A Monsieur de Saint- Martin, chanoine de Dax
Jl le remercie de l'intérêt qu'il porte à son petit-neveu ; mais il ne déshe pas que celui-ci entre dans l'état ecclésiastique. — Le samt dit qu'il ne s'y serait pas engagé s'il eût connu la samteté de cet état, et que les prêtres ont grand sujet de redouter les jugements de Dieu.
16 mars 1655 (1).
Mors\STEUR,
Je vous remercie du soin que vous prenez de mon petitneveu, duquel je vous dirai, monsieur, que je n'ai jamais désiré qu'il fût ecclésiastique, et encore moins ai-je eu la pensée de le faire élever pour ce dessein, cette condition étant la plus subhme qui soit sur la terre, et celle-là même que Notre-Seigneur y a voulu prendre et exercer. Pour moi, si j'avais su ce que c'était, quand j'eus la témérité d'y entrer, comme je l'ai su depuis, j'aurais nueux aimé labom-er la terre que de m'engager à uii état si redoutable : c'est ce que j'ai témoigné plus de cent fois aux pauvres gens de la campagne, lorsque, pour les encourager à vivi^e contents et en gens de bien, je leur ai dit que je les estimais heureux en leur condition ; et en effet, plus je deviens vieux, et plus je me confirme dans ce sentiment, parce que je découvre tous les jours l'éloignement où je suis de la perfection en laquelle je devrais être. Certes, monsieur, les prêtres de ce temps ont un grand sujet de craindre les jugements de Dieu, puisque, outre leurs propres péchés, il leur fera rendre compte de ceux des peuples, parce qu'ils n'ont pas tâché de satisfaire pour eux
(1) C'est à cette date que le samt disait, dans une conférence, avoir reçu par M. de Saint-Martin des nouvelles de ses pauvres parents.
à sa justice irritée, ainsi qu'ils y sont obligés ; et qui pis est, il leur imputera la cause des châtiments qu'il leur envoie, d'autant qu'ils ^ne s'opposent pas comme il faut aux fléaux qui affligent l'Eglise, tels que sont la peste, la guerre, la famine et les hérésies qui l'attaquent de tous côtés. Disons plus, monsieur, que c'est de la mauvaise vie des ecclésiastiques que sont venus tous les désordi^s qui ont désolé cette sainte Epouse du Sauveur, et qui l'ont si fort défigurée, qu'à peine est-elle reconnaissable. Que diraient maintenant de nous ces anciens pères qui l'ont vue en sa première beauté, s'ils voyaient l'impiété et les profanations que nous y voyons, eux qui ont estimé qu'il y avait fort peu de prêtres sauvés, quoique de leur temps ils fussent en leur plus gi'ande ferveur?
Toutes ces choses, monsieur, me font juger qu'il est plus convenable à ce pauvre enfant de s'adonner à la profession de son père que d'en entreprendre une si haute et si difficile qu'est la nôtre, dans laquelle la perte semble inévitable pour les personnes qui osent y entrer sans être appelées ; et comme je ne vois pas qu'il le soit par aucune marque assm'ée, je vous supphe de lui conseiller de travailler pour gagner sa vie et de l'exhorter à la crainte de Dieu, afin qu'il se rende digne de sa miséricorde en ce monde et en l'autre. C'est le meilleur avis que je lui puisse donner. Je vous prie de vous informer de M. N..., de ce que l'on dit dans une conférence qui fut faite céans, lorsqu'il y était, au sujet d'un curé de Bretagne qui a fait un hvre où il a mis que les prêtres vivant comme font aujourd'hui la plupart sont les plus gTands ennemis qu'ait l'Eghse de Dieu. Si tous étaient comme vous et lui, cette proposition ne se trouverait pas véritable.
23. — A Monsieur Jolly, supérieur, à Rome. Il le charge de négocier pour obtenir un bref contre les duellistes.
19 mai 1656,
MONSIEUK,
Avant que de répondre à votre dernière lettre, je vous parlerai d'une affaire des plus importantes qui se puissent présenter,
et dont le mérite me servira d'excuse envers vons, pour la surchari^e que je vous donne en vous l'adressant ; outre que je n/aj })u m'en défendre, eu égard à ceux qui m'ont demandé votre assistance, il est question de l'emédier aux duels, qui sont si fréquents. en France et par lesquels il s'est fait des maux infinis. M. le marquis de la Motlie-Fénelon (1) est celui de qui Dieu s'est servi pour susciter les mo3^ens d'en détruire l'usage. Il a été autrefois un fariieux duelliste ; mais comme Dieu le toucha, il se convertit si bien, qu'il jura de ne plus se battre. H était à MgT le duc d'Orléans, comme il y est encore ; et en ayant parlé à un autre gentilhomme, il lui fit prendre la même résolution, et tous deux en ont gagné d'autres à leur parti, en les engageant de parole et même par écrit. Ces commencements ont eu les progrès que vous verrez dans le mémoire ci -joint, et d'autres que l'on a omis. Le roi a fait enrôler sa maison dans cette résolution. Les États de Languedoc et de Bretagne ont privé du droit de séance dans leurs assemblées les gentilshommes qui désormais se- battront dans leurs provinces. Enfin on a usé de toutes les précautions possibles pour arrêter ce torrent qui a fait tant de ravages sur les corps et sur les âmes. Il ne reste, pour la conclusion de cette bonne œuvre, sinon qu'il plaise à notre Saint-Père le pape de la couronner de sa bénédiction par le bref qu'on lui demande. Je vous envoie le projet, qui a été si bien concerté de deçà qu'on estime qu'il n'est pas possible d'y rien changer sans ruiner le bon dessein qu'on a. Prenez la peine de vous bien mettre au fait de tout, pour en instruire quelque cardinal qui puisse et qui veuille représenter à Sa Sainteté l'importance de la chose. Mgr le nonce donne la même commission et envoie la même dépêche à son agent.
Il faucira que vous fournissiez aux frais ; et je vous en prie, vous m'écrirez exactement tout ce qui se passera.
(1) Antoine de Salignar. marquis de Fénelon, né en 1621, mort en 1683.