'une desquelles je vous envoie, vous supphant de la recevoir d'aussi bon cœur qu'humblement je vous la présente.
Il ne peut point être, monsieur, que vous et mes parents n^iyez été scandahsés en moi par mes créanciers, que j'aurais déjà en partie satisfaits de cent ou six vingts écus que notre pénitent m'a donnés, si je n'avais été conseillé par mes meilleurs amis de les garder jusqu'à mon retour de Rome, pour éviter les accidents qu'à faute d'argent me pourraient advenir, ores que j'aie la table et le bon œil de monseigneur; mais j'estime que tout ce scandale se tournera à bien.
(1) Terme de trois ans.
(2) Le successeur fut Joseph Feneri, archevêque d'Urbm.
(o) Faites Uen, frères. Nom vulgaire d'un hôpital tenu par les frères tic Saint- Jean-de-Dieu. C'est dans cet hôpital que mourut le renégat converti' par saint Vincent.
(4) Que si je lui avais donné un mont d'or, allusion à la prétendue signification de son nom de Montorio.
J'écris à M. d'Arnaiidin et à ma mère. Je vous supplie leur faire tenir mes lettres par homme que M. Cantorelle payera. Si, par cas fortuit, ma mère avait retiré les lettres, à tout évérieiueut, elles sont insinuées cliez M. Rabel.
Autre chose, sinon que, vous priant me continuer votre sainte affection, je demeure, monsieur, votre très humble et obéissant s«r\iteur (1).
Depâul (2).
2. — A Monsieur de Cornet, avocat en la Cour présidiale d'Acqs, à d'Acqs.
11 continue ses études, entretenu par Mgr le vice-légat. — Espérance d'un bénéfice. — Il demande ses lettres d'ordres.
Rome, ce 28 février 1608.
Monsieur,
Je vous ai écrit deux fois par Fordinake d'Espagne qui passe à Paris et à Bayonne, et adressé mes lettres chez M. de la Lande, pour les faire tenir à M. le procureur du roi que je me
(1) Cette lettre fut d'abord déposée dans les archives de Saint- Lazare par le supérieur du séminaire des Bons-Enfants, à cpii M. de Saint-Martin l'avait adressée, sur la recommandation secrète du frère Ducourneau. Elle y resta jusqu'en 1791, époque à laquelle eUe fut recueillie par Le Pelletier de Saint-Fargeau et, après la mort de ce conventionnel, par son collègue Carnot. Depuis elle passa successivement dans les collections de divers amateurs d'autographes, et elle se trouve aujourd'hui à l'hôpital de Fontenay-le-Comte. Elle comprend trois pages in-4" d'une écriture très fine.
(2) Depaul est la signature qui se trouve dans les deux premières lettres qui nous restent de saint Vincent. On a souvent agité la question de noblesse du saint : sa signature, comme les actes relevés dans les archives de Pouy, indiquent un nom sans particule ; mais l'orthographe avec la particule a toujours prévalu. A partir de 1627, notre saint signe toujours ses deux noms : Vincent Depaul.
ressouviens être parent, et ne savoir cui alteri me vovere vota mca pour avoir de vos nouvelles, quand Dieu qui, etiamsi différât, non auferl tamen spei effedus, m'a fait rencontrer ce vénérable père religieux sur son embarquement, par le mien duquel j'espère jouir du bien, duquel la perfidie de ceux à qui l'on fie les lettres m'avait privé. Ce bien n'est autre chose, monsieur, qu'une assurance nouvelle de votre bon portement et de celui de toute votre famille, que je prie le Seigneur féliciter du comble de ses grâces. Je vous rendais grâces par mes précédentes, du soin paternel qu'il vous plaît avoir de moi et de mes affaires, et priais mon Dieu, comme je fais encore et ferai toute ma vie, me vouloir faire la gTâce de me donner le moyen de m'en revanclier par mon service, que vous vous êtes hypothéqué au prix de tout le bien qu'un père peut faire à son fils propre. Je suis extrêmement marri que je ne vous puisse écrire que trop sommairement l'état de mes affaires, pour le hâté départ des mariniers peu courtois avec lesquels ce vénérable Père s'en va, non à d'Acqs, à ce qu'il m'a dit, mais bien en Béarn, oii il m'a dit que le Révérend Père Antoine Montanus, qui a toujours été un de mes bons amis, prêche, auquel comme à celui duquel j'espère un bon office, j'adresse mes lettres, le prie vous vouloir faire tenir la présente, et de me renvoyer, s'il a commodité comme ce Père m'a dit qu'il aurait, la réponse que, j'espère, il vous plaira me faire.
