‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 6 sur 113 · UNE GRANDE ENTREPRISE · texte numérisé non relu

UNE GRANDE ENTREPRISE

scandale, lorsque le général entra. La messe finie, Vincent laissa la chapelle se vider complètement, et quand M. de Gondi fut seul devant lui, il se jeta à ses genoux et lui dit : « Souffrez, Monseigneur, que je vous dise un mot en toute humilité. Je sais de bonne part que vous avez dessein de vous aller battre en duel. Mais je vous déclare de la part de mon Sauveur, que je viens de vous montrer et que vous venez d'adorer, que si vous ne quittez ce mauvais dessein, il exercera sa justice sur vous et sur toute votre postérité. « Le général des galères fut tellement surpris par l'accent du saint prêtre qu'il lui promit de ne pas se battre. Vincent apprenait ainsi à connaître par lui-même à quel point la manie des duels possédait les âmes les plus généreuses ; aussi, il pomTa s'employer efficacement plus tard, avec M. de Fénelon, à arrêter le fléau.

L'humihté de Vincent avait à souffrir de l'influence grandissante que lui donnait sa sainteté ; il sentait d'ailleurs que Mme de Gondi était attachée trop uniquement à sa direction ; il avait encore besoin d'une expérience en terrain neuf ; pour tous ces motifs, qui restaient sans cloute assez confus, il quitta un beau jour la maison de Gondi et s'en alla dans les Dombes évangéliser une des plus pauvres paroisses de France, Châtillon. La désolation fut grande chez les Gondi ; mais Vincent resta sourd aux plaintes et aux prières et il s'appliqua à son nouveau ministère.

Arrivé à Châtillon, il prend logement chez un ministre protestant, Beynier, jeune homme riche, loyal, mais adonné au plaisir. Le contact de ces deux hommes leur fut profitable à tous deux : Beynier se convertit, entraînant sa famille, et Vincent, qui avait vu .des âmes di'oites dans l'hérésie, forma dans sa conscience ce respect et cette estime des protestants, qui devaient donner à son action auprès d'eux quelque chose de si original, de si unique au dixseptième siècle.

Cinq mois lui suffirent à Châtillon pour gagner tous les cœurs et pour fonder cette œuvre admûable des Confréries de la Charité, œuvre nouvelle dans ses idées dkectrices et dans son organisation, œuvre féconde qui contient déjà en

i>i SAINT VINCENT DE PAUL. — CIIAP. Il

iiTHue la plupart des initiatives modernes dans l'ordre de la Charité.

La famille de Gondi ne renonçait pas à reprendre son aumônier, et Mme de Gondi lui écrivait ces touchantes

L'angoisse où je suis m'est insupportable sans une grâce de Dieu tout extraordinaire, que je ne mérite pas. Si ce n'était que pour un temps, je n'aurais pas tant de peine ; mais quand je regarde toutes les occasions où j'aurai Jbesoin d'être assistée, ])ar direction et par conseil, soit en la mort, soit en la vie, mes douleurs se renouvellent.

Jugez donc si mon esprit et mon corps peuvent longtemps porter ces peines. Je suis en état de ne rechercher ni recevoir assistance d'aiUeurs, parce que vous savez bien que je n'ai pas la liberté pour les besoins de mon âme avec beaucoup de gens.

M. de Bérulle m'a promis de vous écrire, et j'invoque Dieu et la sainte Vierge de vous redonner notre maison, pour le salut de toute notre famille et de beaucoup d'autres, vers qui vous pourrez exercer votre charité.

Je vous supplie encore une fois, pratiquez-la envers nous pour l'amour que vous portez à Notre-Seigneur, à la volonté duquel je me remets en cette occasion, bien qu'avec grande crainte de ne pas pouvoir persévérer.

Si après cela vous me refusez, je vous chargerai devant Dieu de tout ce qui m'arrivera, et de tout le bien que je manquerai à faire, faute d'être aidée.

Après cette lettre, elle lui envoya Du Fresne, celui-là même qui l'avait introduit autrefois chez la reine Marguerite. Du Fresne fut éloquent, il persuada h son ami qu'il pouvait fane plus de bien sur un grand théâtre que dans une paroisse perdue des Donibes. Vincent de Paul se rendit à ces raisons et, à la fin de l'année 1617, il rentra dans la famille de Gondi.

Ce n'était plus comme autrefois le précepteur des eufants ou le directeur de Mme de Gondi ; mais, portant déjà en lui son œuvre future, il allait l'essayer pour ainsi dire avec l'aide de ses patrons, avant de la prendre définitivement en main et de lui donner un caractère de sta])ilité.

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Il se mit tout de suite au travail ; il allait à travers les terres des Gondi, de paroisse en paroisse, et en chaque lieu, durant des mois, il prêcliait la mission, soutenu par Mme de Gondi et par quelques prêtres zélés qui s'étaient joints à lui. Puis, instruit par son expérience de Clichy et de Châtillon, il établissait des œuvres durables destinées à conserver le bien de la Mission. C'est ainsi que la confrérie de la Charité fut établie en vingt endroits, notamment à FoUeville, à Villepreux, à Montmirail. Une nouvelle forme de la confrérie fut établie pour les hommes, en 1620. Le règlement en est admirable et plein d'un sens pratique que nous aimons à appeler moderne. Vincent y stipule que la confrérie a pour but d'assister corporellement les malhemeux « en faisant gagner leur vie à ceux qui pourront travailler, donnant moyen de vivre aux autres, accomplissant ainsi le commandement que Dieu nous a fait au quinzième chapitre du Deutéronome de faire en sorte que nous n'ayons point de pauvi-es qui mendient parmi nous ». Dans ce règlement, tout est prévu, jusqu'aux atehers d'apprentissage, jusqu'à l'hospitalité de nuit, jusqu'à l'hospitalité par le travail.

