A Monsieur Nacquart (1), prêtre de la Mission
Il le désigne pour la Mission de Madagascar. — Dispositions dans lesquelles il se doit établb'. — Conduite qu'il aura à tenir, soit en mer, soit dans la Mission.
22 mars 1648.
Monsieur,
n y a longtemps que Notre-Seigneur a donné à votre cœur les sentiments pour lui rendra quelque signalé service. Et quand on fit à Eichelieu la proposition des gentils et idolâtres, il me semble que Notre-Seigneur fit sentir à votre âme qu'il vous y appelait, comme vous me l'écrivîtes pour lors avec quelque autre de la famille de Richelieu. Il est temps que cette semence de la divine vocation sur vous ait son effet ; et voilà que Mgr le nonce (2), de l'autorité de la sacrée Congrégation de la Propagation de la foi, de laquelle notre Saint-Père le Pape est le chef, a choisi notre Compagnie pour aller servir Dieu dans l'île de Saint-Laurent, autrement dite Madagascar ; et la Compagnie a jeté les yeux sur vous, comme sur la meilleure hostie qu'elle ait, pour en faire hommage à notre souverain Créateur, afin de lui rendre ce service avec un autre bon prêtre de la Compagnie. 0 mon plus que très cher monsiem' ! que dit votre cœur à cette nouvelle? A-t-il la honte et la confusion convenable pour recevoir une telle gî'âce du ciel? Vocation aussi grande et aussi adorable ^que celle des plus grands apôtres et des plus grands saints de FÉghse de Dieu ! Desseins éternels, accomplis dans le temps sur vous ! L'humihté, monsieur, est seule capable de porter cette grâce ; le parfait abandon de tout ce que vous êtes et pouvez être, dans Fexubérante confiance en notre souvjerain Créateur, doit suivre.
La générosité et grandeur de courage vous est nécessaire;
(1) M. Charles Nacquart, né à Trélons, diocèse de Soissons, en J 617 ; entré à Paris le 6 avril 1640. Il mourut à Madagascar, le 29 mai
(2) Jacques Bagny, archevêque d'Athènes, nonce du pape à Paris.
il vous faut une foi aussi grande que celle d'Abraham ; la charité de saint Paul vous fait grand besoin ; le zèle, la patience, la déférence, l'amour de la pauvreté, la solitude, la discrétion, l'intégrité des moeurs et le grand désir de vous consumer tout pour Dieu, vous sont aussi convenables qu'au grand saint François-Xavier.
Cette île est sous le Capricorne; elle a quatre cents heues de longueur et environ cent soixante de largeur. H y a de pauvres gens dans l'ignorance d'un Dieu, que l'on trouve pouj-tant fort simples, bons esprits et fort adroits. Pour y aller, on passe la ligne de l'équateur.
La première chose que vous aurez à faire, ce sera de vous mouler sur le voyage que fit le grand saint François-Xavier ; de servir et édifier ceux des vaisseaux qui vous conduiront; y établir les prières publiques, si faire se peut; avoir soin des incommodés, et s'incommoder toujours pour accommoder les autres ; prouver le bonheur de la navigation qui dure quatre ou cinq mois, autant par vos prières et la pratique de toutes les vertus, que les mariniers feront par leurs travaux et par leur adresse; à l'égard de ces messieurs (1) qui ont l'intendance de cette navigation, de leurs officiers, leur garder toujours grand respect; être pourtant fidèle à Dieu pour ne pas manquer à ses intérêts, et jamais ne trahir sa conscience par aucune considération ; mais prendre soigneusement garde de ne pas gâter les affaires du bon Dieu, pour les trop précipiter ; prendre bien son temps et le savoir attendi'e.
Quand vous serez arrivé en cette île, vous aurez premièrement à vous régler selon que vous pouiTez ; il faudra peut-être vous diviser pour servir en diverses habitations. Il faudra vous voir l'un et l'autre, le plus souvent que vous pourrez, pour vous consoler et vous fortifier. Vous ferez toutes les fonctions curiales à l'égard des Français et des idolâtres convertis. Vous suivrez en tout l'usage du concile de Trente, et vous vous servirez du rituel romain. Vous ne permettrez pas qu'on introduise aucun usage contraire ; et si déjà il y en avait, vous tâcherez doucem^ent de ramener les choses à ce point. Pour cela il sera bon que vous emportiez au moins deux rituels romains. Le capital de votre étude, après avoir travaillé à vivre parmi ceux avec qui vous devez converser en odeur de suavité et de bon exemple, sera de faire concevoir à ces pauvres gens, nés
(1) Les dhecteurs de la Compagnie des Indes.
