EXTENSION MONDIALE DE SON OEUVRE
royal ; c'est lui qui les engage à faire respecter le drapeau et le nom de la France et qui sollicite Fintervention du roi lorsque la France a été injuriée dans la personne de ses consuls. Il fait mieux : comme le trésor était vide et que le roi refusait d'envoyer des galères à Alger pour délivrer le consul emprisonné, Vincent de Paul eut l'idée de tenter une expédition par ses propres moyens ; il réunit des sommes considérables et il s'adressa à un soldat d'aventures, le capitaine Paul, qui promettait d'équiper une flotte et d'aller châtier les Turcs. L'entreprise échoua et l'argent qui avait été amassé pour la guerre dut servir à racheter le consul.
La correspondance de Vincent de Paul avec Barreau et Le Vacher est en outre profondément touchante. Le bruit s'était répandu dans toutes les villes de France et même dans les campagnes que Vincent de Paul avait à Alger des représentants et une autorité particulière. Aussi, de tous côtés, les parents dont les enfants étaient captifs des Turcs ou forçats sur les galères royales de Marseille ou de Toulon accouraient à Saint-Lazare. Les pères des captifs apportaient un écu ou quelques livres qu'ils désiraient faire parvenir à leurs malheureux fils. Pour répondre à tant de confiance et soulager tant de douleurs, Vincent de Paul fonda une véritable banque : il envoyait aux missionnaires de Marseille des lettres de change qui étaient escomptées par les banquiers de la ville et dont le produit arrivait d'une manière sûre aux forçats de France et aux prisonniers d'Algérie. H n'est- pas une lettre de Vincent de Paul aux missionnaires de Marseille qui ne contienne une longue hste de forçats à soulager, de captif s à racheter ou à secourir. Et cet homme si occupé par tant d'œuvres importantes, qui se charge d'envoyer un écu au jeune homme éloigné de sa famille, nous apparaît ici dans son rôle subKme de charité et de bonté.
Tant d'efforts, tant de sacrifices ne furent pas perdus pour la France et pour FÉgHse. En Afrique comme à Madagascar, Vincent de Paul établissait profondément par la charité et par la douleur les droits de sa race et de sa
foi, et il préparait d'ime manière lointaine la conquête militaire et la conquête pacifique de l'Algérie. Il doit apparaître ainsi comme l'un des hommes qui ont le plus contribué, pendant le dix-septième siècle, au rayonnement de la France dans le monde.
LETTRES
[A mesure que les œuvi'es de saint Vincent de Paul s'étendent, sa correspondance se multiplie. Ses lettres n'ont plus le même caractère. H dicte à son secrétaire, le frère Ducourneau, des décisions graves qui sont envoyées à toutes les maisons, de véritables mémoii'es concernant les affaires particulièrement délicates d'Alger et de Pologne, des circulaires qui doivent apporter à tous les missionnaii'es répandus dans le monde entier des nouvelles de la Communauté. Parfois cependant, le Vincent de Paul d'autrefois se retrouve dans une lettre affectueuse à un prêtre très aimé ou à un petit frère : et on s'aperçoit que ce vieillard presque infirme n'a rien perdu de son esprit alerte et de sa douce bonhomie. J'ai choisi quelques lettres parmi les premières et un plus grand nombre parmi les secondes ; j'ai dû laisser de côté bien des pages savoureuses ou éloquentes. Ces quelques extraits achèveront de nous faii'e connaître les œuvi'es charitables de Vincent de Paul et l'histoke de ses missions à l'étranger.]
178 = SAINT VINCENT DE PAUL. ~ CHAP. Yï
1. — A M. de la Haye-Vantélay, conseiller du roi en ses conseils et son amlassadeur dans le Levant.
Il le prie de préciser par acte authentique les droits du consul de France à Tunis, et il développe les motifs qui l'ont décidé à accepter cette charge pour l'un de ses prêtres.
25 février 1654.
Monseigneur,
Bien que je n'aie pas l'honneur d'être connu de vous, je me donne pourtant la confiance de vous offrir mes très humbles services et ceux de la petite Compagnie de la Mission, de laquelle, quoique indigne, je suis le supérieur. Je vous supplie de l'avoir agréable, comme aussi, monseigneur, que je joigne ma très humble supphcation à la lettre que le roi vous écrit pour vous employer vers le Grand Seigneur, à ce qu'il lui plaise accorder au sieur Ilusson, consul de la nation française à Tunis, une déclaration authentique, par laquelle il ordonne, conformément aux articles des anciennes capitulations faites entre nos rois et Sa Hautesse, que les nations suivantes pa^^eront sans difficulté les droits consulaires audit consul de France et à ses successeurs, savoir : les Français, Vénitiens, Espagnols, Livournois. Italiens, Génois, Sicihens, Maltais, tous les Grecs, tant sujets de Sa Hautesse que les autres, les Flamands, Hollandais, Allemands, Suédois, Juifs, et généralement tous ceux de quelque nation qu'ils puissent être (hormis les Anglais), qui trafiquent ou trafiqueront audit Tunis, au cap Nègre, Suimare, Biserte, Sousse, Sfaxe, Salé et en tous les autres ports, havres et plages de l'étendue dudit royaume de Tunis. Et que ladite patente, monseigneur, contienne de plus, s'il est possible, toutes les autres choses portées par le mémoire que je vous envoie ; autrement ledit consul, qui a été envoyé de la part du roi pour y maintenir son autorité entre ses sujets, terminer les différends
qui arrivent entre les marchands résidents ou trafiquants en ladite ville, demander justice pour eux au dey ou pacha et autres principaux, lorsqu'ils sont maltraités des Turcs, ne pourrait pas accomphr les justes intentions de Sa Majesté, d'autant que le consul anglais veut entreprendre sur le consulat français et; usurper ses droits sur une partie des nations susdites en vertu d'une nouvelle patente qu'il a obtenue du Grand Seigneur contre l'ancien usage ; en quoi il se fait appuyer des Turcs à force de présents.