Cette œuvre des Missions à peine ébauchée, Vincent en entreprend une autre plus vaste et plus difficile, la Mission des forçats. A la suite de M. de Gondi, il parcourt les ports où stationnent les galères et il montre aux galériens une chose qu'ils n'avaient pas vue encore, un visage ami, un cœur bon et qui les aime. L'effet de ces Missions fut immense ; le bruit en vint jusqu'au roi qui donna à Vincent le titre officiel d'aumônier général des galères. I^'humble prêtre se souciait peu de cette dignité ; mais, en consolant les forçats, il avait vu à quelle misère matérielle et morale ils étaient abandonnés, et plus tard, à force çle négociations et d'instances, il réussira à fonder des œuvres durables pour améliorer leur sort.

Nous sommes en 1624 ; Vincent de Paul a quarante-huit ans. Jusqu'ici il s'est préparé pour son rôle futur, il est prêt. Il connaît la France tout entière et ses besoins. Il a vu les paysans et vécu de leur vie dans son enfance, puis à

Clicliy et à Châtillon ; il a vu même les prisonniers et les galériens ; il a vu la noblesse, il sait ce qu'elle vaut, ce qu'on peut attendre d'elle et ce qui lui manque ; il a vu même la cour et il n'ignore pas que les initiatives du bien ne viendront pas de là ; il a vu les prêtres des champs ignorants et corrompus, instruments inutiles, obstacles à une rénovation ; il a vécu en contact avec la pensée des saints prêtres et il a fortifié aux lenrs ses désirs d'apostolat ; son expérience passe même les frontières, puisqu'il a été jusqu'en Barbarie, et il sait ce qu'il doit attendi'e de la cour pontificale et ce qu'il doit lui demander. De toutes ces expériences successives, il a profité à plein •:

« Il a, dit Abelly, l'esprit grand, posé, circonspect, capable de grandes choses et difficile à surprendre. » Il a appris plusieurs langues. Par-dessus tout il a la volonté de se dépenser pour le bien du peuple de France.

Il se dit : le pau^Te peuple des champs meurt de faim et se damne. Il faudrait l'instruire par de bons missionnaires, et le secouru' et le soigner dans ses maladies ; il lui faudrait de bonnes femmes qui l'assisteraient par vœu de religion.

La désolation est dans le clergé et dans les monastères. Il est grand temps de faire la réforme.

Les âmes sont dévoyées par toutes sortes de dévotions bizarres et malsaines ; même les meilleures cherchent leur équihbre ; il faudiT.it leur enseigner la bonne piété franche et simple, à la française, qui laisse F fane cahne et permet d'agu*.

Puis, comme le sentiment de l'urgence des besoins lui donne quelque agitation et quelque impatience, il a des scrupules et il entre en retraite. Comme celle de 1611, cette retraite est un moment important dans la vie de Vincent de Paul : il en sort calme, décidé à attendre l'heure de la Providence, c'est-à-du-e définitivement prêt pour ce rôle de l'homme d'action qui ne précipite rien mais qui profite de tout et s'entend à tirer des ch-constances le maximum de rendement pour le bien. Le 17 avril 1625, le contrat de fondation de la Mission fut signé par la famille

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do Gondi. C'était rmi.vro principale à laquelle Vincent de Paul (levait attacher son nom.

L(>s déhals en furent modestes : Vincent les a racontés In.i-tnéme a\'('C une bonhomie cliannante.

En suite de quoi, Miue de Gondi voulut entretenir des prêtres pour continuer les missions et nous fit avoir à cet effet le collège des Bons-Enfants oii nous nous rethâmes, M. Portail et moi. Nous prîmes avec nous un bon prêtre à qui nous donnions cinquante écus par an. Nous nous en aUions tous trois prêcher et faire la mission de village en village. En partant nous donnions la clef à quelqu'un des voisins et nous le priions d'aller coucher la nuit dans la maison. Cependant, je n'avais pour tout qu'une seule prédication que je tournais en miUe façons : c'était de la crainte de Dieu. Voilà ce que nous faisions nous autres, et Dieu cependant faisait ce qu'il avait prévu de toute éternité.

Peu à peu de nouveaux compagnons ariivèrent, mais en petit nombre. Le fondatem' se garda bien de lem' donner des règles a priori, attendant du temps, des ch'constances et de la Providence les lumières nécessaires. En 1627, la Mission fut approuvée par ordonnance royale et, en 1632, ^elle fut érigée en congrégation régulière par une bulle d'Urbain VIII. A la même date, elle était transférée du collège des Bons-Enfants au prieuré de Saint-Lazare. C'est à partir de ce moment surtout que Vincent de Paul saisit en main, avec une maîtrise définitive, le faisceau des forces diverses dont il sait faire l'unité et qu'il emploie ensuite dans toutes les chrections.

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