A M. Portail, prêtre de la mission, à Marseille
Il indique les causes qui l'ont éloigné de Paris. — Embarras de Saint- Lazare, qui nourrit chaque jour de deux à trois mille pauvre?. — Ptetenn les missionnaires destinés à Alger et à Tunis, si les consuls ne se chargent des frais. — Annonce de la mort de M. Du Coudray et du frère Du Mesnil.
Du Mans, ce 4 mars 1649.
Monsieur,
Je vous connais trop attaché au bon plaisir de Dieu pour vous étonner de n'avoir reçu de mes lettres depuis un ou deux mois : c'est bien malgxé moi, car je n'eusse point discontinué de vous écrire si les postes n'avaient cessé d'aller. Vous avez su mon départ de Paris et l'une des causes d'icelui, laquelle n'ayant pas réussi à cause de mes péchés ; je tâche de mettre la seconde en exécution, qui est de visiter nos maisons. Je suis venu commencer par celle-ci, après un mois de séjour à Fréneville, où
les grands froids et les neiges m'ont assiégé. Je n'avais dessein d'y être que deux ou trois jours, pour y loger un troupeau de moutons et deux chevaux sauvés du pillage d'Orsigny; mais je crois que la Providence m'y a retenu si longtemps pour me faire connaître qu'ils n'y étaient pas en assurance, car les gens de guerre sont venus à un quart de lieue enlever les chevaux d'une ferme : ce qui m'a obMgé d'en partir, en un temps fort rude, et de faire mener les moutons en un village fermé, au deçà d'Estampes, à quatre ou cinq lieues ; pour les chevaux je les ai menés ici, oii j'arrivai le second de ce mois, en bonne santé, grâces à Dieu, nonobstant les difficultés du temps et des chemins. Le lendemain au soir j'y ai fait l'ouverture de la visite. Celles que j'ai reçues de la ville m'ont empêché de la continuer sans intermission. Je ne sais encore comme il en va, mais à l'aspect tout me semble bien. J'espère en partir dans dix ou douze jours pour la Bretagne, et de là à Richelieu, et ensuite aux autres maisons ; et s'il plaît à Dieu de me continuer la santé, j'espère avoir le bonheur de vous voir à Marseille. Ce me serait une gTande consolation, après les travaux (1) d'un si long voyage, et les sujets d'affliction que nous voyons. Vous savez, coimne je crois, les pertes que nous souffrons, non seulement des blés que nous avions' à Orsigny et à Saint-Lazare, mais par la privation de toutes nos rentes, ce qui nous a obhgés de décharger Saint-Lazare et les Bons-Enfants, oii il n'y a plus que sept ou huit prêtres, dix-huit ou dix-neuf écohers et quelques frères ; le reste a été envoyé à Richeheu, ici et ailleurs ; et encore ceux-là seront-ils obligés de sortir quand il n'y aura plus rien. De si peu qu'il y a de blé, l'on en distribue tous les jours trois ou quatre setiers à deux ou trois mille pauvres : ce qui nous est une très sensible consolation et un grand bonheur dans l'extrémité oii nous sommes, et qui nous donne espérance que Dieu ne nous abandonnera pas, surtout la maison de Marseille, quoique nous soyons hors d'état de la secourir ; oui, monsieur, à mon gTand regret, je vous l'ai déjà mandé et vous le voyez. Faites-le savoir à Mgr l'évêque, afin qu'il vous subvienne pour le séminaire. Il vous en faut décharger, sinon de ceux qui payeront pension suffisante. La clfbse parle d'elle-même, et je ne sais s'il ne faudra pas que quelques-uns de la Compagnie aillent exercer sur les galères les offices d'aumôniers, pour jouir des gages, et par ce moyen faire subsister cette maison ; enfin, monsieur, je prie
(1) Rédaction primitive : tracas.
Notre-Seigneiir qu'il vous eu découvre les moyens, et que de plus en plus il vous donne participation à sa patience et à sa conduite pour continuer d'assister cette pauvre famille en cette fâcheuse occurrence, pendant laquelle il me semble expédient que notre frère Huguier n'aille point à Tunis, ni M. Dieppe à Alger, sinon que M. le consul d'Alger ait de quoi soutenir les dépenses (1), ne leur pouvant rien envoyer de deçà; retenezles donc, si vous le jugez à propos.
Il a plu au bon Dieu disposer de M. Du Coudray à Richelieu, et de notre frère Du Mesnil à Saint-Lazare. J'ai grand regret du premier, pour ne l'avoir pu voir auparavant : vous savez les obhgations que lui a la Compagnie ; je le recommande particuhèrement à vos prières et à celles de la famille, et de rendre à l'un et à l'autre les devoirs accoutumés. Le dernier est mort comme il a vécu ; je ne sais pas ce qui s'est passé à celle de M. Du Coudray. Je suis pressé de finir en me recommandant moi-même à vos saints sacrifices. J'embrasse tendi'ement M. Chrestien et toute la famille, de laquelle et de vous particulièrement, je suis en l'amour de Notre-Seigneur, etc.
10. — AUestxdion des secours en nature envoyés à Palaiseau, et dislrihués far quatre missionnaires, assistés d'un chirurgien.
5 juin 1652.
Je soussigné, supérieur de la Congrégation des prêtres de la Mission, certifie à tous ceux qu'il appartiendra que, sur ra\às cjue quelques bonnes dames pieuses de cette ville m'ont donné, que la moitié des habitants de' Palaiseau étaient malades, et qu'il en mourait dix ou douze par jour, et sur la prière qu'elles m'ont faite d'envoyer cjuelques prêtres pour l'assistance corporelle et spirituelle de ce pauvi*e peuple affligé, à cause de la résidence de l'armée en ce lieu, par l'espace de vingt jours, nous y avons envoyé quatre prêtres et un chirurgien, et que
(1) Rédaction piimitive : ceux qui y sont les puissent entretenir et eux aussi des revenus du consulat.
l'J4 = SAINT YINGENÏ DE PAUL — CIÏAP. V =
nous leur avons envoj^é, depuis la veille de la fête du Saint- Sacrement, tous les jours, un ou deux exceptés, seize gros pains blancs, quinze pintes de vin, et hier de la viande, et que lesdits prêtres de notre Compagnie m' ayant mandé quïl est nécessaire d'envoyer de la farine et un muid de vin, j'ai fait partir aujourd'hui une charrette à trois chevaux, chargée de quatre demisetiers de farine et deux demi-muids de vin, pour l'assistance des pauvi'es malades de Palaiseau et des villages circonvoisins. En, foi de quoi j'ai écrit et signé la présente de main propre.
Vincent Depaul.