Peut-être, monseigneur, trouverez-vous étrange que des prêtres, qui se sont donnés à Dieu comme nous pour instruire le pauvre peuple de la campagne et porter l'état ecclésiastique à la vertu, se mêlent néanmoins d'une affaire temporelle, et tant éloignée de leurs fonctions qu'est celle-ci. Je vous dirai à cela, monseigneur, qu'ayant entrepris depuis six ou sept ans d'assister les pauvi'es chrétiens esclaves de Barbaiie, spirituellement et corporellement, tant en santé qu'en maladie, et d'envoyer à cet effet plusieurs de nos confrères qui prennent soin de les encourager à persévérer en notre sainte rehgion, à souffrir leur captivité pour l'amour de Dieu, et à faire leur salut dans les peines qu'ils souffrent ; et cela par visites, aumônes, instructions et par l'administration des saints sacrements, même pendant la peste, en sorte qu'à la dernière maladie nous y avons perdu quatre des meilleurs de notre Compagnie ; il a fallu pour facihter cette bonne œuvre que du commencement ils se soient mis en pension auprès des consuls, en quahté de leurs chapelains, de crainte cju'autrement les Turcs ne leur permissent pas les exercices de notre sainte rehgion. Mais le consul étant mort, le dey ou le pacha commanda à un prêtre de la Mission d'exercer cette charge à l'instance que lui en firent les marchands français. Et comme une personne de condition et d'insigne piété (1) eut vu le bien que faisait ce bon prêtre dans l'exercice de cette charge, elle s'est employée vers le roi sans que nous eussions aucune pensée, pour nous faire avoir les consulats de Tunis et d'Alger, et Sa Majesté nous a permis de les faire exercer par telles personnes capables que nous trouverons propres à notre dessein. Pour cela, monseigneur, nous en avons choisi deux de notre Compagnie qui ne sont pas prêtres, mais qui entendent les affaires, et celui que nous avons envoyé nouvellement à Tunis était avocat au Parlement de Paris, qui, sans autre intérêt
(1) La duchesse d'Aiguillon.
180 = SAINT VINCENT DE PAUL- — GHAP . YI =
quQ celiii du semce de Dieu et du procliaiu, s'en est allé là, ainsi qu'a fait à Alger le sieur BaiTeau, qui est aussi de Paiis, d"une fort bonne famille ; de manière, monseignem-, que n'ayant qu'une même intention avec nos prêtres, ils vivent ensemble coimne frères, ils ont tout en coimnun, et emploient les profits des consulats avec ce cpie nous leur envoyons de France, après lem- simple entretien pris, à l'assistance corporelle et spirituelle des pau\Tes clnétiens captifs, et à prociu'er la liberté à cpielquesuns qtii ne tiennent qu'à peu de chose, et qiu, faute de trente ou cinquante piastres, seraient en danger de demem'er esclaves toute letir YÏe, et peut-être de se perdre par désespoii-, ainsi quïl est arrivé à plusieurs, depuis que les Pères Mathtuins ont discontinué leiu's rédemptions, y ayant tantôt dix ans qu'ils n'en ont fait auctme.
Outre tous ces biens-là, monseigneur, ils en font tm autre très considérable, c'est de contenir les prêti'es et religieux esclaves en leur devoir, par douces semonces et par bienfaits, ou, quand ces moyens se trotivent faibles, par l'autorité du glaive spirituel c|u'ils ont en main, en qualité cle missiomiaires apostoliques et gTands-vicaires cle révêché de Gai'thage. Le gTand libertinage qui régnait auparavant parmi ces persomies d'EglisQ décotu-ageait les chrétiens et en faisait passer plusieurs en la rehgion de Mahomet, et enflait le courage aux Ttuxs spectatetirs de ces désordres.
Je vous dis tout ceci, monseignetir, pom' vous faire coimaître le mérite que vous acquerrez devant Dieu en l'exjDédition que nous vous demandons, pttis qu'elle ne regarde pas seulement la personne ou la charge du consul de Tunis, mais le ser\ice de 1 Éghse, en tant que cette patente donnera moyen à nos prêtres de mieux servù' les âmes et de consoler les membres afîhgés de Nôtre-Seigneur les plus abandonnés du monde ; vous aurez, par consécjuent, monseignetir, bonne part à leurs bonnes œtt^Tes, et nous plierons incessamment sa di\ine bonté cp'eUe vous conserve pom* sa gioh'e et le bien de cet état.