Mon état est donc tel, en un mot, que je suis en cette ville de Rome, oii je cantinue mes études, entretenu par Mgr le vice-légat qui était d'Avignon, qui me fait l'honneur de m' aimer et désirer mon avancement, pour lui avoir montré force belles choses curieuses que j'appris pendant mon esclavage, de ce vieillard turc à qui je vous ai écrit que je fus vendu, du nombre desquelles curiosités est le commencement, non la totale perfection du miroir d'Arcliimède ; un ressort artificiel pom' fane parler une tête de mort, de laquelle ce misérable se servait pour séduire le peuple, leur disant que son dieu Mahomet lui faisait entendre sa volonté par cette tête, et mille autres belles choses géométriques que j'appris de lui, desquelles mondit seignem^ est si jaloux, qu'il ne veut pas même que j'accoste personne, de peur qu'il a que je l'enseigne, désirant avoir lui seul la réputation de savoir ces choses, lesquelles il se plaît de faire voir quelquefois à Sa Sainteté et aux cardinaux. Cette sienne affection et bienveillance dont me fait promettre, comme il me l'a promis aussi, de faire une
PREMIERES LETTRES === il
retirade honorable, me faisant avoir à ces fins quelque honnête bénéfice en Fraiice. A quoi m'est nécessaire extrêmement une copie de mes lettres signées et scellées de Mgr d'Acqs, avec un témoignage de mondit seigneur, qu'il pourrait retirer par une enquête sommaire de quelques-uns de nos amis, comme l'on m'a toujours reconnu vivant en homme de bien, avec toutes les autres petites solennités à ce requises. C'est ce que mondit seigneur m'exhorte tous les jours de retirer. C'est pom-quoi, monsieur, je vous supphe très humblement me vouloir faire encore ce bien de vouloir relever une autre cédule de mes lettres, et de tenir la main à me faire obtenir de mondit seigneur d'Acqs cet attestât oire en la forme que dessus, et de me l'envoyer par la voie dudit Révérend Père Montanus. Je vous aurais envoyé de l'argent à ces fins, n'était que je crains que l'argent ne fasse perdre les lettres. Voilà pom'quoi je vous prie faire avec ma mère qu'elle fom'nisse ce qu'il y faudi-a : je présuppose qu'il y faudra trois ou quatre écus. J'en ai baillé deux comme par aumône, sans reproche à ce rehgieux, qui me promit de les rendre audit Père Antoine, pom- les envoyer à cet effet. Si cela est, je vous prie les prendre ; sinon je vous promets vous renvoyer ce qu'on am^a fourni pendant quatre ou cinq mois par lettres d'échange avec ce que je dois à Toulouse ; car je suis résolu de m'acquitter, puisqu'il a plu à Dieu m'en donner le juste moyen. J'écris à M. Dusin, mon oncle, et le prie de me vouloir assister en cet affake. Je reçus par celui qui vous alla trouver de ma part, les lettres de bacheher qu'il vous plut m' envoyer, avec une copie de mes lettres que l'on a jugé invahdes pour n'avoir été autorisée par le seing et apposition du scel de mondit seigneur d'Acqs. Il n'y a rien de nouveau que je vous puisse écrire, fors la conversion de trois familles tartares qui se sont venues se christianiser en cette ville que Sa Sainteté a reçue la larme à l'œil, et la cathohsation d'un évêque ambassadeur pour les Grecs schismatiques.
La hâte me fait conclure la présente mal empatouillée, en cet endroit, avec humble prière que je vous fais d'excuser ma trop grande importunité, et de croire que je hâterai mon retour le plus qu'il me sera possible pour m' aller acquitter du service que je vous dois. Ce qu'attendant je demeurerai, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur.
18 == SAINT VfNCEM DE PAUL. — CIIAP. I" =
3, — A fia mère, à Fouy (1).
Il regrette d'être retenu loin d'elle et de sa famiile par le besoin de ses affaires, et demande des nouvelles de cliacun. ~ Salutations diverses.
Paris, 17 février 1610.
Ma Mère,
L'assurance que M. de Saint-Martin m'a donnée de votre bon portement m'a autant réjoui, que le séjour qu'il me faut encore faire en cette ville, pour recouvrer l'occasion de mon avancement (que mes désastres m'ont ravi) me rend fâché, pour ne vous pouvoir aller rendi'e les services que je vous dois, mais j'espère tant en la grâce de Dieu qu'il bénira mon labeur, et qu'il me donnera bientôt le moyen de faire une honnête retraite, pom' employer le reste de mes jours auprès de vous. J'ai dit l'état de mes affaires à M. de Saint-Martin qui m'a témoigné qu'il voulait succéder à la bienveillance et à l'affection qu'il a plu à M. de Comet nous porter; je l'ai supphé de vous communiquer le tout. J'eusse bien désiré savoir l'état des affaires de la maison, et si tous mes frères et sœurs, et le reste de nos autres parents et amis, se portent bien, et notamment si mon frère Gayon est marié, et à qui. D'ailleurs comment vont les affaires de ma sœUr Marie de Paillole (2), et si elle vit toujom's et fait une même maison avec son beau-frère Bertrand. Quant à mon autre sœur, j'estime qu'elle ne peut être qu'à son aise, tant q.i'il plaira à Dieu de la tenir accompagnée. Je désirerais aussi qie mon frère fît étudier quelqu'un de mes neveux; mes infortunes et le peu de service que j'ai encore pu fake à la maison, lui en pourront, possible, ôter la volonté; mais qu'il se représente que l'infortune présente présuppose un bonhem* à l'avenir. C'est tout, ma mère, ce que je vous puis dire pour la présente, fors que je vous supphe présenter mes humbles
(1) Petit village près de Bnx (Landes), berceau de samt Vincent.
(2) On voit encore aujourd'hui la maison appelée /\////o?e,'près de l'église de Pouy.
recommandations à tous mes frères et sœurs, et à tous nos autres parents et amis, et que je prie Dieu sans cesse pour votre santé et pour la prospérité de la maison, comme celui qui vous est et vous sera toujom's,. ma mère, le plus humble plus obéissant et serviable fils et serviteur.
P.-S. — Je vous supplie présenter mes humbles recommandations à tous mes frères et sœurs et à tous nos parents et amis et notamment à Bétan.