CHAPITRE IV
De 1625 à 1643, la correspondance de s?dnt Vincent de Paul est très active. Ses lettres se rapportent à deux sujets principaux : l'organisation de la Mission et la direction de MUe Le Gras. On y voit les difficultés qu'il rencontre, même à Rome, où ses idées, si nouvelles, ne sont pas d'abord comprises ; on y voit aussi avec quelle patience et quelle ténacité dans la droiture il vient à bout de tous les obstacles. Ce spectacle d'une grande œuvre qui naît et qui s'affirme chaque joiu' un peu plus au milieu des contrariétés de toute sorte, a quelque chose d'émouvant et d'instructif.
La du'ection spirituelle de saint Vincent nous apparaît dans les mêmes lettres avec toute sa savoureuse originalité. C'est le moment de fahe connaître Mlle Le Gras et d'indiquer les principes qui servirent à la diriger.
Quel était le caractère de Mlle Le Gras au moment oii saint Vincent de Paid accepta de la diriger? Orpheline de bonne heme, elle avait gardé de son enfance jnorose un fond de mélancolie, que tous ses directeurs remarquèrent et s'efforcèrent de combattre. De ce fond assez trouble, montaient les pensées attristantes, la défiance de l'avenh et les tentations de désespoir. Un esprit clair, aurait pu dissiper ces nuages ; mais Louise de Marillac avait un esprit inquiet et préoccupé; des études très fortes, que son oncle Michel de Marillac dhigea, avaient développé sa curiosité et sa sagacité ; elle était industrieuse à se torturer
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cUe-inême et à découvrir clans les choses la part de tristesse qu'elles contieiineut toujoiu's. Apres s'être mariée par devoir, elle se demandait chaque jour si elle ne devait pas quitter son mari pour servir Dieu ; elle doutait de son salut; elle alla jusqu'à douter de l'immortalité de l'âme et de l'existence de Dieu. Ces doutes n'étaient que des pensées folles qu'elle provoquait par crainte de les voir aniver, et elle en souffrait comme si elles eussent été des crmies.
Son cœur était ardent et généreux. De bonne lieiu'e, elle avait aimé Dieu avec emportement ; elle recherchait avec une sorte d'impatience les occasions de souffrk pour Dieu, malgré que sa santé chancelante ne lui permît pas de se livrer sans danger aux macérations. Cette sensibilité trépidante était servie par une imagination vive, qui la transportait sans cesse hors du présent et lid donnait une sorte de fiè-\a*e religieuse.
Dans ces moments d'exaltation, elle était capable des plus grandes choses ; puis venaient les heures d'abattement, où elle retombait sur elle-même et s'enfermait dans une tristesse stérile. Elle dit en parlant de son fils :
Il a comme moi l'esprit paresseux, et, pour agir, il faut que nous soyons pressés par des affaires nécessaires, soit par nos inclinations qui, par saillies, nous font entreprendi'e de faire même des choses assez difficiles.
Des mystiques inquiètes comme celle que je dépeins, sont invinciblement atth-ées vers le cloître. Louise de Marillac désh'ait vivement entrer chez les filles de la Passion ou au Carmel. Elle en avait pris la résolution avant son mariage et, devenue veuve de bonne heure, elle renouvelait les rêves de sa jeunesse. Son dh'ecteur Camus, l'ami et le disciple de saint François de Sales, s'attachait à calmer cette âme toujoiu's émue ; mais, bel esprit avant tout, il n'avait pas assez de clairvoyance pour la deviner toujours, ni assez de fermeté chrétienne pour la dominer. Elle était dans des agitations perpétuelles et elle risquait de dissiper à se torturer ses trésors de généreuse activité. C'est saint
LES LETTliES (1025-1643) *^5
Vincent qui l'arraclia à elle-même et la donna à Faction extérieure.
Ce n'est pas sans quelque répugnance que saint Vincent accepta de diriger une conscience si compliquée; et ce n'est pas sans résistance que Louise de Marillac donna sa confiance à un homme si peu raffiné. Mais bientôt elle se sentit pénétrée de reconnaissance pour le prêtre qui lui donnait enfin le calme, et le dii'ecteur comprit tout ce que pouvait faii'e de grand cette femme d'élite.
