‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 7 sur 113 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

« Le peuple meurt de faim et se damne. » C'est la parole que Vincent de Paul se répète à lui-même pour se fortifier dans sa volonté d'agir et d'agir vite.

Pour instruii'e le peuple des vérités du salut, il envoie dans les campagnes ses missionnaires, de jour en jour plus nombreux. Pour le soulager dans ses misères, les missionnaires fondent partout où ils passent des confréries de la Charité.

Mais il est à craindre que ces confréries ne survivent pas à la Mission qui les a créées. Vincent de Paul envoie, pour les visiter, une pieuse veuve qui ne demande qu'à travailler sous sa direction, Mlle Le Gras. Il apparaît chaque jour avec plus d'évidence qu'une personne seule est impuissante à maintenir l'esprit primitif dans ce grand organisme ; il apparaît aussi que les dames du grand monde, auxiliaires de MUe Le Gras, sont prises par lem'S devoks mondains et ne peuvent pas donner tout leur temps à la charité. La création d'une sorte de communauté religieuse laïque s'impose. De là est nés la société des sœm^s Servantes des pauvres, des Filles de la Charité, qui sont Uées par des vœux de rehgion et qui vivent dans le monde, conception d'une audace inouïe en un temps où la vie « religieuse « n'était connue que sous la forme des cloîtres.

Les grandes dames qui soutiennent les filles de la Charité de leur crédit et de leur argent pourraient disperser leurs efforts et se détacher de l'œuvi'e au gré de leurs caprices. Saint Vincent les réunit, les constitue en confrérie avec un gouvernement religieux et un règlement à la fois souple et

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rigoureux. C'est la confrérie des dames de la Charité (1634).

Les forces dont il a besoin sont ainsi organisées. Dès qu'il a constaté une plaie sociale à guérir, une misère à soulager, c'est aux dames de la Charité qu'il s'adresse ; il est insinuant, pressant et pratique. Dès qu'elles sont décidées à soutenu' l'entreprise, il la confie aux filles de Mlle Le Gras, ot les rouages les plus compliqués fonctionnent avec une harmonie parfaite, parce qu'il y a une direction unique, une même âme qui fait tout mouvoir. C'est ainsi que naissent l'œuvre admkable des Enfants-Trouvés (1634), les asiles pour les vieillards, et plus tard l'hôpital des forçats, l'hôpital général. C'est ainsi que fut organisée l'assistance de Paris pendant la Fronde, de la Picardie et de la Lorraine pendant la guerre.

Soulager la misère du peuple et éclaher son ignorance, c'est l'œuvre qu'il faut recommencer tous les jours. La réforme du clergé est une entreprise plus grave dont les résultats doivent avoù" plus de portée. Vincent s'en préoccupe.

11 n'est pas frappé autant que d'autres réformateurs par la nécessité de ce que nous appelons aujourd'hid les })etits séminaires. Esprit avant tout pratique, il trouve que ces institutions coûtent beaucoup de peine et d'argent })our un succès problématique et — l'expérience l'a prouvé — fort rcU^e. C'est sur le jeune clerc déjà formé aux hunuinités qu'il faut travailler, au moment où, éclairé sm* sa vocation, il songe à se préparer aux ordres. Quelques semaines d'exercices spirituels, pendant lesquels des clercs sont dressés à l'oraison, à la prédication, aux cérémonies, à l'esprit sacerdotal, voilà d'abord la forme que revêt son apostolat. Ces exercices commencés à Beauvais, continués à Paris cinq fois l'année, s'étendirent bientôt à tous les diocèses sous le nom d'exercices des ordinands et furent l'embryon des grands séminaires. Les grands séminaires proprement dits f m'eut d'ailleurs établis bientôt après, aux Bons-Enfants, à Paris, à Annecy, h Cnliois, et dans toute la France (1).

(1) Des tentatives pouf constituer des giaiids sémiiuiiies avaient été faites dans les dernières années du seizième siècle.

sous LE IIKGxNE DE LOUIS XIII 31

En même temps que Vincent de Paul, Olier, son disciple, entreprenait la même œuvre, s'y consacrant d'une manière plus exclusive et fondant une comnumauté de prêtres qui n'avait pas d'autre but.