Nous ne connaissons personne de delà cpai puisse solhciter cette affaire ni fournir aux fi'ais. C'est poiu-quoi, monseigneiu", nous osons espérer de votre gTande bonté la gTâce tout entière, en recommandant à votre, secrétaire le soin de cette expédition, après cju'eUe vous aura été accordée, et d'en lever deux copies l)ien en forme pom' en envoyer Tune, s'il vous plaît, aucht sieur Husson, à Tunis, et nous adresser l'autre à Saint-Lazare-lès- Paris ; et me faisant Thonneiu" de me mander ce c[ue vous aurez
fait avancer pour tout cela, nous metti'ons aussitôt l'argent aux mains de Mme l'amlDassacliice, laquelle j'ai eu le bonlieiu* de voir, et qui m'a fait espérer celui de nous être favorable auprès de vous, à qui je suis en l'amour de Notre-Seigneur, etc.
2. — A M. PMUjjpe Le Vacher (1), prêtre de la Mission, à Alger.
Il le loue de l'union qui règne entre les missiomiaires. — Il exalte l'excellence du ministère qui leur est confié, et les exliorte à se préparer à la souffrance.
Monsieur,
J'ai appris la liaison et l'intime charité qui est entre vous (2) ; j'en ai plusieurs fois béni Dieu, et je l'en bénirai autant de fois que la pensée m'en viendra, tant mon âme est touchée de reconnaissance d'un si grand bien, qui réjouit le cœur de Dieu même ; d'autant que de cette union il en fera réussir une infinité de bons effets pour l'avancement de sa gloire et pour le salut d'un gTand nombre d'âmes. Au nom de Dieu, messieurs, faites de votre côté tout ce qui se pourra pom^ la rendre et plus ferme et plus cordiale jusque dans l'éternité; vous souvenant de la maxime des Eomains, que par l'union et le conseil on vient à bout de tout. Oui, l'union entre vous fera réussir l'œuvre de Dieu, et rien ne la pourra détruire que la désunion. Cette œuvi'e est l'exercice de charité le plus relevé qui soit sm' la terre, quoique le moins recherché. 0 Dieu ! Messieurs, que n'avonsnous un peu plus de vues sur l'excellence des emplois catholiques pour estimer infiniment notre bonheur et pom' correspondi'e aux devoirs de cette condition ; il ne faudrait que dix ou douze
(1) M. Philippe Le Vacher, né à Écouen, chocèse de Paris, le 23 mars 1622 ; reçu à Paris le 5 octobre 1643. Il mourut à Alger, le 5 août 1679, à l'âge de cmquante-sept ans. Son ministère fut aussi laborieux que fécond, pendant les \4ngt-neuf ans c|u'il travailla en Afrique.
(2) Entre M. Le Vacher et le frère BaiTeau, consul.
missioniiaires ainsi éclairés pour faire des fruits incroyables dans l'Eulise. .l'ai vu l'asBaul que la chair et le sang vous ont livré ; il fallait bien que cela arrivât ; Tesprit malin n'avait garde de vous laisser sans combat : ]3éni soit Dieu de ce que vous êtes demeurés fermes à vous raidir contre ces attaques. Le ciel et la terre regardent avec plaisir le partage heureux qui vous est échu d'honorer par votre emploi cette charité incompréhensible par laquelle Notre-Seigneur est descendu sur la terre pour nous secourir et assister dans notre esclavage. Je pense qu'il n'y a aucun ange ni aucun saint dans le ciel qui ne vous envie ce bonheur, autant que l'état de leur gloire le peut permettre ; et quoique je sois le plus abominable de tous les pécheurs, je vous avoue néanmoins que, s'il m'était permis, je vous l'envierais moi-même. Humiliez-vous beaucoup et vous préparez à souffrir des Turcs, des juifs et des faux frères ; ils vous pouiTont faire de la peine, mais je vous prie de ne vous en pas étonner : car ils ne vous feront point d'autre mal que celui que Notre-Seigneur voudra qu'il vous soit fait, et celui qui vous viendra de sa part ne sera que pour vous faire mériter quelques spéciales faveurs dont il a dessein de vous honorer. Vous savez que la grâce de notre rédemption se doit attribuer aux mérites de sa passion, et que plus les affaires de Dieu sont traversées, plus heureusement aussi réussissent-elles, pourvu que notre résignation et notre confiance ne viennent point à défaillir. Earement fait-on aucun bien sans peine; le diable est trop subtil, et le monde trop corrompu pour ne pas s'efforcer d'étouffer une telle bonne œuvre en son berceau. Mais courage, monsieur, c'est Dieu même qui vous a étabh au heu et en l'emploi oii vous êtes ; ayant sa gloire pour votre but, que pouvez-vous craindre ou plutôt que ne devez-vous pas espérer?