‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 60 sur 113 · A Monsieur PMUpye LevacJier, à Alger · texte numérisé non relu

A Monsieur PMUpye LevacJier, à Alger

Il l'exhorte à une grande douceur ; se garder d'attaquer trop promptement les abus. — Éviter toute communication avec les Turcs et les renégats, et le zèle indiscret qui veut trop entreprendre.

(Décembre 1650.)

Monsieur,

Je loue Dieu de la bonne manière dont vous avez usé pour vous faire reconnaître missionnaire apostohque et gxand vicaire de Carthage ; si vous avez procédé sagement en cela, vous le devez faire incomparablement davantage dans l'exercice. Vous ne devez nullement vous roidir contre les abus, quand vous voyez qu'il en proviendrait un plus gi'and mal ; tirez ce que vous pom-rez de bon des prêtres et des rehgieux esclaves, des marchands et des captifs, par les voies douces, et ne vous servez des sévères que dans l'extrémité; de peur que le mal qu'ils souffrent déjà, par l'état de lem* captivité, joint avec la rigueur que vous voudiiez exercer, en vertu de votre pouvoir, ne les porte au désespoir. Vous n'êtes pas responsable de leur salut, comme vous pensez ; vous n'avez été envoyé en Alger que pour consoler les âmes affligées, les encourager à souffrir, et les aider à persévérer en notre sainte reHgion ; c'est là votre principal, et non pas la chai'ge de grand vicaire, laquelle vous n'avez acceptée qu'en tant qu'elle sert de moyen pour parvenir aux fins susdites ; car il est impossible de l'exercer en rigueirr de justice, sans augmenter Ifes peines de ce^ pauvres gens, ni presque sans leiu: donner sujet de perdre patience et de vous perdre vous-même. Surtout il ne faut pas entreprendre d'abohr sitôt les choses qui sont en usage parmi eux, bien que mauvaises.

Quelqu'un me rapportait l'autre jour un beau passage de saint Augustin, qui dit qu'on se garde bien d'attaquer d'abord un vice qui règne en un lieu, parce que non seulement on n'en viendra pas à bout, mais au contraire l'on choquera les esprits en qui cette coutume est comme invétérée ; en sorte qu'on ne serait plus capable de faire en eux d'autre bien, c[ue néanmoins on eût fait, les prenant d'un autre biais. Je vous prie donc de condescendre autant que vous pourrez à l'infirmité humaine ; vous gagnerez plutôt les ecclésiastiques esclaves, en leur compatissant, que par le rebut et la correction. Us ne manquent pas de lumière, mais de force, laquelle s'insinue par l'onction extérieure des paroles et du bon exemple. Je ne dis pas qu'il faiUe autoriser ni permettre leurs désordres ; mais je dis que les remèdes en doivent être doux et bénins, en l'état oii ils sont, et apphqués avec gTande précaution, à cause du heu et du préjudice qu'ils vous peuvent causer, si vous les mécontentez ; et non seulement à vous, mais aussi au consul et à l'œuvre de Dieu ; car ils pourront donner des impressions aux Turcs, poiu- lesquelles ils ne voudront jamais plus vous souffrir de delà.

Vous avez un autre écueil à éviter parmi les Turcs et les renégats : au nom de Notre-Seigneur n'ayez aucune communication avec ces gens-là ; ne vous exposez point aux dangers qui en peuvent arriver, parce qu'en vous exposant, comme j'ai dit, vous exposeriez tout et feriez grand tort aux pauvres clnrétiens esclaves, en tant qu'ils ne seraient plus assistés, et vous fermeriez la porte pour l'avenir à la liberté présente que nous ayons de rendre quelque service à Dieu en Alger et ailleurs. Voyez le mal que vous feriez pour un petit bien apparent. Il est plus facile et plus important d'empêcher que plusieurs esclaves ne se pervertissent, que de convertir un seul renégat. Un médecin qui préserve du mal mérite plus que celui qui le guérit ; vous n'êtes point chargé des âmes des Turcs, ni des renégats, et votre mission ne s'étend point sur eux, mais sur les pauvres chrétiens captifs. Que si poiu: quelque raison considérable vous êtes obhgé de traiter avec ceux du pays, ne le faites point, s'il vous plaît, que de concert avec le consul, aux avis duquel je vous prie de déférer le plus que vous pourrez.

Nous avons grand sujet de remercier Dieu du zèle qu'il vous donne pour le salut des pauvi'es esclaves ; mais ce zèle-là n'est pas bon, s'il n'est discret. Il semble que vous entreprenez trop du commencement, comme de vouloir faire mission dans les bagnes, de vous y vouloir retirer, et d'introduire parmi ces

pauvres gens de nouvelles pratiques de dévotion. C'est pourquoi je vous prie de suivre l'usage de nos prêtres défunts qui vous ont devancé. On gâte souvent les bonnes œuvres poiu' aller trop vite, pour ce que l'on agit selon ses inclinations, qui emportent l'esprit et la raison, et font penser que le bien que l'on voit à faire est faisable et de saison : ce qui n'est pas, et on le reconnaît dans la suite par le mauvais succès. Le bien que Dieu veut se fait quasi de lui-même, sans qu'on y pense ; c'est comme cela que notre Congrégation a pris naissance ; que les exercices des Missions et des ordinands ont commencé ; que la Compagnie des filles de la Charité a été faite ; que celle des dames poiu* l'assistance des pauvres de l'Hôtel-Dieu de Paris et des malades des paroisses s'est établie ; que l'on a pris soin des enfants trouvés ; et qu'enfin toutes les œuvres dont nous nous trouvons à présent chargés ont été mises au jour. Et rien de tout cela n'a été entrepris avec dessein de notre part ; mais Dieu, qui voulait être servi en telles occasions, les a lui-même suscitées insensiblement, et s'il s'est servi de nous, nous ne s avions 'pourtant oii cela allait : c'est pourquoi nous le laissons faire, bien loin de nous empresser dans le progrès, non plus que dans le commencement de ces œuvres. Mon Dieu, monsieur, que je souhaite que vous modériez votre ardeur, et pesiez mûrement les choses au poids du sanctuaire, devant que de les résoudre ! Soyez plutôt pâtissant qu'agissant ; et ainsi Dieu fera par vous seul ce que tous les hommes ensemble ne sauraient faire 'sans lui.

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