d56 = SAINT VINCENT DE PAUL. — CHAP. V =
dans les ténèbres de l'ignorance de leur Créateur, les vérités de notre sainte foi, non pas d'abord par des raisons de la théologie, mais par des raisonnements pris de la nature ; car il faut commencer par là, tâchant de leur faire connaître que vous ne faites que développer en eux les marques que Dieu leur a laissées de soi-même, et que la corruption de la nature, depuis longtemps habituée . au mal, leur avait effacées. Pom^ cela, monsieur, il faudra souvent vous adresser au Père des lumières, et lui répéter ce que vous lui dites tous les jours : Da mihi intellectum ut sciam testimonia tua. Vous rangerez par la méditation les lumières qu'il vous donnera, pour montrer la vérité du premier et souverain Etre, et les convenances pour le mystère de la Trinité ; la nécessité du mystère de l'Incarnation, qui nous fait naître un nouvel homme parfait, après la corruption du premier, pour nous réformer et redresser sur lui. Je voudrais leur faire voir les infirmités de la nature humaine par les désordres qu'eux-mêmes condamnent ; car ils ont des rois, des lois et des châtiments. Il sera bon que vous ayez quelques hvres qui traitent ces matières, comme le catéchisme de Grenade ou autres que nous tâcherons de vous envoyer, je ne puis que vous répéter, monsieur, que le meilleur sera l'oraison : Acceditead eum e^iïïttmmamtm; s'abandonner à l'esprit de Dieu, qui parle en ces rencontres. S'il "plaît à la divine bonté vous donner grâce pour cultiver la semence des chrétiens qui y sont déjà et faire qu'ils vivent avec ces bonnes gens dans la charité clirétienne, je ne doute nullement, monsieur, que Notre-Seigneur ne se serve de vous en ces lieux-là pom^ préparer à la Compagnie une ample moisson.
Allez donc, monsieur, et ayant mission de Dieu, par ceux qui vous le représentent sur cette terre, jetez hardiment les rets.
Je sais combien votre cœur aime la pureté ; il vous en faudra faire de delà un grand usage, attendu que ces peuples, viciés en beaucoup de choses, le sont parti euh èrement de ce côté-là. La grâce infaiUible de votre vocation vous garantira de tous ces dangers. Nous aurons tous les ans de vos nouvelles et nous vous en donnerons des nôtres. Nous vous enverrons une chapelle complète, deux rituels romains, deux petites Bibles, deux Conciles de Trente, deux casuistes, des images de tous nos mystères, qui servent merveilleusement pour faire comprendre à ces bonnes gens ce qu'on veut leur apprendre, et qui se plaisent à en voir. Nous avons ici un jeune homme de ce pays-là, d'environ vingt ans, que M. le nonce doit baptiser
aujourd'hui. Je me sers d'images pour l'instruire, et il me semble que cela lui sert pour lui lier l'imagination. Il est nécessaire de porter des fers pour faire des pains pour célébrer la sainte messe, des saintes huiles pour le baptême et l'extrêmeonction ; chacun un Busée (1) pour vos méditations, quelques Introductions à la vie dévote, la Vie des saints.
Vous aurez une lettre patente de nous, un plein pouvoir de M. le nonce, lequel a gTandement cette œuvre à cœur.
Avec cela je me donne absolument à vous, sinon pom' vous suivre en effet, d'autant que j'en suis indigne, du moins pour vous offrir à Dieu tous les jours qu'il lui plaira de me laisser sur la terre (et s'il lui plaît me taiie miséricorde), pour vous revoir dans l'éternité, et vous y honorer comme une personne qui sera placée pour la dignité de sa vocation au nombre des personnes apostoliques. Je finis, prosterné en esprit à vos pieds, demandant qu'il vous plaise aussi m' offrir à notre commun Seigneur, afin que je lui sois fidèle, et que j'achève en son amour le chemin de l'éternité, qui suis dans le temps et serai à jamais, monsieur, votre très humble et obéissant serviteur, etc.
P.-S. — Celui que nous vous destinons est M. Gondi'ée (2), lequel vous aurez peut-être vu en notre maison de Saintes oii il a demeuré, étant encore clerc. C'est un des meilleurs sujets de la Compagnie, en qui la dévotion qu'il avait, en entrant, se conserve toujom^s. Ê est humble, charitable, cordial, exact et zélé, en un mot, il est tel que je ne puis vous en dire le bien que j'en pense. Quelques marchands partiront d'ici mercredi ou jeudi, pour aller à La R,ochelle. M. Gondrée pourra aller avec eux pom^ vous aller joindre à Kicheheu et eux s'en iront devant disposer leur vaisseau, et vous attendre vers le 15 ou le 20 du mois prochain, auquel temps ils doivent faire voile.
Je vous supphe, monsieur, de vous tenir prêt. Nous ajouterons aux Uvres déjà nommés la vie et les épîtres de l'apôtre des Lides. Ne divulguez pas ceci, s'il vous plaît, non plus que •nous ne l'avons encore divulgué de deçà.
L'un des messieurs du commerce des Indes s'en va au voyage ; il fera votre dépense sur mer et sur les heux.
(1) Volume de Méditations, traduit et augmenté par M. Portail, à la demande de saint Vincenti
(2) Nicolas Gondi'ée, né à Assigny, diocèse d'Amiens, en 1620; reçu à Paris le 11 avril 1644, mort à Madagascar en mai 1649.
Que vous dirai-je davantage, monsieur, sinon que je prie "Notre-Seigneur, qui vous a donné part à sa charité, qu'il vous la donne de même à sa patience, et qu'il n'y a condition que je souhaitasse plus sur la terre, s'il m'était permis, que celle de vous aller servir de compagnon à la place de M. Gondrée.