Il mit tous ses soins à la former. Sa direction était tellement simple qu'il est difficile d'en indiquer les principes. Ce n'est que du bon sens transfiguré par la sainteté.
n faut aller à Dieu bonnement, rondement, simplement, sans alambiquer ; et, au lieu de perdre son temps aux analyses mystiques, il faut travailler pom* Dieu. C'est le moyen le plus sûr d'arriver à Lui.
M mysticisme outré, ni vain formalisme. Il faut aimer Dieu dans ses membres souffrants qui sont les pauvres et il est bon de laisser même la messe pour aller les secourir. Il est bien de faire chaque jom' trente-trois actes de dévotion pour honorer les trente-trois années de la vie de Notre -S^ignem' ; mais il est meilleur de s'arrêter avant le trente-troisième pour aller porter de la tisane aux malades.
Les scrupules sont des maladies de l'âme, et Dieu aime les âmes saines. Le désii* continuel des confessions générales est une tentation du démon. Quand on est faible et malade, on mange de la viande pendant le Carême avec simplicité, et on évite les macérations -qui abattent le corps sans profit pour l'âme.
Le grand ennemi de la sainteté est la préoccupation ou contention de l'esprit. Il faut honorer par sa gaieté la sainte allégresse de Notre-Seigneur. Ne hâtons rien, allons doucement, ]nano, piano, de peur que la précipitation ne nous fatigue et ne prévienne la Providence. Attendons tranquillement l'œuvre de la Providence et vivons « dans une saincte gayeté conficte au mépris des choses fortuites ». Le mot est de Montaigne ; la sagesse divine ne dédaigne pas la sagesse humaine, elle l'utilise.
•àQ SAINT VINCENT DE PAUE. — CllAP. EV
Comme c'est simple et comme c'est apaisant ! Et quelle nouveauté pleine de fraîcheur poiu: une femme inquiète et compliquée ! C'est dans ce contraste qu'éclatent la finesse et l'originalité de saint Vincent de Paul.
Sa direction est originale surtout en ceci qu'elle est quelque (îliose de transitoii'e ; le véritable dii-ecteur est celui qui apprend à ses « dirigées » à agir seules et à se passer de lui. C'est ainsi que saint Vincent, lorsqu'il jugea Louise de Mariilac assez ferme dans sa nouvelle voie, quittait fréquemment Paris sans l'avertir et restait absent pendant des mois. Habituée à prendre en toutes choses son conseil, Louise de Mariilac s'effrayait ; elle lui écrivait : « Monsieur, j'espère que vous me pardonnerez la liberté que je prends de vous témoigner l'impatience de mon esprit, tant pour le long séjour passé que sur l'appréhension de l'avenir, et de ne savok le lieu où vous allez après celui où vous êtes. » Saint Vincent se contentait de répondre qu'elle n'avait qu'à consulter Dieu dans ses doutes, à agir* aux rencontres d'après ses lumières propres et à se confesser à un bon prêtre.
Le ton de cette correspondance est assurément affectueux, mais il est très éloigné de cette tendresse fleurie et de cette onction senthnentale que le grand nom de François de Sales autorise, et dont tant de directeurs, qui prétendent de plus imiter Fénelon, devaient abuser. A Ihe certaines correspondances pieuses, on en vient à croire que c'est le dù^ectem' qui a besoin de sa pénitente ; il s'attache à elle d'une affection surnaturelle et ce n'est pas tant pour la soutenir qu'il lui écrit, que pom' se consoler lui-même et pour épancher son cœur.
. Ici, rien de semblable. Les lettres de saint Vincent sont sévères, austères et même sèches. Il y parle peu de luimême, brièvement quelquefois de sa, santé, jamais de ses sentiments intimes. Il répond avec précision à des questions précises et il coupe court. Aucun mot tendre ne se glisse sous sa plume. A ce sujet, M. l'abbé Couture, a\ ec sa finesse habituelle, a remarqué un détail savoureux. 11