‹ Saint Vincent de Paul;Chapitre 85 sur 113 · A Monsieur Martin, supérieur, à Turin · texte numérisé non relu

A Monsieur Martin, supérieur, à Turin

Il se réjouit du bon accueil fait aux missionnaires, et dit en que esprit de simplicité et d'humilité ils doivent commencer leurs missions, — Il donne des nouvelles de Pologne.

De Paris, ce 26 novembre 1655.

Monsieur,

J'ai reçu votre première lettre de Turin, et du bon Dieu une grande consolation de vous y avon^ heureusement conduits et si bénignement reçus, par la bonté de monsei^-neur votre fondateur et celles de Mgi' l'archevêque et de Mgr le nonce. Je l'en remercie de tout mon cœur : il vous a voulu prévenir de ses grâces pour vous disposer à d'autres plus grandes, et cet accueil gTacieux de la part des hommes est un effet de l'attente qu'ils ont sur la Compagnie. J'espère qu'elle se donnera de bonne sorte à Dieu pour corresponch'G à ses desseins. Je vois bien que vous auriez besoin d'un autre prêtre qui parlât l'italien à la place de M. Jean-Baptiste Taone, qui pour des raisons considérables ne viendra pas travailler avec vous; et c'est ce qui nous a obhgé de vous rendre M. Dheaume, qui est parti de Lyon pour Turin, le 18 de ce mois. De vous dire comment vous ferez, je m'y trouve empêché, sinon que vous commenciez par quelque

(1) L'original de cette lettre se trouve à Turm chez les Prêtres de la Mission. La signature seule est de la main du samt.

petite mission qui ne requière pas grand appareil ; mais pour cela, monsieur, il vous faut avoir l'amour de votre abjection : vous pourrez faire l'action du matin, et M. Ennery le catéchisme. Cela vous semblera fâcheux de commencer si chétivement; car pom- vous mettre dans l'estime il faudrait, ce semble, un peu paraître par une mission entière et splendide, qui étalât d'abord les fruits de l'esprit de la Compagnie. Dieu nous garde d'entrer dans ce désir ; celui qui convient à notre pauvreté et à l'esprit du christianisme, c'est de fuir ces ostentations pour nous cacher, c'est de chercher le mépris et la confusion, comme Jésus-Christ a fait, et alors, ayant cette ressemblance avec lui, il travaillera avec vous. Feu Mgr de Genève entendait bien cela ; la première fois qu'il prêcha à Paris, le dernier voyage qu'il y fit, on courut à son sermon de toutes les parts de la ville ; la cour y était, et tout ce qui pouvait rendre l'auditoire digne d'un si célèbre prédicateur. Chacun s'attendait à un discours selon la force de son génie, par laquelle il avait coutume de ravir tout le monde ; mais que fit ce grand homme de Dieu, il récita simplement la vie de saint Martin, à dessein de se confondre devant tant de personnes illustres qui eussent fait enfler le courage à un autre. Il fut le premier à profiter de sa prédication par cet acte héroïque d'humihté. Il nous raconta cela bientôt après, à Mme de Chantai et à moi, et il nous disait : « Oh ! que j'ai bien humihé nos sœurs, qui s'attendaient que je dirais merveilles en si bonne compagnie ! Une telie, qui s'y est trouvée, parlait d'une demoiselle prétendante qui fut depuis rehgieuse, qui disait pendant que je prêchais : — Voyez un peu ce maroufle et ce montagnard comme il prêche bassement; il fallait bien venir de si loin pour nous dire ce qu'il dit, et exercer la patience de tant de monde. » Voilà, monsieur, comme les saints ont réprimé la nature qui aime Féclat et la réputation ; et c'est ainsi que nous devons faire, préférant les emplois bas aux apparents et l'abjection à l'honneur. J'espère, certes, que vous jetterez les fondements de cette sainte pratique avec ceux de l'étabhssement pour faire que l'édifice soit bâti sur le roc, et non pas sur le sable mouvant; monseigneur le marquis (1) entendra bien ce procédé.

Nous n'avons rien de nouveau de deçà que l'arrivée de MM. Guillot, Durand, Esvcillard et Simon, qui reviennent de Pologne. Ils ont laissé M. Ozenne avec la reine en Silésie et

(1) Le marquis de Pitinezze, protecteur de la Mission.

MM. Desdames et Duperroy à Varsovie, où ils ont tenu bon, nonobstant que les Suédois en soient les maîtres. Écrivezmoi, s'il vous plaît, l'état des choses de delà qui vous regardent, et ayez soin de votre santé ; la mienne commence à se rétablir et moi à me lever. J'embrasse votre petite et chère famille avec toutes les tendresses de mon cœur, et je suis, en Notre-Seigneur, etc.

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