L'œuvre des exercices des ordinands et des séminaires était complétée par celle des « exercitants )>, c'est-à-dire par les retraites où les prêtres déjà occupés au ministère pouvaient venii" rénover en eux l'esprit primitif; les laïques eux-mêmes y étaient admis.

Enfin, pour entretenir et développer la science et le zèle des ecclésiastiques, Vincent de Paul fondait la conférence des mardis : A partir de 1633, tous les mardis, les ecclésiastiques les plus zélés et les plus en vue se réunissent à Saint-Lazare et y prennent la parole chacun à leur tour, traitant des questions qui intéressent leur ministère. Il y a là des abbés de grande famille qui attendent un évêclié, des prédicatem^s à la mode qu'on cite comme des maîtres, des docteurs de Sorbonne que tout le monde consulte, il y a même de fins lettrés qui partagent leur temps entre la grande salle austère de Saint-Lazare et la chambre bleue de la marquise de Rambouillet. De là, ensuite, sortaient les évêques, les vicaires généraux, qui allaient porter dans leurs diocèses l'esprit nouveau.

Ce fut un renouvellement complet, ce fut la réforme cathoHque dans sa pureté et dans sa splendeur.

Elle était nécessaire ; le clergé français, après les troubles de la Ligue, recruté au hasard, sans formation et sans direction, était tombé dans l'ignorance et dans le vice. Il ne faut pas prendre à la lettre des mots qui sont des boutades, et on ne doit pas croire cet évêque qui disait que, sur les sept miUe prêtres de son diocèse, il n'y en avait pas un — • sauf peut-être le théologal — qui ne fut indigne ; mais nous avons les confidences de saint Vincent de Paul lui-même, et les archives des divers diocèses, çà et là explorées, nous renseignent abondamment sur la triste réahté. Beaucoup de prêtres vivaient pubhquement dans la débauche ; un très grand nombre ignoraient les vérités essentielles de la foi et n'étaient même pas capables d'ad-

ministrer convenablement les sacrements. Un pareil clergé menait le peuple à la dépravation et à l'ignorance, et il ou^a•ait la porte à l'hérésie dont il était la meilleure excuse. Déjà, d'aillem's, on sentait l'indifférence grandir et l'athéisme s'avancer menaçant. Vincent de Paul en était tellement effrayé qu'il se demandait parfois si la France n'était pas irrémédiablement perdue pour l'Église; il en concluait qu'il fallait se hâter de conquérir au Christ de nouvelles terres pour remplacer celles qu'il allait perdre.

Et il travaillait à sauver la France. Grâce à son action, elle monta du fond de cet abîme en moins de cinquante ans. A cette époque, chaque diocèse eut un évêque inspiré par lui ou plein de son esprit qui fit la réforme chez lui. On a écrit la vie de quelques-uns de ces évêques ; on a fait la monographie de quelques-uns de ces diocèses du dixseptième siècle. Quand ce travail sera fait partout, on verra avec étonnement et avec admh'ation combien fut grande l'œuvre de ce saint et l'œuvre de ces temps. Pendant que les rois pacifiaient la France et lui donnaient l'unité de langue et d'administration, la réforme cathohque, en la dotant d'un clergé pieux et instruit, lui donnait la science des choses nécessaires et les vertus indispensables à la vie des sociétés. Taine a recherché les origines de la France contemporaine; si on veut chercher les origines de la France chrétienne moderne, c'est à Saint-Lazare qu'il faut aller, c'est la réforme cathohque du règne de Louis XIII qu'il faut étudier. J'anticipe un peu sur les dates ; on verra aux chapitres suivants comment cette œuvre de la réforme du clergé, après s'être étendue à toute la France," s'imposa peu à peu à l'étranger.

Pour tout du'e, l'Italie et Rome même, la cité des papes, demandèrent à Vincent de Paul les missionnaires qui devaient former le clergé nouveau et apphquer enfin le Concile de Trente qui contenait en germe toute la pensée religieuse des temps modernes.

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